La Pipe d'Ecume  :

Ces pièces au fond de la fontaine, il commençait à y en avoir. Deux étaient même restées accrochées sur la paroi rocailleuse et avec le temps la mousse les avait emprisonnées. C'est chaque jour que Gatien passait les voir. Assis sur un des bords, tout en les regardant, il chauffait ses doigts qui dépassaient de mitaines percées. Les deux rides de son front s'approfondissaient à chaque fois qu'il essayait d'évaluer le montant de ces pièces inondées. Il y en avait peut-être pour 20 euros !

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C'est vers 5 heures qu'il remonta le sentier de Ste Roustagne sur les flancs du Mont d'Or. Il serra le col relevé de sa canadienne pour se protéger du froid vif qui venait de la montagne de Lure. Cette canadienne, c'est tout ce qu'il avait gardé de ses années d'homme marié. C'est un soir, il y a cinq ans déjà, que tout avait basculé. Roselyne lui avait parlé de faire un « break ». Il ne l'avait pas supporté. Pour lui, un « break », c'était une rupture. Il était parti du jour au lendemain. Puis le boulot qu'il comptait trouver à Iter s'était évanoui. A 57 ans, il était trop vieux.

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- Tu peux rester dans le pigeonnier, si tu veux !

Les yeux plissés comme pour structurer son âme, Germain le jugea de suite comme un honnête homme.

La Roustagne était une des dernières fermes à deux pas de la ville. Elle datait de l'époque des payans, de ce temps où tout le monde avait encore sa place.

Ce pigeonnier, il l'avait tout de suite adopté : sa grille d'envol en forme de cur était comme une bienvenue.

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Avec ses 20 euros, il pourrait aller au tabac de la Plaine acheter une pipe en écume au père Germain juste pour le bonheur de le remercier de l'avoir regardé, de l'avoir recueilli, de tout ça en même temps.

Bien sûr, la fontaine n'était pas profonde, il aurait pu braver le froid et récupérer les pièces depuis longtemps déjà. Mais, c'était aussi un petit plaisir de plus : avoir la force d'attendre le 24 au matin et ainsi, en quelque sorte, participer aux fêtes de décembre.

-Calme, calme, Nero !

Le chien était tout étonné de voir partir Gatien de si bonne heure. Après une rapide caresse, il descendit la pente du Mont d'Or et se dirigea vers le bassin de la place des Terreau. A cette heure, tout était désert, il n'y avait aucun bruit. C'est ce qui étonna Gatien. D'habitude, il entendait les filets d'eau qui descendaient en cascatelle.

D'instinct, il pressa le pas. Il était inquiet sans savoir pourquoi. Il ne réalisa pas tout de suite, le bassin était entièrement vidé de son eau et il n'y avait plus aucune pièce. L'explication était là, juste à coté, la fourgonnette décorée des quatre mains expliquait tout. C'était les employés municipaux qui avaient effectué le curage annuel des fontaines de la ville.

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Depuis cinq ans, Gatien avait connu bien pire. Mais cette fois, ce n'était pas pour lui, il voulait rendre quelqu'un heureux et il ne pouvait pas. Les rides de son front se mirent à descendre et, d'un coup, à encadrer tout le visage.

Il décida de se laisser mourir de faim et de marcher jusqu'à l'épuisement. Mais pas ici, loin, loin.

En passant devant le tabac de la Plaine , il eut un dernier regard pour la vitrine à la pipe d'écume.

Danielle s'apprêtait à tirer le rideau. Ses yeux croisèrent ceux du clochard : elle le connaissait et l'avait vu bien des fois stationner avec envie devant sa vitrine.

Il lui rappelait son père.

- Monsieur, monsieur, attendez !

Vite elle prit sur le présentoir la pipe la plus grosse.

- C'est pour vous, mon cadeau de Noël.

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Gatien se mit à pleurer.

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Robert Sausse

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