Forcalquier sous la Terreur (1)

L'hiver de 1793 avait été rigoureux, la situation devenait critique, le peuple était décourage car les récoltes ayant été mauvaises, le prix du pain augmentait d'une façon inquiétante l'impôt ne rentrait pas les fonctionnaires n'étaient pas payes la levée des volontaires se faisait avec lenteur et avec beaucoup de difficultés des rixes éclataient, chaque jour, à l'occasion des élections de la municipalité et du juge de paix la population était hantée par la crainte d'une invasion, troublée par les menaces des émigrés. La confusion et la misère étaient grandes.

Le pain mélangé avec du seigle avait atteint le prix exorbitant de dix sols la livre et le pain blanc, douze sols. Les habitants se répandaient en injures contre les accapareurs qui obligeaient les travailleurs des champs et les ouvriers de la ville à se nourrir de pommes de terre. De nombreux particuliers se plaignirent qu'ils manquaient de grains pour s'alimenter et ne pouvant s'en procurer le conseil général de la ville fit acheter à Marseille, cent charges de blé, pour les greniers publics.

(1) La Terreur , fut le régime qui, pesa sur la France depuis la chute des Girondins (31 mai 1793) jusqu'au 9 thermidor (27 juillet 1794), jour où fut renversé Robespierre.

  La Convention Nationale se trouva en présence des plus graves difficultés ; les royalistes s'agitèrent ; pour faire face à tous les dangers, elle développa une énergie désespérée, envoya dans les districts des représentants impitoyables. Par la terrible loi, votée sur la motion de Merlin, de Douai, les suspects furent emprisonnas on décréta un emprunt forcé on établit le maximum pour le prix des denrées de première qualité. Pendant un an, le Comité du Salut Public, dont Robespierre était l'âme, exerça une dictature absolue. La Terreur régna sur toute la France , car âpres avoir frappé, les royalistes, le Comité atteignit les républicains eux-mêmes.

Barras et Fréron. commissaires délègues par 1a Convention, dès leur arrivée à Forcalquier, au mois d'avril, proclament sur la place du Champ de Mars, -le Bourguet qu'il sera établi un autel à la patrie, sur lequel seront ouverts deux registres l'un destiné à recevoir l'offrande du riche et le denier de lit veuve, et l'autre à l'inscription des volontaires qui veulent se consacrer à la défense de la patrie ils décidèrent en outre qu'il ne serait laissé qu'une seule cloche à chaque église.

La Société populaire, qui avait son siège dans l'ancienne salle capitulaire, invite la municipalité « à élever un autel à la patrie parce que ce monument devait exister sur la place publique d'un pays qui n'avait pour idole que la liberté. »

Des commissaires, dénommes les observateurs de l'esprit public sont charges de prendre les renseignements concernant les gens suspects et faire brûlure publique, le premier jour de la décade, des titres et emblèmes féodaux, qui pouvaient encore exister dans le district.

Le maire Berluc. accompagné du citoyen Trouttin, officier municipal, se rend à la maison curiale, pour dresser l'inventaire des registres des naissances, mariages et décès, existant entre les mains du citoyen curé Gaspard Silvestre, et les faire transporter à la maison commune. Le citoyen Balthazard Bouche ancien Constituant, est charge de mettre à jour les registres de l'état-civil.

La Convention ayant déclare que les notaires publics, provisoirement maintenus, ne pouvaient continuer l'exercice de leurs fonctions qu'en produisant un certificat de civisme, délivre par le Conseil général de la commune. Les citoyens Berluc et Roustan, notaires publics de la ville, ayant toujours donne des marques, non équivoque, du plus pur civisme, reçoivent le certificat exigé par la loi.

La liste des émigrés arrêtée le 10 mars comprenait les noms des citoyens de Forcalquier qui suivent : Béraud, prêtre ; Blanchard, chanoine ; Besson, prêtre Gassaud ; Chappus, prévôt Jean et Marv ViaL prêtres ; Dalbert ; Geneviève de Grimaldi ; d'Eymar frères ; Roustan frères et Nevière, ancien maire. Un groupe de meneurs fouillait constamment la ville et les environs, éveillant l'attention des administrateurs du district et du procureur syndic, lorsqu'il découvraient la retraite de quelques citoyens ci-devant ou déportes, car il est exact de faire remarquer qu'a Forcalquier il y eut beaucoup plus d'émigrés non inscrits que ceux portes sur les listes bas-alpines.

Le représentant du peuple, Pierre Dherbes Latour, de Barcelonnette, député des Basses-Alpes à la Convention , fut envoyé dans le département pour ramener les esprits de ses compatriotes, dévoués au parti de la Gironde , et présider au recrutement des volontaires. Barras et Fréron, membres de la Convention , nommés commissaires dans les Basses-Alpes présentent à Digne, à la séance du Directoire, le 6 avril, déclarent aux administrateurs centraux « qu'il fallait atterrer les ennemis du dedans qui sont mille fois plus à craindre » dans ce but, ils organisent des tournées dans les communes et créent des clubs, mais, par décret, ils durent interrompre leur mission et partir pour Nice. A son arrivée à l'armée, Barras destitue le général Brunet, originaire de Manosque, soupçonné d'intelligence avec l'ennemi, et nomme Dumerbion commandant en chef de l'armée d'Italie.

Plusieurs citoyens de la ville demandent à se réunir en sections. La municipalité leur accorde « en faveur de la loi et non autrement » Il est établi par les officiers municipaux un état de citoyens pouvant acquérir les biens d'émigrés.

Le siège de la Société populaire est le lieu désigné pour entendre l'explication de la loi, faite par un officier municipal. Deux commissaires sont délégués par le Conseil générât de la commune pour faire construire une montagne dans !e temple de l'Etre suprême et établir un rapport pour séquestrer les biens des pères de famille dont les fils avaient déserté leur bataillon.

Le Maire Berluc informe le Conseil général de la commune qu'un commissaire du pouvoir exécutif doit arriver incessamment, et propose, en conséquence, de requérir la milice citoyenne de la ville, pour lui rendre les honneurs et servir d'escorte en effet, le citoyen Pierre-Martin Gonord, accompagné de son frère Louis, arrive à Forcalquier, avec mission de constituer un Comité de Salut Public et détruire l'influence des sections.

A leur arrivée, le 9 août, ils convoquent les assemblées primaires, délèguent le citoyen Pourcelly, auprès des municipalités du canton pour les inviter à se rendre au chef-lieu du district, et concourir à former les dites assemblées.

Le 10 août, le maire Berluc, qui avait laissé subsister la chapelle de l'hôtel de ville et la croix du clocher fait brûler publiquement, sur la place du Champ de Mars, le drapeau rouge que les sectionnaires voulaient arborer.

Une fête civique eu lieu le 13 août, sous la présidence de Gonord aîné. pour l'acceptation de l'acte constitutionnel. Les frais de cette journée s'élèvent à 96 livres , 9 sols, 4 deniers.

Robespierre Jeune et Ricord, députés à la Convention arrivent également à Forcalquier, dans la soirée, accompagnés de Mlle Charlotte de Robespierre, de Mme Ricord, femme d'une beauté remarquable, et d'une escorte de dix dragons. Leur passage est constaté aux archives, par une délibération du district du 20 août, portant que le délit commis le 14 par l'enlèvement des effets des représentants sera poursuivi par le procureur syndic. Il y est dit, en outre, que Joseph Clavel, chapelier, a porte un paquet aux commissaires Gonord frères, et aux représentants Robespierre et Ricord, à Banon et à Manosque.

Sous la date du 23 septembre suivant, il est mentionne que le receveur du district Escuyer, a payé 96 livres aux aubergistes Vial de la Croix d'O, pour la dépense des représentants du peuple Robespierre et Ricord, des frères Gonord, de leurs dragons et chevaux, les dits représentants et commissaires ayant été obligés de s'enfuir pour se soustraire à la violence . La ville paie un mandat à l'aubergiste F. Bonnefoy, pour le louage de son cheval, pendant quatre jours, pour transporter à Sault, les représentants.

Le Conseil général de la commune fait parvenir une lettre d'adhésion à la politique de la Convention « invitant les représentants à rester à leur poste tant que la République avait des ennemis à repousser. »

Le 6 octobre 1793, le conseil offre les cloches de la ville à la patrie en danger. Le général Jean-Pierre, baron du Teil, est condamné à mort le 27 février 1794 par la commission militaire de Lyon, parce que dit le jugement, « il était atteint et convaincu, par suite de son aristocratie, de sa haine pour la révolution et de sa communication et liaison avec un fils rebelle et fugitif, d'avoir donné un ordre contre révolutionnaire ». Il fut conduit sur le champ à la prison des Carmélites, et le tribunal fit savoir au général commandant à Lyon, qu'il faisait à son amour pour la discipline et le bon exemple, le soin de donner à ce jugement tout l'appareil et la publicité capables d'imprimer la soumission aux lois et l'horreur du crime. » Il fut fusillé : « en grand appareil, afin de mieux épouvanter ceux qui seraient tentés de l'imiter. »

Napoléon Bonaparte dit, au sujet de cette condamnation que « le général du Teil l'aîné, ne partagea pas l'opinion nationale, mais refusa cependant d'émigrer et resta à son poste ». Il ne put échapper au comité de surveillance de Collot d'Herbois et de Fouché, il fut traduit au tribunal révolutionnaire et condamné à mort. Son jugement était motivé sur les retards qu'il avait mis à envoyer l'artillerie au siège de Toulon.

C'est en vain qu'il produisit des lettres de remerciements que lui écrivit Bonaparte, pour le bon ordre qu'il avait mis dans l'expédition de ces convois.

Ainsi mourut ce soldat septuagénaire qui comptait 63 ans de service et 15 campagnes, blessé au siège de Tournay, il s'était trouvé à 22 sièges, assisté à 7 batailles ou affaires et pris part à 5 expéditions. L'empereur Napoléon dicta ce codicille le 24 avril 1821, à Sainte-Hélène : « Nous léguons aux fils ou petits-fils du Baron du Theil, lieutenant général d'artillerie, ancien seigneur de Saint-André, qui a commandé l'école d'Auxonne, avant la Révolution , la somme de cent mille francs, comme souvenir de reconnaissance pour les soins que ce brave général a pris de nous lorsque nous étions comme lieutenant et capitaine sous ses ordres ».

Ce général appartenait à une famille qui avait habité Forcalquier pendant plus de deux siècles, et dont le père, François du Teil de Beaumont,

capitaine au Royal-Artillerie y était né en 1686. On remarque en sa maison rue du Palais.

Le 14 Ventôse an II, Clémentis, vice-président du district, prend possession, au nom de la Nation , des matières d'or et d'argent appartenant aux diverses églises et chapelles de la ville. Ce même jour, le citoyen Aubert, officier municipal, et les notables Raymond et Paris, font ouvrir

les armoires et les niches de la ci-devant paroisse Notre-Dame, où étaient renfermes les bustes de la Vierge , de Saint-Mary et de Saint-Thiers, et une petite croix en argent. Ces matières furent pesées le 17 Ventôse par le citoyen Isaie Sibon, orfèvre, lequel déclara être d'un poids de 187 marcs d'argent ; il y avait, en outre, deux croix et un coeur en or, du poids de trois deniers vingt grains. Le tout fut porte au directoire du district par le receveur Escuyer. La tradition veut que la petite croix en argent ait été donnée au chapitre Saint-Mary par Béatrix, la plus jeune des filles du comte Raymond Bérenger IV, et que le bras de Saint-Mary fut enrichi de diamants et de pierres précieuses d'une grande valeur dont l'éclat, les jours d'exposition, était incomparable.

Le 5 Germinal An II, 25 mars1794, les administrateurs du district font procéder à l'enlèvement, dans le temple de la Raison , des matières de fer et de cuivre, réquisitionnées par la Nation. Pendant que les ouvriers étaient occupes à ces travaux, une bande de gens sans aveu pénètre dans l'église et s'y livre au pillage ; les portes des coffres et des armoires sont enfoncées, les bannières, les livres de chur, les tableaux qui décoraient cet édifice sont lacérés, les autels renversés la pierre sacrée du maître-autel est transportée dans l'enclos de l'ancien monastère des ci devant religieuses de la Visitation.

Les officiers municipaux Berluc jeune et Aubert, informés de ces actes de vandalisme, arrivent décores de l'écharpe tricolore font aussitôt

fermer les portes extérieures de l'église paroissiale, ordonnent à l'attroupement de se séparer et persuadent au peuple souverain que cette belle église est digne d'un club.

Dès à ce jour, les orateurs du Comité révolutionnaire discourent dans l'antique cathédrale et on y célèbre en outre les mariages civiles en chantant des chansons. Une partie de l'église fut cédé à l'autorité militaire, pour enfermer les pailles, foins et avoines que le gouvernement de la République avait amasses pour la nourriture des mulets et chevaux envoyés dans le district pour leur rétablissement.

Le commissaire représentant Dherbes Latour avait choisi ce monument « parce que, porte son arrêté, il ne fut trouvé dans l'intérieur des remparts de la ville aucun bâtiment assez vaste pour enfermer les fourrages ».

Le garde-magasin fit murer, crainte d'incendie, les trois fenêtres de l'église, qui donnaient du jour, au grenier et au magasin à fourrage. Le décadi, on avait le droit de venir en ce temple, chanter quelques hymnes patriotiques, danser avec les citoyennes patriotes, au chant du Ca ira et de la Carmagnole , et entendre la lecture des bulletins des armées de la République.

Le huit messidor, le maire Santon, expose à la séance municipale, qu'il restait, sur la tour de t'horloge, une marque de fanatisme et propose de l'enlever ; à la suite de cet incident, le citoyen Bigresse, maître maçon, fut chargé par l'administration du district, de supprimer la croix qui surmontait la coupole du campanile. Un fait piquant est à signaler au moment de desceller cet emblème religieux, le citoyen Bigresse fut pris subitement de vertiges et fit instinctivement le signe de la croix.

Le citoyen Maury, ouvrier ferblantier, reçoit un mandat de soixante livres pour avoir fait et posé, le bonnet de la liberté, en remplacement de la croix, au clocheton de l'horloge.

Quelques jours après, les biens d'émigrés, confisqués au profit, de la Nation , sont vendus, en présence d'un délègue du directoire du district et de deux officiers municipaux. Le représentant Dherbes Latour adresse aux citoyens du district, une proclamation dans laquelle il exprime « qu'il veut détruire, par de raisons victorieuses, les bases du fanatisme et recommande l'observation de la fête décadaire. »

Le conseil générât de la commune, se réunit et promet d'employer tous les moyens pour détruire un monstre plus redoutable pour la République , que l'aristocratie et la féodalité ; il invite les citoyens à observer le jour du repos fixé par le nouveau calendrier, à toutes les décades de chaque mois et défense fut faite aux boutiquiers et magasiniers, sous telle peine qu'il appartiendra, d'ouvrir leurs boutiques et magasins, les jours de décade.

Le dix août, on procède solennellement à la fête de l'Etre suprême et de l'Immortalité de l'âme. La population s'assemble devant la maison commune, place de la Fédération (place St-Michel) où chacun est invité à répéter : le peuple Français reconnaît l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme, et les citoyens chantaient des hymnes en son honneur une procession fut faite ensuite, sur la place du Champ de Mars, ayant à sa

tête la garde nationale et le drapeau tricolore. Les citoyens, jeunes et vieux, portaient des branches de chênes et d'oliviers. Les hommages les plus purs furent rendus au nouveau culte et la cérémonie se termina par la lecture du rapport de Robespierre sur les principes républicains.

Le vice-président du district oblige la municipalité à fournir l'argent et la subsistance nécessaires aux citoyens de la ville, qui furent requis pour désarmer les citoyens gardes nationaux reconnus suspects.

La loi des suspects fut appliquée à Forcalquier, par Dherbes Latour, dans toute sa rigueur. Cette ténébreuse loi, déclarait suspects ceux que l'on taxait de modérantisme, et même ceux qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'avait rien fait pour elle. Cette loi ouvrit la porte aux plus tristes excès et permettait d'emprisonner, sur une simple dénonciation, tous les citoyens suspects par leur conduite, par leurs propos ou leurs écrits, d'hostilité envers le pouvoir et les décrets. Déjà l'horizon politique était devenu sombre plusieurs bourgeois et marchands de la ville, avaient dû

embrasser, avec un semblant de sincérité, le parti de la Révolution il n'y avait plus de sécurité pour les paisibles citoyens car le régime des suspects avait ouvert le champ à toutes les délations, à tous les mensonges et à toutes les calomnies qui servaient d'armes à la vengeance et à la haine des citoyens les uns contre les autres.

Les présidents des sections et les commissaires délégués à l'exécution des lois, faisaient chaque jour des perquisitions au domicile des personnes soupçonnées, ces visites avaient toujours des conséquences fâcheuses, car le résultat était inévitablement l'arrestation

du suspect.

Le tribunal criminel révolutionnaire de la région siégeait à Orange, où la guillotine en permanence, coupait la tête à tous ceux que la révolution considérait comme suspects, c'est-à-dire des hommes purs et sages qui gardaient le respect de la foi, le sentiment du devoir, le culte de l'honneur.

Ce tribunal, dont les juges étaient désignés par les représentants du peuple, s'appela la Commission populaire d'Orange et condamna 331 personnes, dont 4 femmes. Ces honnêtes personnes furent sacrifiées, en quelques mois à des vengeances particulières. Ce chiffre effrayant justifie les plaintes de l'exécuteur public qui fut obligé de demander un aide et un supplément de salaire.

Les jours d'audience, le président, après avoir ouvert la séance, ordonnait la comparution des prisonniers. Chaque accusé paraissait à la barre, libre, sans fers et assis , et était interrogé sur ses noms, âge, profession et domicile après la lecture d'une procédure froide et méthodique, et la réquisition de l'accusateur publie, le président prononçait invariablement une condamnation à mort. Le rez-de-chaussée, ainsi que la chapelle du monastère des religieuses Visitandines à Forcalquier étaient occupés par des gens déclares suspects, qui attendaient avec une stoïque résignation le départ des fatales charrettes ou fournée révolutionnaire , pour les conduire à Orange certains, avaient pu prendre

la fuite ou se cacher dans leurs propriétés. Cependant aucun citoyen écroué ne fut livré au bourreau, grâce aux courageux efforts de la municipalité.

Elzéard Beraud, prieur de Mallan et commendataire de Caseneuve, ex-chanoine du chapitre Saint-Mary, se cachait dans sa propriété du Soufflet à St-Marc. Quelques amis sûrs et dévoues, qui voulaient lui conserver sa liberté faisaient bonne garde. La citerne qui se trouve à gauche du vestibule du château possède encore ce jour, une galerie souterraine dès que les agents, charges de l'exécution des lois, venaient faire leur visite domiciliaire, le chanoine était descendu dans ce réservoir, au moyen d'une forte corde d'osier, et rompant ensuite sur une échelle pour

gagner la galerie, il se blottissait dans sa cachette, pendant leur inspection. Entre temps, la servante de la famille, pour dissiper le doute, lavait quelquefois le linge ou la vaisselle sur la margelle du puits. Le chanoine put éviter ainsi une longue détention. Le ci-devant curé de la paroisse. Gaspard Silvestre se tint caché à la campagne de la Berluque , à la Colle ,- aujourd'hui les Charbonniers- ; il établit pendant cet exil, les tables décennales de l'état civil, celles qui existent à la mairie et au greffe du

tribunal de première instance.

Joseph de Berluc-Pérussis, ancien maire se cacha dans sa propriété la Grande Bastide de Gagnaud , et son frère Jacques, dans une de ses bergeries à Malcor près Lardiers.

Les frères Alexandre et Laurent Roustan, proscrits. se sauvèrent chez leurs parents Janselme à Lourmarin leur retraite fut découverte; on les arrêta et furent conduits à Marseille. En passant sur la Cannebière où avait lieu l'exécution de plusieurs aristocrates, un sans culotte de l'escorte leur dit : « Voilà le sort qui vous attend » incarcérés ensuite, au fort Saint Jean, ils attendaient avec résignation une sentence de mort.

lorsqu'ils obtinrent leur liberté d'une manière quelque peu romanesque. Un de ces honnêtes citoyens avait une physionomie avenante et cordiale, le caractère noble et chevaleresque, la fille du citoyen geôlier, éprise d'amitié pour cet aimable jeune homme, voulut favoriser leur évasion. Elle fit part de son projet aux prisonniers, et faisant amener une barque, un soir au pied de la forteresse, ils purent ainsi, pendant la nuit quitter, au moyen d'une échelle de corde, fournie par cette dévouée citoyenne, leur humide cachot et gagner le large. Ils revinrent à Forcalquier lorsque les mauvais jours furent passés.

Marc-Antoine Descosse, ci- devant cure du Revest en Fangat prévenu d'avoir rétracte son serment, fut saisi et conduit à Digne. Condamné à être déporte à l'île de Ré. Il ne put, à cause de ses infirmités continuer sa route et fut admis à l'hôpital d'Avignon. Il parvint à sortir de cet établissement, arrive dans sa ville natale où il se tint cache pendant quelques temps. Le procureur syndic découvrit sa retraite et lança contre lui plusieurs mandats d'amener, mais tous furent sans résultat car le procureur syndic écrivait au citoyen maire de Forcalquier « Faites arrêter le ci devant curé Descosse, et le conduire à la maison d'arrêt de Digne, parce que étant malade à Avignon,

il entretenait à Forcalquier une correspondance propre à troubler la. tranquillité publique, en donnant des espérances fanatiques.

Le citoyen Mathieu Janssaud, ex greffier en chef de la sénéchaussée, qui fut plus tard, et cela pendant de longues années, maire de la ville, fut arrête, soupçonne de modérantisme et jeté en prison. Il obtint de garder, pendant sa détention, une petite flûte cet instrument lui permettait ainsi qu'à ses co-détenus, quelques distractions à diverses heures du jour.

Descosse Marion, habitant rue Saint-Mary, femme intelligente et dévouée, était au service de la famille Janssaud ; elle chercha autant que possible, à être agréable à son maître en atténuant moralement sa souffrance, et en lui procurant quelques soulagements.

La brave Marion fut chargée de porter à Janssaud ses repas quotidiens. Une bouteille plate à goulot étroit, recouverte en sparterie appelée en provençal, flascou , lui permit d'accomplir son dessein : une petite ouverture, habilement pratiquée au-dessous de l'anse, servait de cachette a un minuscule billet, qui donnait chaque jour au prisonnier, la situation politique. Lorsque la nouvelle était satisfaisante, la flûte faisait entendre des joyeux sons et demeurait muette, le cas contraire.

Les citoyens geôliers commis à la garde des aristocrates, eurent l'éveil mais ne purent découvrir par quel hardi stratagème, les nouvelles pénétraient dans les cachots. Le neuf thermidor, permit à la France de respirer. Robespierre tomba. Cette chute mit la joie dans tous les coeurs et le bonheur rayonna sur chaque visage, aussi la petite flutte, sous les doigts habiles de Janssaud, chanta les airs les plus gais. Jusqu'au moment où les prisons purent s'ouvrir pour leur rendre la liberté.

La ville de Forcalquier parut alors renaître car des moments tranquilles ramenèrent le calme parmi cette patriotique population qui avait subi avec courage les terribles angoisses de ce tourbillon révolutionnaire.

 

Cyprien Bernard

L'Athénée de Forcalquier, 1903.

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Texte numérisé par J.P. Audibert