L'Occupation Italienne dans les Basses-Alpes

1-Déclaration de guerre et bataille des Alpes

L'histoire migratoire des italiens vers la France est ancienne. Elle démarre au 16ème siècle, mais c'est au 19ème et 20ème siècle qu'elle deviendra une migration de masse. Il s'agit d'une migration économique : les italiens quittent leur pays en crise pour trouver du travail et donner ainsi un avenir à leurs enfants.
Les secteurs concernés sont aussi bien l'agriculture, que l'industrie et l'artisanat.
Les chants populaires traduisent clairement cette situation : " E tutti va in Francia ; in Francia per lavorare ".
La migration va naturellement converger vers les départements voisins de l'Italie : les Alpes Maritimes, le Var, les Bouches du Rhône ou les Basses Alpes.
Cet historique fait l'objet de nombreux souvenirs et études.
Mais il en va tout autrement pour une période bien plus noire de notre histoire qui irrigue peu notre mémoire  et a suscité peu d’études.
De quoi s'agit-il ...? D'un événement grave : une déclaration de guerre !
A la suite de son allié nazi, Mussolini, engoncé dans son uniforme noir du milicien et pétri de désirs annexionnistes va déclarer la guerre à la France, terre d'accueil des italiens depuis des siècles !
Comment ne pas comprendre la une du journal "L’éclaireur de Nice et du sud est " qui titre alors : "Le coup de poignard dans le dos".
Et le 19 juin une offensive en direction de la frontière française sera lancée : il s'agit de la bataille des Alpes.

----Alpini italien dans l'effort de la guerre-(image tirée du site "Sudwall.superforum")

Toutefois, l'armée italienne composée de 300.000 hommes n'est pas prête : son artillerie est obsolète, l'infanterie faible, l'aviation inexistante, les troupes peu motivées.
Sous le commandement du général d'Orly, les forces françaises vont résister à cet assaut, bien qu'en infériorité numérique (8OO tués coté italien, 40 coté français).
La fin de cette bataille oubliée se fera par la signature de l'armistice du 24 juin 1940, à la villa Incisa, à Ogliata, prés de Rome.
Si la France n'a pas été vaincu militairement, elle l'est politiquement et une zone d'occupation italienne en France va être instituée.
Elle sera d'une importance réduite, concernant 800 km carré et 28000 habitants. Les départements occupés sont les Alpes Maritimes (Menton sera saccagée), les Hautes Alpes, la Savoie et ....les Basses Alpes.
Cette occupation durera jusqu'en Septembre 1943.

2-La résistance bas-alpine en Ubaye

Si la bataille des Alpes concerne toute la frontière franco-italienne ; pour les Basses Alpes c'est plus précisément dans la vallée de l'Ubaye que l'offensive italienne va se concentrer.
La division "Acqui", après avoir atteint le col de la Madeleine veut s'enfoncer dans cette vallée.
Elle va se heurter à la ligne Maginot (ligne de fortification construite par la France le long de ses frontières) et s'il est vrai que cette barrière s'est révélée inopérante devant l'envahisseur allemand, elle va ici jouer tout son rôle pour empêcher la progression italienne.
C'est que, dans les Basses Alpes, nous sommes dans un environnement montagneux qui facilite la défense qui n'est pas en ligne continue, mais qui pose des verrous défensifs aux cols ou aux débouchés des vallées.

----Progression des Alpini dans la neige

D'autre part, les routes, ponts, tunnels et voies ferrées seront détruits pour arrêter la progression des troupes de Humberto de Savoie (Humbert de Savoie).
A cet égard, l'échec italien sera patent au village de Larche. La route du col avait été emportée par une charge explosive, tout comme le pont enjambant le torrent de la Rouchouze, à l'entrée du village.
Les agresseurs sont ainsi coupés de leur base de ravitaillement et d'évacuation. C'est d'ailleurs ici, dans le ravin de Rouchouze, que 397 alpini (officiers, sous officiers, hommes de rang) durent se rendre.
C'est cette même tactique- le contrôle des axes de pénétration- qui mettra en évidence la résistance de St Paul sur Ubaye grâce à ses batteries d'altitude.
Citons, par exemple, la batterie de Viraysse établie à 2775 m d'altitude avec vue directe sur l’Italie !

----Viraysse

Ici, avant la déclaration de guerre, on avait aussi pensé à des plans prévoyant l'évacuation de la population civile en cas de guerre.
C'est ainsi que le 11 Juin un ordre sera diffusé aux populations civiles de Larche, Meyronnes et St Paul d'évacuer le territoire.
Plus de 300 personnes seront alors accueillies en Lozère ; puis reviendront fin juillet.
Mais les troupes italiennes vont se heurter à un autre ennui.....les conditions climatiques de l'Ubaye ! En effet, cette année là et à cette époque notre région ressent un vent violent, du brouillard, des chutes de neige et une température nocturne de  moins 20 degrés!
On comptera 200 victimes du gel dans l'armée italienne et plus de 2000 hommes hospitalisés pour la même cause.
Soulignons une autre réalisation liée au terroir et aux conditions climatiques. Si, en Ubaye, on est habitué au froid, on sait aussi pratiquer ...le ski.
Ainsi vont apparaitre dans l'armée française des sections d'éclaireurs-skieurs (ses) . Ces hommes, habitués à la montagne et à ses pièges se déplacent
facilement er repèrent les mouvements de l'armée italienne tout en pouvant activer à tout moment leur armement léger.
Nos troupes alpines françaises sont dites "de forteresse"(elles forment le I,II,III et IVème bataillon ) et leur devise est alors " On ne passe pas ".
Cette devise a été largement honorée, l'Ubaye restant alors française.
Mais une fois l'armistice signé, nous serons bien en face d'une occupation italienne.

3-L'occupation italienne

a-Occupants et zones occupées

L'armistice franco-italien signé le 24 juin 1940 stipule que les italiens se maintiennent en territoire français sur toute la partie frontalière qui a été conquise au moment de cet armistice. Mais voilà ...les gains territoriaux de l'offensive italienne sont extrêmement limités.
Seule la vallée de Combe Brémond à Saint Paul sur Ubaye ( la vallée et non pas le village c.a.d 22 habitants ) et le hameau de Maison-méane ( une population de 10 habitants prés de Larche) sont occupés....
Cela ne va pas empêcher le Duce, gonflé d'orgueil et de forfanterie, de venir se pavaner sur les miettes de territoire occupé, à Larche, pour féliciter ses officiers !
Le hameau de Maison-Méane sera occupé par une compagnie d'Alpini au début de l'année 1941 avant d'être remplacé par une compagnie de gardes- frontières de 250 hommes. Deux baraques construites sur les hauteurs suffiront pour faire office de garde-frontière.
Dans l'ensemble, l'occupation italienne n'aura pas de caractère répressif ou  de spoliation : elle se fait discrète.
Ainsi, au hameau de Maison-Méane, c'est l'occupant italien qui va assurer le ravitaillement des populations...
De même des arrangements se font pour le quotidien. Par exemple, pour expédier du courrier les soldats italiens transiteront par une adresse civile française d'un particulier ou d'un commerce...
Comment pouvait-il en être autrement ? Depuis des siècles les déracinés de l'économie italienne sont venus vivre dans les alpes françaises, partageant les mêmes conditions d'existence (famille, religion, école, mariage etc...).  Ici, les soldats italiens peuvent rencontrer des parents français issus du même village qu'eux...
Néanmoins, pour affirmer l'autorité de l'armée dans la zone occupée il y aura toute une volonté de contrôle, surtout concernant l'administration.
Par exemple, toujours à Maison-Méane, la cabine téléphonique est gérée par un italien qui peut ainsi contrôler les communications ; les fonctionnaires français ne peuvent plus exercer leur fonction.
Mais bientôt, la ligne de démarcation -la ligne violette- va être franchie et l'invasion italienne va se faire sur tout le département....
Le prétexte en sera le débarquement des alliés en Afrique du nord, le 11 nov. 1942. Les troupes allemandes envahissent alors la zone libre de la France et,
l'Italie suit l'exemple de cette invasion et élargit à tout le département bas-alpin sa zone d'occupation la rendant plus conséquente.
Ainsi, les soldats vont occuper la caserne de Larche et se retrouver à Digne quelques jours plus tard. Ils prendront ici possession de bâtiments militaires . Nous avons affaire à la IVème armée, notamment la division "Pusteria". Ils seront à Manosque le 14 janvier 1943.
Comme dans les zones frontalières, l'occupation italienne, bien que pesante et irritante pour les occupés se voudra bienveillante.

----Soldats italiens de garde dans les Basses Alpes ( image du site basses-alpes 39-45 )

Pourquoi garde t on plutôt à l'esprit cet aspect de retenu non agressif ? Sans doute par comparaison avec la suite : l'occupation allemande et ses atrocités.
Ma grand mère - Maria Pascottini - m'a rapporté qu'elle tenait une cantine en 1942, à Chaudon prés de Digne, dans un milieu ouvrier. Des soldats italiens y venaient et échangeaient avec sa fille - Jeanne Sausse (ma mère alors âgée de 10 ans) des pains militaires évocateurs dans l'imagination enfantine de pâtisserie avec des légumes du terroir, notamment des navets.......
D'une manière plus vitale, elles aidèrent aussi les déserteurs italiens à passer la frontière par l'indication de passages sûrs afin d'éviter la capture et les camps.
Le plus souvent les fugitifs n'oublièrent pas et se débrouilleront pour faire connaitre leur retour au pays.
En effet, c'est en Septembre 1943 que le gouvernement Badoglio a signé un armistice( dit de Cassibile) avec les alliés ! Il s'agit pour l'Italie d'une capitulation de fait et les soldats italiens, sans aucune directive sur la conduite à tenir rejoignent donc leur pays à travers la montagne quand ils le peuvent.
D'autres seront fait prisonniers par les allemands et considérés comme traitres envoyés dans les camps du Reich.
Certains aussi resteront en France et s'allieront avec la résistance.
Les territoires annexés par l'Italie  sont de suite occupés par la Wehrmacht et passent donc sous l'administration du régime de Vichy.
L'occupation allemande dans les Basses-Alpes se caractérisera alors comme ailleurs par des persécutions, arrestations et déportations.
Mais nous pouvons étudier quelle a été la politique d'occupation italienne vis à vis d'une communauté particulièrement persécutée : les juifs.

b-Particularisme italien envers les juifs

Le régime nazi a établi une politique de discrimination et de stigmatisation de la population juive. En France, cette politique antisémite va être relayé par le gouvernement de Vichy et ses appuis préfectoraux qui en font le centre de leur activité ( port de l'étoile jaune, rafle etc...).
Pour fuir ces persécutions, les juifs (français et étrangers) vont trouver un certain refuge .....dans la zone italienne d’occupation ! (et donc les Basses-Alpes) !
On va même appeler cette zone " micro Palestine", soulignant ainsi l'afflux de milliers de juifs dans notre région.
En effet, les italiens ne vont pas suivre la ligne antisémite. Peu sensible à ce déviationnisme et voulant montrer leur pouvoir de force d'occupation, ils vont annuler toutes les mesures de persécutions de juifs prises par Vichy !
Par exemple, il est fondamental de souligner qu'ils vont refuser de faire figurer la mention "juif" sur les papiers administratifs.
Par ailleurs, à Nice, un centre d'accueil s'occupât d'établir des papiers de séjour en règle.
Les autorités italiennes (civiles ou militaires) ont ainsi rejetés toutes les demandes françaises ou allemandes concernant les juifs.
Le maréchal Ugo Cavallero déclara aux allemands " les violences contre les juifs ne sont pas compatibles avec l'honneur de l'armée italienne ".
Mais les italiens vont aussi prendre des initiatives destinées à sauver les juifs résidant dans leur zone d'occupation et ceci en assurant leur hébergement par une assignation à résidence des juifs étrangers.
Pour notre département les communes concernées seront Barcelonnette, Enchastrayes, Moustiers-Sainte-Marie et Castellane et cela sous l'impulsion du général de la division alpine "Pusteria" , L. de Castiglioni, et contre l'avis des autorités françaises.
Ces centres de séjour surveillé (Css) étaient établis dans des hôtels ou maisons réquisitionnées, laissant leurs occupants libres de leurs mouvements.
De belles "grosses villas" (nos barcelonnettes) avaient même été repérées à Jausiers ...
Un plan d'évacuation des juifs vers l'Afrique du Nord aurait aussi été envisagé par le gouvernement italien du maréchal Badoglio (Léon Poliakov, la condition des juifs de France sous l'occupation italienne).
Notons aussi que en 1943, pourtant en pleine capitulation, les italiens s'efforceront de transférer en car ou en train les familles juives de Barcelonnette.
A cette politique bienveillante de l'occupation italienne succédera l'occupation allemande en 1943 avec ses atrocités et ses déportations.
Les Basses-Alpes cessent alors d'être un refuge pour les juifs pourchassés.

4-La bataille des partisans : Bella Ciao

La résistance à la politique fasciste de Mussolini, allié à la folie nazi se fit avant 1943 au travers d'intellectuels et d'hommes politiques.
Ainsi, par exemple, Antonio Gramski, chef du parti communiste connut la prison pendant onze années ! Le procureur fasciste a alors déclaré : "Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans"...
Puis vint en 1943 le temps de la résistance armée : des partisans entrent en lutte contre le régime ; parfois côte à côte avec des bas-alpins !
L'association basses-alpes 39-45 rapporte que des maquisards furent capturés à Manosque et emprisonnés en Italie en 43. Ils s'évadèrent alors avec
L’aide des partisans italiens continuant ainsi le combat avec eux jusqu'à la libération.
A l'inverse, des soldats italiens occupant notre département restèrent en France ou ils rejoindront la résistance française.
Cet esprit de résistance et de révolte va être magnifiquement traduit dans un chant "Bella Ciao" qui célèbre le combat des partisans et leur envie de liberté.
D'abord chant protestataire des mondines ( ouvrières du riz ) contre leurs dures conditions de travail, il va être adapté, recevant des paroles écrites
pour la lutte antifasciste.
Nous voilà face à l'Italie que nous aimons : celle de la beauté et de la liberté . Il suffit d'écouter :
E quest'è il fiore del partigiano ...............................................C'est la fleur du partisan                               
O bella ciao,bella ciao,bella ciao ciao ciao ..........................O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao           
Quest'è il fiore del partigiano ..................................................C'est la fleur du partisan                                     
Morto per la libertà.....................................................................Mort pour la liberté.

                                                                                                                                          Robert Sausse di Vénézia

 

Bibliographie : Documents pédagogiques Archi'classe ; Archives départementales 04
Claude Gérard, L'occupation italienne dans les basses-alpes ; Chroniques de Haute Provence, 2010.

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