Tiré de : « Mémoires sur le Second Empire, la Présidence de Louis Napoléon  » par M. de Maupas, ancien ministre.

  Chapitre XXIV : La jacquerie en province.

Le département des Basses-Alpes forme comme une sorte de banlieue de Marseille. C'est à Marseille que les chefs de la démagogie venaient prendre le mot d'ordre, et ce mot d'ordre, depuis longtemps donné, était celui-ci : « A la première nouvelle d'une émeute à Paris, se soulever, réunir les bandes, s'emparer des principales villes et marcher sur Marseille.. » Marseille devait être comme Lyon, Toulouse, Limoges et quelques autres grandes villes, le centre d'un gouvernement provisoire. Au jour du triomphe" de Paris, tous ces gouvernements se seraient réunis en un seul. .

Au premier avis reçu des événements de Paris, tout le département des Basses-Alpes était en mouvement. Le tocsin sonnait dans les villages, et, en peu d'heures les colonnes d'insurgés se réunissaient en armes aux points déterminés à l'avance. Les armes étaient, comme ailleurs, des fusils, des pistolets, des ­haches, des sabres, des faux, des fourches, des piques et tous les instruments dont se servent, pour leurs travaux, les ouvriers des campagnes. Les paniers et les sacs n'étaient point oubliés ; ce sont toujours ces engins de rapine qui donnent à l'hé­roïsme démagogique son véritable caractère.

À Forcalquier, l'horloger Escoffier prend le commandement de l'insurrection. A Manosque, le mem­bre du conseil général du canton, le citoyen Buisson, se met à la tête des bandes.

C'est par Forcalquier qu'on commence. La ville est sans troupes et hors d'état de se défendre ; deux mille insurgés s'en emparent et se rangent en ba­taille devant la sous-préfecture. On somme le sous-préfet, M. Paillard, de se constituer prisonnier; il résiste énergiquement et proteste contre les vio­lences qu'on veut exercer sur le représentant du gouvernement. Il donne courageusement, et à haute voix, aux quelques gendarmes qui l'entourent, l'ordre de résister; mais il est immédiatement saisi; cent fusils sont braqués sur lui et on le somme encore de se rendre.

«.Tuez-moi » répond-il, « mais je ne trahirai jamais mon devoir, je ne me rendrai pas. » Un affreux tu­multe se produit; un immense cri de mort se fait entendre; mais le chef, Escoffier, est ému d'un si grand courage; il relève, les armes d'où la mort allait sortir et parvient un instant à arrêter ces forcenés.

On ne veut pas cependant abandonner une sem­blable proie ; on se rue sur M. Paillard ; par respect pour l'ordre du chef, on ne tue pas ce vaillant ma­gistrat ; mais on le frappe, on l'outrage; des coups de crosse de fusil lui font d'affreuses meurtris­sures, des coups de baïonnette déchirent ses vêtements, l'un d'eux lui traverse la jambe et le sang jaillit à flots. On pensait à tout ; le laisser à Forcalquier, c'était s'exposer à voir la réaction l'y délivrer ; on va le conduire dans un village distant de plusieurs, kilomètres. Si brisé, qu'il soit, il faut qu'il marche, et on le traîne, les menottes aux mains, la cordé au cou,.au milieu d'une haie de bandits devisant, près de lui, sur le genre de supplice qu'on lui réserve. Le soir, en arrivant au village des Encontres, dans une tanière dont on faisait sa prison, M. Paillard tombait évanoui en proie aux plus vives souffrances. Il fallait que chez lui le corps fût trempé comme le cur pour n'avoir pas, succombe aux .tortures qu'il venait d'endurer. Loin de se laisser abattre, il ne songeait qu'à venir en aide à ses malheureux administrés. Après quelques moments de repos, il faisait un suprême effort et réussissait à s'enfuir pour aller chercher des secours.

Presqu'au même moment, Manosque, Sisteron et d'autres localités importantes étaient également oc­cupées par les bandes, et, de tous les points du dé­partement, on marchait sur Digne qui, n'étant défendue que par quelques recrues, tombait au pouvoir de l'insurrection. A Digne comme à Sisteron, comme à Forcalquier, comme partout, le premier soin des bandits était, de piller. Les caisses publiques étaient naturellement les mieux garnies et les premières ouvertes.

Une note communiquée par le ministère de l'inté­rieur aux journaux officieux nous apprend comment le courageux receveur général, de Digne, le vicomte de Matharel, parvint à sauver une partie des de­niers de l'État. .

« Dès l'approche des bandes insurgées qui mar­chaient sur Digne», est-il dit dans cette note, « M. de Matharel fit déposer à la caserne, par mesure de pru­dence, une partie de son encaisse (15,000 francs), et il se chargea d'une somme égale en billets de banque. La caserne, qui n'était gardée que par quelques cons­crits du 25° léger, dut, pour éviter le désarmement , dont ils étaient menacés, faire des concessions aux chefs de l'insurrection, et particulièrement celle de remettre l'argent du Trésor, qu'ils réclamaient au nom de sept mille paysans armés jusqu'aux dents. Un refus eût nécessairement amené des contributions forcées, et probablement le pillage et l'incendie de la ville.

« Le lendemain, non satisfaits des ressources trou­vées à là caserne, les chefs de la révolte revinrent auprès du receveur général pour lui demander une somme de 14,000 francs qu'il fallait encore, disaient-ils, pour la solde des hommes.

« Heureusement le sang-froid de M. de Matharel ne lui fit pas défaut, il résista et put non seulement sous­traire à l'insurrection la moitié de son encaisse, mais encore sauvegarder les bureaux et les archives de la recette générale, en restant à son poste jusqu'à la fin. »

Pendant plusieurs jours, le département entier des Basses-Alpes fut au pouvoir de l'insurrection, et il ne fallut pas moins qu'une campagne en règle pour en reprendre possession. Les insurgés, cernés de toutes parts, n'abandonnèrent pas leur proie sans livrer .bataille ; ils laissèrent un certain nombre de morts sur le terrain. Plus de huit cents prisonniers, parmi lesquels beaucoup de leurs chefs, tombèrent aux mains de nos soldats.

Le 11, Forcalquier était repris. Le 12, Digne était délivrée. Le 16 seulement, les colonnes mobiles avaient délogé, les bandits de toutes leurs positions. L'insurrection avait, durant douze jours, occupé et terrorisé ce malheureux département.

Texte numérisé par Jean-Paul Audibert

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