La Mort d'Imbert :

---tiré de l'Athénée de Forcalquier.

A St-Maime, jadis, sur la porte de Vincent, suspen­due à une tringle de fer se balançait, en grinçant, une enseigne. Sur cette enseigne on lisait : « Auberge du coq qui chante ». La preuve qu'elle n'était pas menteuse, c'est qu'on voyait, sans cesse, dans la basse-cour, un coq qui vous assourdissait avec ses cacaraca, au milieu de ses poules qui grattaient le sol.

Elle avait bonne renommée l'auberge de Maître Vincent. Si vous trouviez là bon vin, bonne chère, il y avait encore Mademoiselle Laure qui en était surtout le grand attrait. C'est pour le coup qu'on pouvait dire : Elle a bon air la fille de l'hôtelier.

Elle courait dans ses vingt ans, la jeune tille, et ja­mais on n'avait rien vu de plus joli et de plus gracieux : taille fine, cheveux noirs, yeux noirs éblouissants ; lorsqu'elle était avec ses compagnes du village, on aurait dit un diamant au milieu des graviers du Largue.

Aussi les commères du pays s'aiguisaient-elles volon­tiers la langue sur son compte. Elles ne se gênaient pas pour dire que si elle était si jolie on en savait la cause ; car il y avait environ une vingtaine d'années, le comte de la Roche-Amère fréquentait, plus qu'il n'aurait dû, le cabaret du coq qui chante ; et ce qui paraissait donner raison à ces bavardes, c'est que le père Vin­cent, lui, n'était pas fait au tour, tant s'en faut, et l'on sait que les chien ne font pas des chats. Comme bien vous devez le penser, les amoureux ne manquaient pas à Mademoiselle Laure. Il faut ajouter que si la jeune fille était belle, elle n'avait ni frère, ni sur, et que le père avait des écus.

Les hommes, à cette époque, ne se saoulaient pas avec de l'absinthe, du vermouth et autres saletés de ce genre, mais ils ne faisaient pas la grimace à un fla­con de bon vin. Le dimanche l'auberge du coq qui chante était pleine, de chansons, et la monnaie s'accu­mulait dans le tiroir.

Les jeunes gens buvaient Laure des yeux; mais la jeune fille n'y faisait nulle attention, elle allait et ve­nait au milieu des chanteurs et des buveurs, avec un air de grande dame, et chacun avait du respect pour elle.

Un, surtout, la buvait à s'en griser, c'était le gros Imbert, un nigaud qui n'avait pas tété depuis plus de quarante ans. Et, savez-vous, quand l'amour s'empare de vous à cet âge, c'est pour le coup que vous deve­nez bête en plein. Il en perdait le sommeil, il en per­dait l'appétit, il en perdait l'esprit. Il finit par deman­der Laure à son père.

Il avait du bien au soleil, le gros Imbert et de pleins sacs d'écus ; il ne parlait que de ses terres pour se faire bien valoir.

Vincent ne disait pas non. Il aurait été bien aise de réunir les biens des deux maisons ; mais lorsqu'il en soufflait quelques mots à la jeune fille, celle-ci lui riait au nez. Vous n'y pensez pas, lui répondait-elle, que voulez-vous que je fusse de ce vieux plein de soupe ? Je vous suis donc à charge ? Vous en avez assez de votre fille ? Laissons cela de côté, je vous en prie... une fois pour toutes n'en parlons plus.

Le père comprenait que Laure n'avait pas tort et il se taisait.

Malgré que Vincent eut dit à Imbert de ne pas compter sur sa fille, celui-ci ne perdait pas courage, et tous les plus beaux fruits de son jardin allaient à la maison de la bien aimée.

Sans raison, à chaque instant du jour, il entrait à l'auberge, et s'ingéniait à faire le galant. Chaque soir il venait faire sa partie, et, naturellement il perdait absorbé par les allées et venues de la belle Laure.

Tout le village se moquait de lui ; mais il était trop lourdeau et trop amoureux pour s'en apercevoir.

Sur ces entrefaites, voilà que le jeune Audifred de Montmaur, là haut dans les grandes Alpes, neveu du seigneur de Pierrevert, vint un soir demander l'hos­pitalité à l'auberge du coq qui chante.

Audifred, avec ses vingt-cinq ans, ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son grand air était aussi beau garçon que Laure était belle fille.

Lorsqu'il eut mis son cheval à l'écurie, qu'il lui eut garni le râtelier et qu'il fut venu s'asseoir à table, il ne lui fallut pas longtemps pour s'apercevoir que la fille de l'hôtelier avait bon air. Laure, de son côté, trouva le chevalier à son gré. Ils ne s'étaient encore rien dit, et déjà ils se plaisaient.

Il devait partir le lendemain matin, le chevalier, mais les yeux de l'enchanteresse le clouèrent dans l'auberge.

Les lendemains succédaient aux lendemains, il pas­sa de l'eau au Largue, et Audifred était toujours là. Vous comprenez que ce n'est pas Mademoiselle Laure, qui lui aurait dit de s'en aller.

Pendant ce temps les langues ne se rouillaient pas : Elle fait comme sa mère avec le comte Loubarel, di­sait-on, qui ne s'en souvient pas ? Un beau matin il va la planter là, comme un chiffon a l'étendoir. Ça lui apprendra.

Ces bruits arrivèrent aux oreilles du père Vincent ; il en fit part à Audifred. Puisqu'il en est ainsi, répon­dit le chevalier, ni d'une, ni de deux, pas d'hésitation, donnez-moi votre fille.

Je vous laisse à penser si nos deux jeunes gens fu­rent heureux.

Par contre, Imbert se faisait un sang de peste. La jalousie lui rongeait le foi, il devint jaune comme un coing, la bile lui sortait de partout. Ah ! s'il avait tenu le chevalier attaché! c'est que Imbert et le courage faisaient bande à part.

Au lieu de s'éteindre son amour pour Laure n'en devint que plus ardent. Pourtant il fit comme si de rien n'était, mais comme les aulx il travaillait de la tête. Il avait son idée.

Il s'entendit avec six sacripans qui auraient tué père et mère, pourvu qu'on leur fit luire de l'argent, son plan arrêté, il allât cacher sa rage dans une de ses fermes.

De la demande au mariage cela ne traîna pas. Huit jours après, la fille de maître Vincent était Madame de Montmaur.

Le matin, lorsqu'ils se rendirent à la chapelle du château, où le prêtre les attendait, tout le village était en mouvement. Les jeunes gens leur firent sauter la barre, pendant que les petites filles jetaient des fleurs sous leurs pieds.

Maître Vincent fit bien les choses. Tout le monde fut de la noce. Ce qui s'y mangea, ce qui s'y but, ce qu'on y chanta ne peut se dire, pendant trois jours St-Maime et Dauphin dansèrent du même tam­bourin.

On n'avait plus vu pareille fête dans le pays depuis les mariages des filles du grand comte Bérenger.

Le jour que les nouveaux mariés partirent pour al­ler voir l'oncle de Pierrevert, tous les habitants de St-Maime étaient là pour leur souhaiter bon voyage.

Ils s'en allaient, montés sur le même cheval com­me ils se serraient l'un contre l'autre, ils semblaient se confondre. Ils ne se rassasiaient pas de se dire qu'ils s'aimaient, ils faisaient des projets d'avenir à perte de vue. Laure trouvait que le cheval allait trop vite, il lui semblait qu'elle n'aurait jamais assez de temps pour exprimer à son Audifred tout l'amour toute la passion qui débordait de son âme.

Ainsi, ils arrivèrent lentement près de la campagne où Imbert était allé cacher sa déconvenue.

Comme un chien malade, il allait, tout détraqué, à travers champs, pensant à la fleur suave qu'il avait rêvé pour lui et qu'on lui avait cueillie sous le nez.

Mais il avait toujours son idée : il fît piocher et dé­foncer le chemin où il savait que devaient passer les nouveaux mariés.

Lorsque les amoureux arrivèrent sur ce terrain, le cheval s'enfonça jusqu'aux sangles. Les cavaliers tom­bèrent et Laure jeta un cri d'effroi. Imbert qui était à l'affût, fut là sur le champ pour leur porter secours ; ni gens, ni bête ne s'étaient fait mal, mais quelle peur ! Maître Imbert les pria de monter à la ferme pour se remettre de leur frayeur. Ils refusèrent. Il insista. Quand ce ne serait, leur dit-il, que pour voir si le cheval n'a pas de contusion. Audifred, qui tenait à sa bête, ne dit pas non.

Pendant que le valet menait le cheval à l'écurie, Imbert les conduisait dans la cuisine où se trouvait la vieille chambrière Jeanneton. Celle-ci d'aller cher­cher une bouteille d'eau de vie de sauge. Lorsqu'ils eurent bu, Imbert et Audifred descendirent à l'écurie pour voir le cheval ; ils le trouvèrent occupé à netto­yer la crèche et le râtelier.

Lorsqu'ils remontèrent Laure n'y était plus, et Jeanneton, attachée à la table, avait la bouche fermée avec une poignée d'étoupe. Lorsqu'elle put parler, elle dit : que tout à coup six malfaiteurs étaient entrés comme des éclairs; pendant que deux la ligotaient, et l'empê­chaient de crier, les quatre autres avaient enlevé la jeune dame après lui avoir mis un bandeau sur un bandeau sur la bouche. En entendant cela Audifred fut atterré, la douleur lui coupa la parole. Imbert furieux, jouait la comédie comme un maître.

Le jeune homme menaça de tout tuer, de mettre le feu à la ferme, si on ne lui rendait pas sa Laure.

Bon moyen, répliqua Imbert, pour la trouver cal­cinée.

Alors ils cherchèrent de tout côté, des étables au grenier à foin ; coins et recoins, tout fut soigneuse­ment visité, mais de Laure, point.

Pendant ce temps la jeune dame était dans une grande cave profonde où l'avaient portée les six bri­gands. Ce souterrain se fermait au moyen d'une porte à tombeau, recouverte d'un tas de fagots.

Le chevalier ne trouvant pas sa Laure à la maison, alla à sa recherche à St-Maime ; personne ne l'avait aperçue.

Pendant trois jours, la mort dans l'âme, désespéré, sans manger, ni dormir, il chercha sa bien aimée.

Enfin, conseillé par Imbert, qui paraissait plus dé­sespéré que lui, il partit pour Pierrevert demander aide et conseil à son oncle.

Des qu'il fut parti, Imbert fit monter Laure dans la plus belle chambre de la ferme, dont les fenêtres treillissées avec des barreaux de fer, s'ouvraient sur la montagne.

C'est là qu'Imbert alla la voir; mais Laure était femme, et la comédie de ce vieux niais n'eut aucun succès.

Comment elle le reçut ! Je vous le laisse deviner, je ne me charge pas de vous le dire, ce qui ne l'empêchait pas de monter dix fois par jour, et d'aller renou­veler ses sottes tentatives. Pour toute réponse, la pri­sonnière appelait son Audifred.

Trois autres jours s'écoulèrent. Un matin, en regar­dant par la fenêtre, Laure vit venir, courant à toutes jambes, un des six vauriens qui l'avaient enlevée.

Un instant après les six estafiers, avec maître Imbert, s'en allaient, en se dissimulant, du coté de la montagne. Ils étaient armés qui d'un trident qui d'une fourche, qui d'une bêche. Imbert avait une faulx. A une assez grande distance de la ferme, A travers les bronches des arbres, elle les vit se cachant derrière une haie.

Clouée à la fenêtre, frémissante de peur et d'espoir, Laure regardait et écoutait avec anxiété ; toute son âme avait passé dans ses yeux et ses oreilles.

Voilà que survient un cavalier descendant de la montagne. C'est mon Audifred ! s'écria la malheureuse. Elle appelle la servante. Des que celle-ci parait, Laure la jette au milieu de la chambre, sort et ferme la porte à ciel. En traversant la cuisine, elle voit un grand couteau sur la table, elle le prend et se précipite ou dehors.

Que voit-elle ? son Audifred bien aimé luttant con­tre une bande d'assassins. Le gros Imbert allait l'at­teindre avec sa faulx, lorsque Laure le prévient et lui plante son couteau entre les deux épaules.

Imbert tomba raide mort et les six rufians de s'en­fuir.

Laure monta à cheval avec son Audifred, ils parti­rent ou galop et jamais on ne les revit à St-Maime.

Le lendemain on trouva le cadavre d'Imbert au mi­lieu du chemin. Cette route fut appelée la mort d'Im­bert, nom qu'elle a gardé depuis.

E . Plauchud.

Texte numérisé par l'auteur du site : J. P. Audibert

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