Souvenirs de décembre 1851

par

Eugène Jaubert

Annales des Basses-Alpes, 1905,1906.

 

J'étais bien jeune aux journées historiques de décembre 1851; mais, si je n'ai su que plus tard expliquer et coordonner les événements, il est des souvenirs qui me reviennent en mémoire et que je voudrais raconter tels que je les ai retenus. Le livre d'Eugène Ténot, la Province en Décembre 1851, m'a fourni quelques faits précis, dont j'ai pu corroborer mes souvenirs personnels. La ville de Digne était depuis plusieurs jours agitée d'un mouvement inaccoutumé. La troupe, composée à peine d'une compagnie de fantassins, faisait deux fois par jour l'exercice sur le Pré-de-Foire. C'était là notre grande distraction de gamins. « Double pas en avant, double pas en arrière, tête à gauche, tête à droite, coup lancez ! » Ces évolutions en pantalons rouges nous passionnaient. Ce qui fut pour nous une vraie joie, c'est le congé que, certaine après-midi, nous donna le maître d'école dès son arrivée en classe. Ce maître, M. Ogereau, était à nos yeux presque un vieillard. Il avait les articulations des mains luisantes et gonflées par la goutte, et s'appuyait péniblement sur une canne pour monter sur la petite estrade où était sa chaise. Nous le craignions beaucoup. Parfois, au milieu d'une crise douloureuse, s'il voyait rire l'un de nous, il levait sa canne et en donnait sur sa chaire un grand coup qui nous faisait trembler.
Gais comme des moineaux francs, nous nous répandîmes bruyamment dans la rue. Les plus grands crièrent : « Les insurgés arrivent ! Qui veut venir à leur rencontre jusqu'au Rocher-Coupé ? Moi, dis-je avec cinq ou six autres ! » Et nous voilà partis sur la route des Sièyes, pendant que nos parents nous croyaient tranquilles à l'école.
En route, les uns racontaient ce qu'ils avaient entendu dire chez eux ; d'autres donnaient libre cours à leur imagination fertile : « Tout le département s'est révolté et marche sur Digne. Hier, les soldats sont partis avec les deux canons de la caserne. De Marseille on a envoyé des troupes. Dans un combat sanglant, à Malijai, il y a eu dix morts. » Cela nous exaltait. On coupa de gros bâtons aux arbres de la route, et bien armés en toute prévision, on continuait à marcher, pérorant et gesticulant comme des héros. Mais le Rocher-Coupé était loin, les insurgés ne paraissaient nulle part à l'horizon. La fatigue venait aux jambes des plus jeunes, dont j'étais, et, rebroussant chemin, nous laissâmes les autres pousser en avant leur marche conquérante. A notre retour, nous trouvâmes la ville morne et désolée. Il était grand jour encore, et déjà nombre de boutiques du boulevard étaient fermées. De rares passants se hâtaient, en se chuchotant à l'oreille des mots rapides. Dans les rues étroites et montantes, de sourdes rumeurs couraient comme à l'approche de quelque tragique événement.
De petits groupes réunis une minute prononçaient à mi-voix les noms de plusieurs bourgeois qui venaient d'être arrêtés.
La neige, tombée la veille, couvrait tout le Pré-de-Foire d'une couche blanche, sur laquelle les rayons embrumés du couchant jetaient de sinistres lueurs. La nuit venue, les réverbères fumeux du boulevard, hissés sur des poulies qui glissaient en grinçant le long des cordes tendues entre les platanes, brillaient d'un éclat blafard. De distance en distance, s'étendaient en nappes sur la chaussée des gerbes lumineuses, provenant des cafés restés ouverts. Derrière les vitres, des ombres s'agitaient, et, quand la porte livrait passage à quelque nouvel arrivant, on entendait un bruit de discussions échauffées, coupées tout à coup par un cri éclatant : Vive la République ! Pendant le repas du soir et la veillée, on épiait de l'oreille les bruits de la rue, le pas rythmé d'une patrouille, le bruit sourd de crosses de fusils heurtant le pavé de pierre, puis, après une attente, l'appel d'alarme venu de très loin, à peine distinct, d'autant plus lugubre : Qui vive ! C'était, pour nos imaginations d'écoliers, le tumulte et l'épouvante d'une ville en état de siège.
Dès avant l'aube du jour suivant, un bruit lointain, se rapprochant de minute en minute, éclatant bientôt en roulements de tambours, en cris nourris à travers lesquels perçaient les notes enflammées de la Marseillaise, mit sur pied tous les habitants. C'étaient les premiers insurgés qui arrivaient par la route de Gaubert, ayant englobé dans leur marche toute la population républicaine de Riez, de Moustiers, de Valensole, de Mezel, de tous les gros bourgs disséminés sur la rive gauche de la Durance.
Ce n'était que l'avant-garde de l'armée insurrectionnelle. Elle ne trouva, en face d'elle, aucune résistance. Mais le maire, un homme énergique, le docteur Fruchier, sut, pendant toutes ces journées, maintenir partout un ordre presque parfait.
On venait d'apprendre que, la veille, le maire avait eu à soutenir contre le préfet et le procureur de la République de violentes discussions, et les avait sommés de mettre en liberté les prisonniers. Procureur et préfet avaient du céder, et, dans la soirée, craignant pour leur sûreté personnelle, ils étaient partis clandestinement. Maintenant, c'étaient les prisonniers de la veille qui étaient devenus les maîtres et qui avaient pris la direction du mouvement insurrectionnel. Quand le jour parut, le palais de justice, la préfecture, la mairie même étaient aux mains des nouveaux venus. On racontait qu'en envahissant la préfecture, les paysans avaient jeté des regards d'admiration sur les glaces, les dorures, les tapis, sur tout le mobilier de l'Etat, qu'ils trouvaient somptueux. Bientôt, enhardis, se sentant les maîtres, ils avaient pris un plaisir d'enfants à se prélasser sur ces meubles, qui furent souillés par leurs gros souliers ferrés et boueux. Ce fut là toute la dévastation commise. Les chefs prirent des mesures pour fournir des vivres et des logements à tous ces hommes et à ceux, bien plus nombreux encore, qui étaient attendus. L'évêché, le grand séminaire, le collège, la salle d'asile furent réquisitionnés, et l'on y entassa tous les lits que l'on put se procurer. Les fours chauffèrent nuit et jour. Cependant le gros des insurgés allait être là. Une foule énorme s'était portée vers le Grand-Pont, au delà duquel, sur la route des Sièyes, grouillait une multitude bariolée, où les couleurs rouge et bleue étaient dominantes. Les premiers rangs, plus resserrés à cause de l'entrée plus étroite du pont, précédés de quelques hommes qui battaient du tambour à tour de bras, s'avançaient vers nous comme une grosse vague houleuse. Bientôt le défilé commença sur le boulevard Gassendi.
Malgré la fatigue de leur longue marche, tous ces paysans avaient le visage épanoui, comme accomplissant allègrement leur devoir. Ils avaient pour la population des paroles rassurantes : ils caressaient de la main les gamins de la rue qui leur demandaient à porter leurs fusils, puis ils reprenaient en choeur le refrain de la Marseillaise. Rien de plus pittoresque que l'aspect des insurgés en marche. Ils marchaient par groupes, formés des contingents de cantons et de communes. Chaque groupe était commandé par un chef, que l'on distinguait à son brassard rouge, posé sur la blouse bleue. La blouse était le vêtement du plus grand nombre ; mais la diversité des costumes n'en était pas moins étrange. Les uns, surpris au moment du labourage par le passage des insurgés, avaient laissé là leur charrue au milieu du champ, pris en hâte, qui un vieux fusil, qui une fourche, et avaient suivi les autres avec la grosse bure fauve et usée qu'ils portaient en travaillant. Les autres avaient soit un pantalon rouge sous la blouse bleue, soit une veste de soldat s'arrêtant à la taille, lambeaux apportés jadis du régiment, où ils avaient fait leur congé. D'autres, qui avaient aidé à s'emparer de quelques gendarmeries, portaient des vestons noirs, dont les aiguillettes et les parements blancs avaient été en partie arrachés.
Les contingents des sous-préfectures, Sisteron et Forcalquier, se remarquaient à leur costume moins disparate. Leurs chefs laissaient voir, parfois, leur redingote noire sous la blouse bleue et dominaient la foule avec leur chapeau haute forme. Ceux-là, on les connaissait presque tous ; ils saluaient de la main ou d'un sourire grave ceux de leurs amis qui, au milieu de la population de Digne, faisaient la haie de chaque côté du boulevard. Le plus connu et le plus populaire d'entre eux était l'avocat Charles Cotte, chef du parti républicain. Parmi les coiffures chamarrées d'étoffes voyantes ou de rubans tricolores, un grand oiseau tout rouge, perché sur le feutre gris d'un paysan, attirait tous les yeux. A quelle espèce avait appartenu l'oiseau de son vivant ? Il était difficile de le savoir. Etait-ce là une épave de quelque cabinet d'histoire naturelle ? Etait-ce un oiseau apporté de quelque île lointaine par un marin qui, en souvenir de son voyage, l'avait fait empailler ? L'homme qui le portait avait une figure joviale. Il paraissait le chef d'un groupe assez important, et ses camarades, se ralliant autour de ce singulier Henri IV au panache rouge, l'apostrophaient avec bonne humeur sous le nom de Tonin. Il souriait aux enfants, qui le regardaient avec une ardente curiosité et qui, pour ne pas le perdre de vue, se mirent à le suivre.
Quelques années après, je fus heureux de revoir dans le salon d'un bourgeois du quartier des Fontainiers, M. Terris, cette scène peinte sur une petite toile par le peintre Victor Camoin. En avant d'un gros d'insurgés en marche, se distinguait, fusil sur l'épaule, l'homme coiffé d'un oiseau rouge.
Victor Camoin fut le maître d'Hippolyte Ailhaud, qui fut mon professeur de dessin et à qui je donne, en passant, un souvenir affectueux, et de notre regretté Paul Martin. Dans la récente étude, si vivante et si émue, que notre excellent confrère M. l'abbé Richaud a consacrée à Paul Martin, j'ai trouvé avec plaisir les lignes qui rappellent la physionomie de Victor Camoin. Je me demande ce qu'a pu devenir ce tableautin de l'homme à l'oiseau rouge, qui constituait une page des plus intéressantes de notre histoire locale.
Le défilé continuait, mais maintenant le spectacle était plus triste. Au milieu des rangs des insurgés, on voyait de longues files de prisonniers, presque tous des gendarmes, au costume souillé et lacéré, quelques-uns ayant les bras serrés dans des menottes, et la vue de ces figures mornes, gardant une attitude ferme dans leur marche lassée de vaincus, étreignait le coeur d'une émotion poignante.
Déjà le Pré-de-Foire, où s'étaient arrêtés les premiers arrivants, était comble, malgré son étendue. La troupe se répandit dans toute les rues, dans les faubourgs, dans le cimetière, partout où elle pouvait poser un moment à terre son étrange armement, et elle attendait là avec patience qu'on eût trouvé des logements pour tout ce monde. Ce n'était pas chose facile, pour une ville de 5,000 habitants, que d'héberger 8,000 hommes ! Chaque famille un peu à l'aise reçut en moyenne de six à huit insurgés : tous les édifices publics regorgeaient, et l'on ne put arriver à trouver un gîte pour chacun. Au reste, on ne séjournait dans les maisons que pour le repas du soir et pour la nuit. Dans la journée, on préférait vivre en plein air, sur le Pré-de-Foire, où de grands feux furent allumés et alimentés par un tas de vieux registres provenant de l'administration des Droits-Réunis. Autour de ces feux, les enfants, mêlés aux insurgés, gambadaient, tournaient en rond, s'ébattaient tout le jour. Les auberges et les boulangeries étaient constamment assiégées : on buvait, on emportait des miches de pain, et ceux qui n'avaient pas de quoi payer disaient, en sortant : « Le Comité paiera. » Les marchands protestaient un moment pour la forme, et finalement se résignaient. Il n'y avait d'ailleurs nulle part ni pillage, ni désordre, et toute cette masse d'hommes obéissait au mot d'ordre des chefs. Des postes en armes étaient établis dans les divers quartiers. Devant celui du boulevard, arrivaient sans cesse des hommes à cheval qui, après avoir reçu leurs instructions, repartaient au galop pour aller dans les cantons et les communes organiser les comités de résistance. Ces estafettes, ces cavaliers improvisés, sérieux et conscients du rôle qu'ils jouaient, excitaient notre admiration. L'un d'eux se faisait remarquer par une taille bien découplée, des traits d'une beauté régulière et une assurance dans le regard, qui nous charmaient. C'était un ouvrier imprimeur, dont le nom était Esmingaud ou Mingaud, et que nous appelions familièrement lou Mingalot. Que devenait cependant cette compagnie de soldats que nous avions vue manoeuvrer la veille? La troupe avait été consignée à la caserne, occupant un des longs côtés du Pré-de-Foire. On lui avait laissé ses armes. Elle était séparée de la masse des insurgés par le canal du moulin, le Mardaric et une muraille dans laquelle on avait pratiqué des trous par où l'on pouvait, en cas d'attaque, faire passer les canons des fusils ; mais la précaution fut inutile; le brouhaha formidable de la foule et la crépitation des feux de joie venaient mourir au pied de la muraille et n'inquiétaient nullement les soldats au repos.
Mon oncle était alors l'adjudant de la compagnie. A la nuit tombée, inquiet de savoir ce que nous étions devenus, il sortit je ne sais comment de la caserne et vint à la maison par une porte de derrière. En entrant dans la salle à manger, il s'arrêta surpris à la vue d'une tablée où huit insurgés avaient pris place avec nous : tous mangeaient tranquillement, se reposant, dans le bien-être et la chaleur, des fatigues de la longue marche sur les routes gelées. La vue soudaine de l'uniforme d'officier les secoua d'un vague frisson : allaient-ils donc être attaqués et pris comme dans une souricière? Deux d'entre eux s'étaient levés, et, dans un coin de la salle, on entendit le crissement métallique de fusils remués. Il y eut là une minute d'angoisse réelle. Mon père sauva la situation par sa présence d'esprit : « Viens, dit-il à son frère, t'asseoir là et manger un morceau avec ces braves gens. » Déjà mon oncle, qui avait eu à peine un instant d'hésitation, prenait place à la table au milieu d'eux et leur parlait en provençal.
Ils furent bien vite rassurés et se mirent à raconter ce qu'ils avaient laissé au village : leur femme, leurs enfants, le champ qu'ils n'avaient pas fini de labourer; mais il fallait bien, disaient-ils, servir avant tout le pays et défendre la Constitution. Chez quelques-uns perçait déjà le regret de s'être laissés entraîner, et leurs yeux vagues, comme fixés dans le lointain, semblaient chercher soit une vieille mère assise seule et triste au coin du feu, soit deux ou trois bambins s'arrêtant ensommeillés au milieu de leurs jeux et demandant à leur mère pourquoi le père n'était pas encore revenu, quand il fallait aller se coucher.
La nuit fut très calme. Nos hôtes s'étendirent, pour dormir, sur des matelas disposés côte à côte sur le sol dans la plus grande pièce de notre appartement. Dès l'aube, ils sortirent. Pour moi, j'avais revu dans un rêve Tonin, l'homme à l'oiseau rouge. Le retrouverai-je dans la journée ? Je sus qu'il avait logé dans la maison d'un de mes camarades, qui lui avait posé mille questions sur la provenance de l'oiseau, sur son village, sur sa dignité de chef. Tonin, toujours goguenard, comme il s'en trouve parmi nos paysans des Basses-Alpes, avait raconté à l'enfant des histoires à dormir debout, et ce matin il était déjà à la tête de son escouade, qui dansait et farandolait autour des feux. On célébrait de cette façon, paraît-il, un décret que venait de rendre le Comité, abolissant l'impôt sur les boissons. Le boulevard avait à peu près la même physionomie que la veille, sauf une joie plus expansive dans la masse des insurgés. Mais, le soir, cette joie avait disparu. Des nouvelles alarmantes s'étaient répandues dans la journée : Paris était déjà pacifié; les grandes villes n'avaient guère remué et subissaient le joug assez facilement. Marseille, notre capitale, d'où l'on s'attendait à voir rayonner, comme d'un foyer ardent, l'organisation suprême de la résistance, Marseille était restée tranquille.
C'était donc une folie héroïque, mais une folie, qui avait entraîné loin de leurs champs tous ces travailleurs de la terre ! Un régiment de troupes régulières, parti de Marseille, s'avançait sur Digne pour y écraser la tête de l'insurrection. Mais la plupart des chefs insurgés restaient confiants dans la victoire prochaine. Ils parcouraient les rangs pour communiquer à leurs hommes l'ardeur qui les animait et redonner du coeur à ceux qui commençaient à faiblir. Ils décidèrent que l'on marcherait à la rencontre de la troupe envoyée de Marseille. Le soir venu, la ville reprit son aspect lugubre. Les tambours battaient le rappel dans les rues. Sur les visages des paysans, on ne voyait plus ni la résolution ni l'allégresse de la veille. Les bourgeois et les artisans, qui, restés simples spectateurs du drame, discernaient mieux le péril de la situation, contrebalançaient maintenant l'influence des chefs, et, pris de commisération pour ces braves gens qu'ils avaient hébergés, ils leur représentaient que la lutte ne pouvait plus désormais se terminer que par leur défaite : « Vous avez assez fait pour la défense de vos droits. Ne vous exposez pas à être massacrés inutilement. Rejoignez vos enfants et vos femmes. »
Ces conseils timorés, mais humains, ne furent pas partout repoussés. Beaucoup de ceux qui regrettaient déjà le village natal se détachèrent furtivement de leurs groupes, gagnèrent les faubourgs et les bords de la Bléone et, jetant leurs mauvais fusils, disparurent isolés dans la nuit.
Cependant, vers 7 heures, le gros de l'armée républicaine se mit en marche, en chantant la Marseillaise. Ils étaient environ 5,000, et, malgré le froid glacial qui présageait une nuit très dure, ils partageaient l'enthousiasme de ceux qui dirigeaient la colonne. Le lendemain, on apprit à Digne que les insurgés avaient rencontré les troupes régulières près du bourg des Mées. Un engagement sérieux, une vraie bataille avait été livrée. Le colonel, qui croyait ces paysans incapables de tenir contre la ligne, avait vu une de ses compagnies assaillie à l'improviste, dispersée ou emmenée prisonnière, et s'était trouvé lui-même réduit, avec le reste de ses soldats, à battre en retraite jusqu'à Vinon. Des deux côtés, quelques hommes avaient été tués ou blessés. Malgré cette victoire, que pouvaient faire désormais les insurgés ? Leur nombre était bien diminué par des défections nouvelles. Les chefs eux-mêmes sentaient que la lutte était impossible. En apprenant que d'autres troupes marchaient contre eux, par la rive droite de la Durance, ils décidèrent que l'on mettrait bas les armes et que chacun regagnerait ses foyers. La ville de Digne rentra, provisoirement du moins, dans son calme habituel : l'insurrection était terminée. Mais la réaction allait se produire, terrible et parfois sanglante. Les deux colonnes de troupes s'étaient rejointes en remontant la Durance et arrivaient à Digne le 13, avec des canons, des hussards et des fantassins.
L'état de siège fut aussitôt proclamé et les citoyens désarmés. Partout, dans le département, on arrêta ceux qui étaient convaincus ou soupçonnés d'avoir pris part au mouvement. Un bon nombre de chefs purent s'enfuir et gagner le Piémont, entre autres l'avocat Charles Cotte. D'autres furent pris chez eux et emprisonnés. Parmi ces derniers se trouvait notre maître d'école, M. Ogereau, que ses infirmités ne garantirent pas contre les poursuites. Quand il put rouvrir son école, nous eûmes peine à le reconnaître, tant ses cheveux avaient blanchi. Son énergie était éteinte ; il prenait, en nous parlant. des intonations plus douces, et passait parfois sa main sur son visage pour réprimer un cri de douleur. Il était pour nous un martyr, et quelques mois après l'école se referma, mais pour toujours : notre maître était mort. Cependant, les insurgés arrêtés de tous côtés étaient journellement ramenés en grand nombre à Digne par les gendarmes et les soldats. Avant de les expédier devant les conseils de guerre, on les interrogeait sommairement, puis on les entassait où l'on pouvait. La prison départementale une fois comble, on remplit une maison de trois étages, que l'on appelait la « Caserne des passagers », sur le boulevard Gassendi. A chaque nouvelle fournée d'hommes qu'on empilait là dedans, des cris de protestation s'échappaient à travers les murs et ne se calmaient qu'à de rares intervalles, même pendant la nuit. Des odeurs nauséabondes s'exhalaient de cette foule d'êtres pressurés et foulés, qui ne trouvaient pas même une place suffisante pour allonger leurs corps brisés de fatigue.
Au nombre des derniers arrivants, nous aperçûmes avec stupeur notre ami Tonin, mais, hélas ! combien différent de ce Tonin à la mine réjouie que nous avions vu naguère entrant dans la ville comme un triomphateur ! Plus rien de sa crâne attitude, plus d'oiseau rouge sur son chapeau ! De son oeil morne jaillissait parfois un éclair de révolte qui donnait le frisson. Il s'engouffra, comme les autres, par la porte sombre de la caserne. Une nouvelle nuit passée dans des conditions hygiéniques intolérables porta cette cohue de prisonniers jusqu'aux dernières limites de la surexcitation. Une consigne inflexible interdisait aux prisonniers de tenir les croisées ouvertes. Un factionnaire de la ligne, fusil chargé, se promenait sur le trottoir, levant la tête à chaque minute vers les étages de la caserne, d'un air résolu à tout pour faire respecter les ordres qu'il avait reçus.
Voilà que, brusquement, une des fenêtres du deuxième étage s'ouvrit avec fracas, et quatre ou cinq insurgés se penchèrent en dehors. A côté d'eux se dressèrent une foule d'autres, qui se mirent à agiter leurs têtes et leurs bras comme des fous furieux prêts à se précipiter sur le pavé, et à proférer des injures grossières à l'adresse de la sentinelle. Au milieu d'eux apparaissait le buste de Tonin, se démenant et dominant de sa voix terrible toutes les autres vociférations. L'homme de faction pâlissait de rage et étreignait son fusil des deux mains, en s'efforçant de se contenir. Les outrages tombaient sur lui, plus drus, plus emportés : « Lâche ! vendu ! nous n'avons pas peur de toi ! » Il épaula tout à coup son arme et, presque sans viser, fit feu sur le groupe : j'étais à trois pas, je vois encore le long trait de flamme qui jaillit soudain du canon du fusil. Un cri d'angoisse mortelle partit de là-haut, et un homme tombant à la renverse fut reçu, déjà mort, dans les bras de ceux qui le serraient de si près : c'était Tonin. La balle l'avait traversé et s'était logée dans la poutre du plafond. En quelques minutes, toute la population fut ameutée. On se précipita sur le factionnaire pour l'écharper ; mais les hussards, campés avec leurs chevaux sur le Pré-de Foire, accoururent à toute bride, dégagèrent le soldat et, chargeant à fond de train, dispersèrent la foule exaspérée. Le lendemain, on évacua la Caserne des passagers, et tous ces malheureux, pour qui les souffrances ne faisaient que commencer, suivirent la voie douloureuse de ce calvaire, dont les stations devaient être les conseils de guerre, la prison, la déportation, l'exil et, pour beaucoup, la mort loin du pays natal.
Un bon nombre d'entre eux purent cependant profiter plus tard de l'amnistie, revinrent au pays bas-alpin et jouirent de la pension que la troisième République leur alloua libéralement. Quant à l'avocat Charles Cotte, il reprit sa place au barreau dignois, qui a gardé le souvenir de plus d'une de ses plaidoiries, d'une couleur parfois romantique et échevelée, mais marquée au coin d'une verve originale.
Avant qu'il fût nommé conseiller à la Cour d'Aix, où il devait mourir, nous faisions souvent, le soir, après dîner, de longues promenades sur le Pré de-Foire, et il me racontait ses années d'exil assez joyeusement passées en Italie. Un jour, je lui montrai la balle qui avait tué Tonin l'insurgé. En effet, quelques jours après l'acte sanglant que j'ai rapporté, j'étais monté au deuxième étage de la caserne évacuée, et, avec un de mes camarades qui habitait le premier étage, nous avions retiré cette balle de la poutre où elle s'était logée. L'avocat prit la balle toute déformée, et la soupesant dans sa main (comme nous étions sous l'Empire et qu'il aimait à philosopher) : « Il ne faut que cela, dit-il, pour tuer une idée ! »

EUGÈNE JAUBERT.

FIN DE L'OUVRAGE.

texte numérisé par J.P. Audibert

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