C-A-R-C-A-S-S-O-N-N-E

_Je peux te le dire : Brassens ; il avait bien raison : le comble du bonheur, ici bas, c'est de voir les remparts de Carcassonne !
_Je savais pas qu'il pensait ça, Brassens, il l'a dit où ?
_Il l'a pas dit ; il l'a c.h.a.n.t.é et c'est encore mieux !
_Et puis, il y a pas que lui !
_Ah bon!
_Il y a aussi le fada...enfin...le fou chantant : Trenet. Je m'en rappelle " Toute la nuit le moteur vrombira et nous verrons...les tours de Carcassonne!"
_Et même l'autre, le belge, Brel ; pour lui on a une belle voix qu'à Carcassonne!..._Ecoute :  "Et si leur chante Micorazon, avec la voix bandonéone d'un argentin de Carcassonne !"

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Roman, à quinze ans, il buvait tout ce que lui disait son ami René.
Ils habitaient la même cité, celle de la Colette. René lui racontait que quand les deux bâtiments de la Colette étaient sortis de terre, dans les années 60,il n'y avait que des
champs agricoles aux alentours .
Il n'avait pas de photo à lui, mais il en avait retrouvé une, prise d'avion, en plus .Elle était dans un livre de Jean Giono "Provence perdue», acheté au bouquiniste moustachu
de la porte Soubeyrand...
A cinq ans de la retraite, René était tombé de sa grue en bâtissant une villa prés d'Oraison que les gens de la ville - et surtout ceux d'Iter - découvraient et tuaient à prix d'or .
Clopinant et trainant sa jambe, il montait péniblement deux fois par semaine le long du parc de la Drouille, à la fraîche du matin.
Roman se débrouillait toujours pour l'accompagner jusqu'au café de la plaine, juste à coté de la porte Saunerie ...
L'école, bah, on verrait bien...

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_Je te crois, René, ca doit être beau Carcassonne, mais enfin moi j'aimerai bien voir la mer...
_T'es fada. Faut pas faire comme tout le monde ! La mer c'est pas construit, c'est comme ca, c'est pas nous qu'on l'a fait.
Mais Carcassonne ca a été construit depuis le moyen-âge ! Tu te rends compte ?
C'était dur de se rendre compte quand on avait envie de  voir la mer... Mais enfin, René, il savait ce qu'il disait...
_D'ailleurs ; regarde notre Porte Saunerie  comme elle est belle! C'est le vestige de toute une enceinte qui tournait autour de Manosque.
Bien sûr il faut le dire - on le sait nous - elle est aussi belle que les portes et les tours de Carcassonne : mais là bas il en reste quarante huit !
_Quoi ??? Quarante huit ???

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Le chiffre laissa Roman totalement abasourdi.
"Je le crois pas" ; répétait il encore, après avoir fini le deuxième croissant que René lui offrait régulièrement.
Ce petit, René, il l'aimait . C'est que toujours il l'écoutait et voulait qu'il lui en raconte encore plus.
Et René, avec son infirmité, il n'y en pas beaucoup qui l'écoutait...
Ou alors ce n'est pas le matin bonne heure qu'il aurait fallu fréquenter le bar de la plaine . Le soir, les pastis ils auraient défilés les uns après les autres .mais, quel interêt ?
Des blagues bien grasses des discussions de beuverie ... pas plus. D'ailleurs " dés qu'on est plus de deux on est une bande de cons". Ca aussi il l'avait chanté Brassens .
Il préférait le capuccino et le croissant garni à la marmelade qui faisait tant plaisir à son jeune ami. Alors il lui semblait qu'il servait à quelque chose.

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Roman-sans rien dire- l'avait décidé : il avait  quinze ans et c'était largement assez pour atteindre le comble du bonheur : voir les remparts de Carcassonne.
Mais, quand même, ils étaient vraiment bien loin....
A Pierrevert, on aurait pas dû l'embaucher ; mais c'était pour lui faire quatre sous qu'on le prenait, et il était tellement menu qu'il entrait facilement dans la grande cuve de chêne pour racler le fond avant l'arrivée des vendanges .
Et  il fallait que ce soit propre cette année car la première bouteille du coteau allait être dirigée sur Narbonne. Narbonne ??.Mais ce n'est pas loin de Carcassonne ...
_Dis moi, mon René, c'est quoi la plus belle tour à Carcassonne ?
_C'est celle ou j'ai travaillé comme grutier pour la réparer. Tu sais là bas j'étais encore en pleine santé.
_Elle est où ?
_Après l’entrée, à droite, c'est la première de la deuxième enceinte : elle a un chapeau pointu recouvert de carreaux émaillés en vert.
_Ah bon !
Sans rien dire, son idée il l'avait bien en tête : le concours avait lieu le premier week-end d'octobre. Aussi, le vendredi soir il se glisserait dans la fourgonnette toute chargée
de bouteilles. Caché à l'arrière, il ne se montrerait qu'à Narbonne et alors ce serait trop tard : on serait  obligé de le garder !
_Fous nous la paix! Qu'est ce qui ta pris ? On a assez à faire sans s'occuper de toi! Ce soir tu dormiras dans la camionnette .On est obligé d'aller au banquet des vendangeurs et on rentrera pas avant deux heures du matin !
C'était vraiment court une demi journée pour se précipiter voir les remparts de Carcassonne, prendre une pierre de la plus belle tour et la ramener à René ...

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Geôffrette ; elle eût de la peine en le voyant au bord de le route. Il était tellement petit pour faire du stop !
Et puis, elle pouvait bien le prendre : les oignons doux de Lézignan qu'elle allait vendre au marché de Carcassonne ne tenaient quand même pas toute la place .
Quand Roman lui eut raconté qu'il venait de Pierrevert - prés de Manosque - participer à un concours viticole à Narbonne et qu'il en profitait pour atteindre le comble du bonheur en allant voir les tours de Carcassonne...elle en fut estomaquée. Il avait sûrement un germe d'oignon dans la tête .
_Va petit, Va. Je m'en vais à midi. Si tu es toujours là je te ramènerai. Comment tu vas faire autrement ?
Même  avec un germe d'oignon dans la cervelle, elle ne pouvait quand même pas le laisser là .Et puis on aurait dit qu'il avait l'âge du Félix, son fils de dix ans.
Roman n'en croyait pas ses yeux, ses oreilles et son coeur. C'était incroyable : il était là et voyait les tours sortants des remparts.
Instinctivement, pour lui porter chance, il toucha l'étoile de la Saint Vincent, une petite pierre noire que sa cousine lui avait ramassé sur les pentes de la colline, à Digne.
Il se mit à chercher frénétiquement la tour de René ,à droite après l'entrée, il le savait bien.
Mais, au comble de l'excitation, il tourna à gauche, cherchant la tour pointue vernissée de vert .
Il les fit toutes, ,allant d'une enceinte à l'autre, retournant sur ses pas pour repartir à nouveau...Après trois heures de recherches, d’allées et venues, il arriva désespéré vers l'entrée principale surveillée par Dame Carcass.
C'est alors qu'il aperçu le toit pointu, tout émaillé de son vert bouteille. Il se précipita, gratta le moellon du bas et glissa un bout de pierre dans sa poche.

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Tout le reste alla très vite : le contact odorant des oignons doux de Geôffrette précéda la vapeurs du rosé de Pierrevert et la vision magique du Mont d'Or .
Le lundi, Roman rongea son frein toute la journée. C'est qu'il se languissait le mardi matin et son tête à tête avec René. C'est à la fin du premier croissant marmeladé que la conversation démarra.
_Mais ou étais tu? Je t'ai cherché tout le dimanche pour aller aux rouges à la forêt du Péllissier, j'avais trouvé quelqu'un pour nous amener .
_Mon René, je ne te l'avais pas dit mais je me suis débrouillé : je suis allé à Carcassonne et je t'ai rapporté cette jolie pierre prise sur "ta" tour ,la plus belle c'est vrai. Voila...
Il fallut trois longues secondes à René pour comprendre que Roman lui disait la vérité .
Puis il fallut trois longues secondes à Roman pour comprendre que René s'était mis à pleurer.
Ainsi, Brassens avait raison. D'une manière ou d'une autre les remparts de Carcassonne donnent du bonheur .

                                                

                                                                                                                                                                                         Robert Sausse di Vénézia

Note: Cette nouvelle a trouvé son inspiration dans l'excellent article de François Barrère publié dans le Midi Libre du 27 juillet 2014.

 

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