LE

 

CRÉPUSCULE DES DIEUX

 

d'Elimir Bourges

 

1901 mais écrit en 1884

I

Le 25 juin 1806, jour anniversaire de sa nais­sance, Charles d'Esté, premier du nom, duc régnant de Blankenbourg, donna une fête de nuit dans sa résidence de Wendessen. Si menaçant que tout pa­rût, car la guerre venait d'éclater entre la Prusse d'une part, et les Etats confédérés de l'autre, où le Duc avait pris parti contre la Prusse , néan­moins ce grave événement, le départ récent de l'armée commandée par le prince Wilhelm, et le deuil, l'angoisse, les larmes, la détresse de tout le duché n'avaient pu surmonter son goût pour le luxe et la magnificence ; outre qu'un mépris si hautain et si affiché de l'ennemi lui semblait d'une âme romaine, et une admirable politique pour donner du cur à ses sujets.

Dès huit heures, on ouvrit les grilles, et il se porta dans le parc un concours de monde prodi­gieux. Les avenues resplendissaient de guirlandes de lampions, d'arbre en arbre, à perte de vue. De quadruples cordons de lanternes colorées dessi­naient les damiers du parterre, où çà et là, des arcs de triomphe en architectures de feux, arrêtaient la foule par pelotons. Elle était plus épaisse encore autour de la Naumachie , du Grand-Bassin et de la Colonnade. Une quantité surprenante de pots de résine et de cassolettes en éclairaient comme au brillant du jour, les effets d'eau de toutes sortes, en bouillons, en gerbes, en nappes, en cascades, et les centaines de jets d'eau dardés jusqu'à la cime des arbres.

Mais où la foule s'entassait, principalement de campagnards à gilet rouge et à tricorne, si serrée qu'exactement parlant, l'on n'y pouvait remuer bras ni jambes, c'était près des abords du château. La façade s'en déployait, dominant sur le parc tout entier, du sommet du plateau qu'elle occupe, qui la montrait jusque fort loin, avec son dôme au haut des airs, surmonté du Cheval-Passant de Blanken­bourg, sa masse toute flamboyante, et le redoublement de lampions de couleur qui marquaient l'en­trée principale. De longues files de carrosses arri­vant à chaque instant, et dont les plus dorés tiraient de la canaille des tumultes d'admiration, venaient se ranger au perron, que flanquaient deux Chimères de pierre. Les invités y descendaient, passaient une antichambre de glaces, et se trouvaient dans l'es­calier de la salle de comédie, garni de vases et de plantes rares, et superbement illuminé.

Au pied de ce degré dont les branches formaient un fer à cheval, et adossé à la Tisiphone , une statue de bronze vert, un homme se tenait debout, vêtu d'un habit sang de buf, culotte et bas de soie, qui moulaient la maigreur d'un Méphistophélès. Sa face comme écorchée, un énorme nez aquilin et des yeux de vautour pleins de feu et dévorants, lui composaient une physionomie haute, mépri­sante et sarcastique, tout ce qu'était d'ailleurs le comte d'Oels, premier chambellan de Son Altesse.

•  Tiens! que faites-vous là, mon cher comte? demanda en lui tendant la main, un personnage qui venait d'entrer, et qui portait l'habit brode et la petite épée de cour au côté.

•  Mais vous-même, monsieur Smithson, répon­dit d'Oels, je vous croyais encore à Southampton; sur quoi le trésorier fit le récit de son voyage. Il revenait de convoyer trente wagons de meubles précieux que le Duc, par prévision, avait expédiés en Angleterre.

•  Oh! dit-il, comme conclusion aux anecdotes qu'il débitait, je crois la précaution bien superflue. Il n'y a qu'un avis là-dessus; les Prussiens ne pourront tenir.

•  Pfuit ! lança d'Oels, d'un accent de doute iro­nique, et il se tut à siffloter, en considérant le défilé. Les voitures se succédaient, les valets n'avaient point de relâche à pousser les portes de glaces, et du haut en bas de l'escalier, entre la double haie des gardes, se mouvait une masse éclatante de chamarres, de gens galonnés et de femmes à lon­gue traîne. Quelques-uns venaient saluer le comte d'Oels et l'Américain, et les phrases d'abordée ne variaient guère : toujours le manque de nouvelles, Benedek, les Autrichiens, et le prince Wilhelm, le frère du Duc, que l'on érigeait en dieu Mars, pour sa jonction présumée avec les troupes de Hano­vre; après quoi, les louanges dues à un si ma­gnifique gala. Richard Wagner, prêté par le roi de Bavière, allait diriger l'exécution de plusieurs fragments inédits d'un grand drame qu'il prépa­rait, l'Anneau du Niebelung; et l'opéra serait suivi d'un bal, avec des jeux, des loteries, des masques, des danses aux flambeaux, et autres inventions galantes.

Cependant des clameurs retentirent au dehors; des soldats refoulaient tout le long de l'avenue, la multitude débordée; un officier entra, qui sans même voir les deux courtisans, monta le degré précipitamment.

Son Altesse arrive, dit M. Smithson.

Oh ! nous avons le temps, repartit le cham­bellan.

Ils sortirent pourtant, debout sur le perron ; et ils ne faisaient que de se placer, quand une sorte de calèche déboucha devant eux au grand trot, suivie d'un peloton de carabiniers, en désordre. Très basse, dorée, peinte aux portières et ne pesant pas un fétu à ses quatre petits steppeurs noirs, cette coquille rococo était menée bride abattue, par Otto, le plus jeune fils de Son Altesse. L'enfant atteignait à ses douze ans, mais il en paraissait bien seize; grand et fort, la mine impudente, d'étranges yeux gris-vert, le poil d'un roux sombre. Sa sur auprès de lui, qui était sa cadette, fort blanche et extrêmement blonde, jusqu'aux sourcils même et aux paupières, ressemblait, serrée dans son corps d'un damas vieil argent ramage, à quel­que infante de tableau, frêle et hautaine. En ar­rière, sur un strapontin, ni plus ni moins que deux valets, se tenaient le baron de Cramm, gouverneur du comte Otto, et une jeune Italienne, assez mo­destement parée, mise là ce soir pour tenir la place de la gouvernante de Claribel, morte peu de jours auparavant. On l'avait choisie sur ses beaux yeux, et parce qu'étant fort bien faite, avec les manières du monde plus qu'il n'appartenait à son obscur emploi de camériste de la garde-robe, Emilia pour­rait, sans ridicule, figurer dans l'apparat.

Tous descendirent du carrosse, se groupèrent au haut du perron, où le comte et M. Smithson déployèrent près des deux enfants, la galanterie la plus empressée. Ils étaient les seuls légitimés des cinq bâtards de Son Altesse, et traités sur le

 

pied et avec les honneurs de princes légitimes, jus­que-là que l'on avait pris pour leur baptême la célèbre aiguière d'onyx du sacre des rois de Jéru­salem. Le Duc n'attendait qu'une lubie, un moment où il penserait sérieusement à l'avenir? pour avan­cer à son Otto le titre d'héritier présomptif qui lui transmettrait le duché, tant avait été fort son amour pour leur mère, assez laide femme ce­pendant, et qu'il aurait sans nul doute épousée, si elle n'était morte avant la duchesse.

Alors parut dans l'avenue, un escadron de chas­seurs verts, la lame au clair, trompettes et timbales sonnantes. Ils précédaient un landau magnifique, à six chevaux sous robe gris de fer, portant haut, jetant de l'écume, que conduisaient d'un trot me­suré, deux jockeys de velours et d'or, et un troi­sième postillon qui tenait le flambeau devant eux. Quatre personnes emplissaient l'équipage. Sur la banquette de devant, se voyait l'un des fils du Duc, le comte Hans Ulric, vêtu de l'uniforme noir de colonel des chasseurs de la garde ; près de lui, sa sur Christiane ; et dans le fond, le comte Franz, l'aîné des cinq bâtards de Charles d'Este, tout cha­marré de plaques et de cordons, avait sa mère à ses côtés, la Viennoise Augusta Linden, la seule de tant de favorites qui conservât quelque crédit, quoique bien faible, auprès du Duc.

Christiane ! cria Claribel, en battant des mains, et elle accourut aussitôt se jeter au cou de sa sur, à qui Otto, par raillerie, faisait mine de porter la traîne.

Mais Hans Ulric, qui descendait, le chassa d'un geste colère. Ce jeune homme assez petit, très noir et médiocrement bien fait, laissait voir dans toute sa personne, un air de souffrance rêveuse, qui re­levait une figure entassée et quelque peu camuse. Le Duc l'avait eu en Russie, d'une esclave des Orloff alors que, prince héréditaire, il commen­çait son voyage d'Europe. Il prit l'enfant, laissant quelque argent à la serve, dont celle-ci se maria; et Hans Ulric avait grandi côte à côte avec Christiane, fille d'une mère irlandaise. De là leur surprenante amitié; tellement uns, que travail, promenades ou divertissements, ils ne se quittaient presque point. Elle était faite au tour, svelte, une taille longue et menue, et une marche de déesse, fort blonde, de grands yeux bleus d'enfant, une chair de rose et de lait, avec lesquels s'harmoniaient ce soir, son ajustement et ses pierreries qui étaient des aigues-marines et les plus belles opales. Elle en portait dans ses cheveux, mêlés de plumes et de marabouts, sur la gorge un collier d'émeraudes; et sa robe en crêpe de Chine, d'un vert argenté presque blanc, était brodée de feuil­lages d'argent et boutonnée de perles fines.

Cependant des acclamations retentirent, et l'on vit s'avancer d'abord un long cortège de gardes du corps. Les feux se reflétaient dans leurs cas­ques empanachés, et botte à botte, gravement, ils marchaient au plus petit pas. Puis venaient la livrée du Duc, les piqueurs vêtus d'habits vert sombre, les officiers de sa maison, valets de cham­bre, sommeliers, maîtres d'hôtel tenant à la main des bâtons cerclés de vermeil et sommés du Che­val-Passant; et enfin, à vingt pas d'intervalle, seul au milieu de l'avenue, le carrosse ducal ap­parut.

Il était traîné par huit chevaux blancs, couverts de housses, et conduits à la main. Tout en glaces et le toit doré, qui portait à l'entour d'une cou­ronne d'or, des Renommées sonnant de la trom­pette, il roulait avec majesté sur quatre énormes roues dorées, aux jantes flamboyantes, cerclées de vermeil; et de l'acrotère aux essieux, siège, rin­ceaux, soupentes, portières, la lourde et superbe machine éblouissait d'or, comme un soleil. Un cocher poudré la menait, le lampion sous le bras; deux heiduques à chapeau de coq, suspendus par derrière aux embrasses, ne remuaient pas plus que des statues; et au fond du carrosse, seul, et son lévrier devant lui, vautré sur les coussins de soie cramoisie, on apercevait le duc Charles.

Le carrosse tourna se ranger au perron, où la lumière crue des lampions tombant sur lui, le faisait miroiter extraordinairement. Alors des clairons sonnèrent, une voix jeta des commandements, mille cris de Vive le Duc! partirent avec des hurrahs prolongés, et les tambours battaient aux champs, sans s'interrompre. Des fusées pétillèrent, embrasèrent le ciel, s'entrecroisant de tou­tes parts, merveilleuses, continuelles, versant des pluies d'étoiles et d'or; deux dragons en pyrotech­nie, à droite et à gauche de l'entrée, se tordirent en vomissant des roses; puis soudainement, tout blêmit dans une immense clarté verte, qui prove­nait de flammes de Bengale.

Elles entouraient un rocher, haut de près de cinquante pieds, décor dressé pour la circons­tance. Chargé de rocs, de colonnes, de statues, et de tous les colifichets qu'avait pu y accumuler le goût théâtral de Son Altesse, il était, jusqu'en haut, couvert de plants de vignes, dont les grappes de verre bleu, blanc, rosat, ou couleur de topaze, contenaient chacune sa flamme de gaz. Elles s'allumèrent d'un coup, par une étincelle électrique, et en même temps, un ruisseau de vin sourdit, s'accrut, roula des hauteurs, en mince filet écumeux.

C'était une ancienne coutume, quoique tombée en désuétude depuis plus de quarante ans, que le Duc avait rétablie pour soulever les acclamations, et tâcher de se ramener quelque semblant de popularité. La foule, en effet, sur cela, commença de faire des cris ; une poussée rompit la ligne des soldats, et tout ce qui se pressait dans les allées, de bas peuple et de canaille, se rua au Rocher de vin. Il y eut là un incroyable désordre; des clameurs, des coups, des bras levés, mille rixes et des im­précations, et d'aigres piaillements de femmes, dont beaucoup portaient des maillots au sein. Se plaisant par boutades aux scènes du populaire, le duc Charles avait commandé que l'on baissât toutes les glaces, et il considérait ce curieux spec­tacle, à travers son lorgnon à deux branches, tenu par un jaseron d'or, tout en fourrageant des su­creries dans un sachet, à ses côtés. Mais soudain, il se renversa, saisi d'un accès d'hilarité. L'un de ces marauds de là-bas, quelque caboche inventive et profonde, avait eu l'indus­trie d'attacher une éponge au bout d'un bâton, et il pompait ainsi le vin commodément, de trois ou quatre rangs en arrière; le Duc à cette vue, pris d'un rire énorme, avait laissé retomber son bino­cle, et les épaules lui allaient à étouffer. Puis au milieu de ses éclats, il donna l'ordre à d'Oels qu'on lui amenât le compagnon. Justement, à cet instant là, l'homme se tirait de la foule; un valet s'approcha de lui, glissa quelques mots à son oreille, et le drôle, qui tout d'abord, avait fait un bon saut de surprise, se hâta d'accourir près de la portière, où il se plongeait en courbettes, sans lever les yeux du sol, et répétant continuellement :

Ah! grand prince! Douc magnanime!

Ce cruel accent italien redoubla l'hilarité du Duc qui fut aux larmes, sitôt qu'il eut toisé l'animal. Grand, alerte et découplé de corps, il sem­blait l'être aussi d'esprit ; impudent, le nez haut, les dents blanches, l'air d'un comédien de campagne, des bijoux de laiton partout, et les mains sales.

•  Ah ça! pendard, lui dit Son Altesse en fran­çais, tu as donc juré de me faire mourir à force de rire!

•  Moi! soublime grand monarque, et il jetait les bras au ciel, le malhouroux Arcangeli qui vou­drait consacrer sa vie dans le service de Votre illoustre Masesté!

•  Vraiment ! fit le Duc en riant, et si je te prenais au mot ?

•  Viva monsignor le Douc ! cria l'Italien éperdu, viva le Douc! et se jetant à deux genoux comme hors de sens, il saisit frénétiquement le pied de Son Altesse, au bord de la portière ou­verte, et lui baisait ses escarpins, garnis de bouffettes de diamants.

•  Allons ! reprit le Duc qui se pâma de nou­veau, tu suivras Hildemar ou Joseph qui te don­nera ma livrée, et je me souviendrai de toi à l'occasion ; puis se levant tout debout :

•  D'Oels, commanda-t-il, votre bras.

Il monta lentement l'escalier, suivi de son lé­vrier César qui lui marchait aux talons, et der­rière, à trois pas d'intervalle, venait le reste de la compagnie. Puis, l'on traversa un plain-pied de chambres silencieuses, magnifiquement éclairées, superbes en marbres, en plafonds, en peintures, en glaces et en dorures. Otto et Claribel marchaient, sans se quitter la main ; Christiane échangeait par moments, un sourire avec Hans Ulric, et le comte Franz, galamment, lorgnait Emilia Catana, la camériste italienne, qui commençait à lui faire impression. Ils parvinrent ainsi à un dernier sa­lon, fort petit et meublé à la turque. Une porte en rendait sur la loge ducale, et le comte l'ouvrait déjà, quand son maître vint de passer :

D'Oels, reprit-il, j'y songe; allez donc ordon­ner que l'on couvre mes chevaux ; les braves bêtes étaient tout en sueur.

Alors il s'avança dans la grande loge tendue de velours nacarat ; et comme l'orchestre entonnait l'hymne national de 1813, Charles d'Este se dé­couvrit et salua la foule qui l'acclamait. Il avait quarante-cinq ans à cette heure ; assez gros, d'é­normes sourcils, un teint brun et rouge bour­geonné, l'air moqueur et féroce, et de petits yeux noirs percés très haut, à la racine d'un nez pro­digieux, busqué, qui lui tombait sur une barbe épaisse. Il était en complet uniforme de général blankenbourgeois, les plaques de ses ordres sur la poitrine, épaulettes de diamants jaunes, et à l'épée sept ou huit millions de pierreries, La Toi ­son lui pendait au cou, d'un cordon rouge.

Il s'assit, mettant à sa droite le comte Otto, et à sa gauche, Christiane et la petite Claribel. Une profusion de lumières éclairait la salle dorée. Partout les pierreries, le satin, la parure écla­taient avec somptuosité. Les diamants dardaient des feux; les éventails peints s'agitaient : force rubans orange ou bleu céleste, qui sont de l'ordre des Guelfes et du Cheval-Blanc, coupaient les uni­formes noirs; et les cordons de femmes au premier rang des loges, demi-nues, parées, les cheveux hauts, y faisaient sur tout le pourtour, une montre de gorges, d'épaules et de chairs superbes éta­lées. C'était alors la mode des volants, des gazes pailletées d'argent, des écharpes de violettes et de myosotis ; des chaînes de feuillage suspendaient à la taille un petit miroir Renaissance; beaucoup de femmes tenaient en main des bouquets de camé­lias ; et les quatre rangées de loges, toutes cha­toyantes de couleurs tendres, et pareilles en symé­trie, montaient ainsi jusqu'au plafond, blanc et rose, où se voyait un Apollon au milieu de grands corps de déesses. La fable courait à la cour, que le dieu, dans sa nudité, était peint au vif, d'après le duc Charles.

L'hymne cessa ; le vieux Rummel, maître de chapelle de Son Altesse, quitta le pupitre discrè­tement, se coula dans un coin de l'orchestre, où il était à peine établi, qu'une porte basse s'ouvrit, à gauche du proscenium. Wagner parut. Il fit au duc Charles, assez roidement, une or­gueilleuse révérence, à quoi Son Altesse répondit par une inclination de corps. Tous se penchaient pour le mieux voir, avec quelque réserve pourtant, la jalousie du Duc souffrant d'une attention qui ne lui était pas consacrée. Le silence enfin se rétablit. Wagner venait de monter au pupitre. Il s'assit, rassembla d'un geste impérieux les musiciens sous son archet, passa sur eux un coup d'il pénétrant, ce qu'ils allaient jouer d'abord, selon un ca­price de Charles d'Este, c'était la symphonie qui ouvre Tannhaüser, et soudain, donna le signal. Les cuivres partirent, entonnant le fameux chur des Pèlerins. Il décrut, s'enfonça au loin­tain, et de mornes bouffées de sons où l'hymne flottait en vagues soupirs, s'épandaient comme la mélancolie d'un crépuscule. Voici venir la nuit, une nuit de magie et d'enchantement, la nuit du Venusberg le mont où la déesse retient captif le chevalier. On entendit un chant d'amour, puis, la Bacchanale éclata ; toutes les voix de l'orchestre tonnèrent, et ce fracas passait comme le souffle même de la Grotte de beauté, comme la trombe harmonieuse, où était emporté, dans une éternelle tempête d'amour, l'inquiet chevalier, Tannhaüser. Et, si blasé que fût le Duc, quoiqu'il crût indigne de lui de se laisser toucher par les pensées d'un autre homme, un peu d'orgueil lui haussa le cur. Il promena ses yeux avec fierté sur la multitude qui l'entourait, sur ses enfants jeunes et beaux qui se serraient à ses côtés, sur cette noblesse fidèle, dont les ancêtres servaient les siens. Gardé par ses soldats, acclamé par son peuple, il était bien le fils d'une famille de dieux, le chef des der­niers de ces Guelfes, aussi puissants jadis que les Habsbourg, aussi nobles que les Bourbons. Cette longue suite d'aïeux lui revint d'un seul coup, en mémoire : son grand-père, le duc fameux par son manifeste contre la France , Othon, le vaincu de Bouvines, l'empereur Henri le Lion, dépossédé, mis au ban de l'Empire, et Witikind enfin, l'an­cêtre fabuleux, le plus grand des Saxons, il ou­blia le bruit, la fête, cette magnificence qui l'en­tourait, et le regard perdu, s'abîmait en ses pensées. Les derniers accords retentirent, et l'applaudisse­ment fut général, dès que le Duc en eût donné le signal.

D'Oels, dit-il en passant dans le petit salon turc, où l'attendaient toutes sortes de fruits, de pâtisseries et de liqueurs, amenez moi Wagner après le spectacle. Je veux qu'il reçoive de ma pro­pre main, la grand'croix de l'ordre du Cheval-Blanc.

Les éventails battaient ; des rires partaient tout à coup, et je ne sais quoi de plus vif s'était ré­pandu dans l'assemblée, toute morne sous l'il du Duc, et étouffant de silence et de gêne. Le comte Franz galantisait près de la jeune Italienne ; Hans Ulric frémissant parlait à Christiane en mots ra­res, émus, et comme mourants sur ses lèvres, et M. d'Oels, au fond de la loge, persiflait le baron de Cramm, lequel fort ventru et grand sueur, ruisselait à faire pitié. Mais un timbre strident appela; le Duc regagna son fauteuil, où il était à peine assis que, se penchant vers Otto :

Hein ! mignon, si le feu prenait! dit-il, avec un rire joyeux.

L'on allait donner maintenant un acte de la Valkyrie l'un des drames dont est composée la tétra­logie de l'Anneau. Wagner avait choisi ce fragment de son grand ouvrage, parce qu'il n'y fallait que trois voix, et que la fable s'en pouvait aisément détacher du plan général. Le bruit, s'apaisa peu à peu, l'orchestre fit un court prélude, et le rideau se leva. C'était une habitation primitive, une tanière de chasseur. Des hures monstrueuses, des peaux d'ours et de loups, des massacres d'aurochs en couvraient les murs ; le tronc d'un hêtre colossal occupait le centre de la chaumière. Au dehors, la tempête hurlait, et une femme, sur la scène, offrait à boire à un guerrier, exténué de fatigue et de soif. On était transporté aux temps légendaires, quand la race des Dieux luttait contre les Nains et les Géants, et que des héros, fils de dieux, con­quéraient des vierges à travers le feu. Ensuite, un thème rude éclata, un pas courut précipité, et Hunding entra, l'époux de Sieglinde et le maître de la demeure. Mais l'attention n'était pas à la scène, et se dé­tournait sur la loge, par des coups d'il furtivement jetés, et de rapides chuchoteries. Dès l'entrée du chant de Sieglinde, le Duc, surpris, avait levé la tête. Il consulta son billet de programme im­primé en lettres dorées. Sieglinde se nommait Giulia Belcredi. Elle avait été amenée de Munich par Wagner lui-même, à qui elle s'était offerte pour chanter, aussitôt le gala proclamé. Le Duc l'avait à peine vue, le jour de la présentation, l'ou­bliant depuis si parfaitement, qu'il ne la reconnais­sait point. Avec sa lorgnette il l'examina, et elle lui parut touchante dans son ample vêtement blanc, tandis qu'elle attachait sur Siegmund, son frère inconnu, des yeux déjà brûlants d'amour. Mécontent qu'on l'observât ainsi, et pour dérouter les fâcheux, Charles d'Este se mit à déguster tran­quillement un sorbet posé près de lui, sur une tablette, et entre temps, il lorgnait l'assemblée, jouant à se nommer tout bas les visages d'après les épaules, car il était bien peu de femmes de sa cour qu'il n'eût pas eues à son commandement, et cherchant si qui que ce soit ne manquait à la fête. Mais non, tout Blankenbourg était là, et même il échappa au Duc comme un geste de ressouvenir :

Avez-vous au moins, monsieur d'Oels, signi­fié mes ordres à Bergmuller ?

C'était le nom de l'unique accoucheur qui se trouvât dans le duché. En effet, M. de Lauingen étant parti subitement, sans en donner avis au Duc, celui-ci, de furie pour cette trahison, s'en était pris à la baronne, dont la grossesse arrivait à son terme.

Je lui ai fait défense au nom de Votre Al­tesse Sérénissime d'assister madame de Lauingen, répliqua d'Oels qui s'inclina.

Le Duc, aussitôt radouci, reporta ses regards sur le théâtre. Parmi des fureurs de trompettes et un tumulte guerrier, Hunding y défiait son hôte ; le hasard avait jeté Siegmund chez le plus violent de ses ennemis. Qu'il dormît sans crainte cepen­dant ; la maison lui était amie jusqu'à l'aurore; alors s'engagerait le combat, et point de merci au vaincu ! La pâle Sieglinde sortit préparer le breuvage du soir; Hunding appesanti de colère et de fatigue, la suivit au lit nuptial. Maintenant, Siegmund était seul ; un silence chargé de passion l'enveloppa, tandis qu'il rêve au coin de l'âtre. La flamme peu à peu s'appâlit; une nuit plus pro­fonde descend; la porte s'ouvre; c'est Sieglinde.

Le Duc ressaisit sa lorgnette, et tous les regards attentifs étaient fixés sur la scène. Depuis huit jours, il se disait merveilles du duo d'amour qui suivait, et qui passait de loin le reste, à l'avis unanime des initiés des répétitions. Les femmes se penchèrent plus avidement ; un silence de mort régna. Wagner tout droit au pupitre-chef, ses che­veux gris tombant en désordre autour de ses tempes, maigre, avec son nez d'aigle et ses yeux per­çants, marquait lentement les mesures. Le thème de l'Epée flamboya dans l'orchestre. Sieglinde montrait à Siegmund la garde d'or d'un glaive au flanc du hêtre. Un étranger était venu un jour, avait poussé le fer jusqu'au cur de l'arbre... Mais un trouble la saisissait, une sorte de langueur amou­reuse ; des silences haletants coupaient le dialogue ; des soupirs lui gonflaient la poitrine; l'aveu su­prême leur échappait. A ce moment, quelqu'un gratta, timidement d'a­bord, puis avec du bruit, contre la porte de la loge, et quand M. Smithson l'eut ouverte, un capitaine effaré se montra.

Qu'y a-t-il donc, monsieur, de si pressé? fit d'Oels sèchement, sur quoi, l'autre, en balbutiant, remit une lettre au vieux chambellan. Elle avait été apportée à franc étrier, par un garde du fo­restier de Mannersberg, et l'affaire était capitale, ainsi qu'en témoignaient ces mots tracés sur l'en­veloppe : Je supplie Votre Altesse Sérénissime d'ouvrir cette lettre immédiatement. Alors, comme entendant enfin le murmure du colloque derrière lui, le Duc s'était retourné furieux, M. d'Oels lui tendit la missive, scellée d'un large cachet de cire rouge. Charles d'Este la prit non sans étonnement, vit cette étrange suscription, et rompit la lettre tout aussitôt. Il la lut d'un coup d'il, fit un cri, se dressa, dans un désordre inexprimable.

L'orchestre surpris s'arrêta, et l'émoi redoubla lorsque l'on vit le Duc sortir violemment de sa loge, suivi de ses enfants et de ses familiers. Fort tôt après, le rideau s'abaissa, les colloques éclatèrent. Richard Wagner pâle et debout, le visage tourné vers la salle, demeura un moment indécis, puis finalement se retira. Et soudain, une ru­meur étrange se répandit par l'assemblée. L'un des corps de l'armée prussienne avait pénétré dans le duché ; le forestier de Mannersberg s'était vu au moment d'être pris, n'avait eu que le temps de mander à Son Altesse cet incroyable coup du sort. La nouvelle fit, à demi-bas, le tour de la salle. Il en parut de la stupeur d'abord, ensuite de l'alarme; nul n'osait remuer toutefois, la cour entière ayant les yeux sur qui donnerait le signal. Enfin, il se risqua quelques audacieux, qui furent suivis de beaucoup d'autres ; et Son Altesse ne revenant point, cela tourna en débandade, les femmes criant, les valets bourdonnant, partout l'horreur et la con­fusion, et la plupart qui s'embarquaient en hâte avec les plus tôt prêts, de manière qu'au bout d'un instant, la solitude fut aussi grande au théâ­tre que la foule y avait été, et la route de Blankenbourg couverte d'un torrent de voitures. Pendant ce temps, le Duc dans l'un des salons, s'abandonnait à sa frénésie. La fureur l'étouffait, lui étranglait la voix. Les Prussiens, les Prussiens dans le duché!... Et, presque en écumant de rage, il éclatait contre son frère, ce perfide, ce lâche, ce fourbe et autres noms à faire baisser les yeux ; puis des jurons, des invectives, des clameurs et des coups de talon, dont il semblait qu'il trépi­gnât sur le cadavre de son ennemi. Tout en péril si soudainement!... Le danger possible, affirmait Wilhelm, était plutôt par Lunebourg, et c'était par Wolfenbuttel que les Prussiens débouchaient !... Et ce traître de Lauingen! Tonnerre!... Et ren­contrant à portée de sa main une pendule de vieux Saxe, à laquelle il tenait cependant, le Duc la brisa contre le parquet, puis défaillant, sans voix, tomba sur un canapé. Son premier feu était jeté pourtant, et ses en­fants, un moment après, se hasardèrent à rentrer, en versant des larmes et en l'embrassant, car si dur que fût pour eux leur père, des occasions si désespérées rappellent toute la tendresse. Alors de se voir ainsi entouré, les entrailles s'émurent au duc Charles; cet appareil, sa propre extrémité s'accordèrent pour le toucher, et les pleurs lui montèrent aux paupières; mais il eut honte de sa faiblesse, et se leva pour la cacher, en disant avec vivacité :

Eh bien! nous partirons au point du jour, nous ne sommes pas les plus forts, il faut laisser passer la bourrasque.

On discuta sur les moyens, et M, d'Oels étendit les articles à la mesure du déplaisir qu'il voyait qu'en éprouvait le Duc, qui se contint. Il montrait à présent une résignation de théâtre et même un en­jouement simulé qui tendait à la grandeur d'âme. Cependant par tout le château, régnait une ac­tivité prodigieuse. Contrainte d'abandonner la place, Son Altesse tenait du moins à y laisser le moins qu'il se pourrait, et sous la conduite de M. Smithson, valetaille et menus officiers emplis­saient des caisses énormes, que le Duc avait fait fabriquer pour être prêt à toute aventure. Cent cin­quante soldats choisis des chasseurs de la garde, aidaient aux hommes de livrée. On décrochait ta­bleaux, horloges, miroirs d'applique; on déclouait les lapis précieux, les damas, les lampas, les brocatelles ramagées, les velours ciselés des tentures. Chaises et fauteuils à pieds en spirales, lits antiques à colonnes torses, des cabinets d'ivoire et de lazulite, des paravents à bergerades, des tables, des consoles, jusqu'à des bras de nègre formant tor­chère, des carreaux de cuir gaufrés d'or et mille ba­gatelles pareilles, M. d'Oels fit tout enlever, d'après les ordres de Son Altesse, qui eût voulu empor­ter de surcroît les dorures des murs, les peintu­res des plafonds et la transparence des vitres. Un flot d'hommes roulait par les escaliers; cinquante ou soixante fourgons stationnaient en face du château, et l'on y jetait des croisées, force gros ballots de lingerie. Leurs conducteurs triés par d'Oels parmi les valets les plus dévoués devaient feindre de s'engager sur la route de Helmstadt, et de là, gagner secrètement une maison de campa­gne du comte. Et comme rien, les joies ni les ca­lamités, ne vont sans boire en Allemagne, deux gros tonneaux de bière étaient posés dans l'anti­chambre. Qui voulait, tournait la cannelle et vi­dait la pinte. Une opération assez délicate fut de desceller la grande porte de la galerie des Beautés, Elle était une rareté, en ébène marqueté d'ivoire, d'un an­cien travail italien, et remontait à l'électeur Antoine Ulric, l'ami et le protecteur de Leibnitz. Il prit la fantaisie au duc Charles, comme d'Oels re­tournait en surveiller l'enlèvement, de le vouloir accompagner, et ils arrivèrent à l'instant où dix-huit soldats en descendaient les deux battants par l'escalier, sous la conduite d'un grand escogriffe, revêtu de la livrée marron. Il voltigeait en tête du cortège, prodiguant les encouragements, tré­pignant et piaffant sur place, et s'écriant à toute apparence de heurt :

Aie! porco!porco ! doucement !

Mais quand il aperçut le Duc, Arcangeli, car c'é­tait lui, fondit vers Son Altesse, comme d'enthousiasme, et lui embrassant les genoux, il se répandait en élans, se relevait avec des yeux enflammés de dévouement, gesticulait, se frappait la poitrine...

•  Eh! animal! je t'emmène avec moi; c'est convenu, tiens-toi tranquille; et arrêté au haut de l'escalier, le Duc accompagna l'Italien de ses rires, jusqu'à la dernière marche; puis pouffant de ressouvenir, lorsque le maraud eut disparu :

•  Quel amusant coquin! fit Son Altesse, Où diable, avais-je déjà vu une tête à peu près pa­reille? et par réflexion aussitôt :

•  Mais, d'Oels, ne trouves-tu pas qu'il ressem­ble en laid à la femme de chambre qui remplaçait ce soir, miss Phbé, près de Claribel?

•  Je crois, reprit le chambellan, qu'ils sont quelque chose comme frère et sur; au moins les a-t-on vus arriver ensemble à Blankenbourg, où la police, il faut le dire à Votre Altesse Sérénissime, a eu l'il quelque temps sur les compagnons.

•  Bien ! fit brusquement Charles d'Este, que le spectacle qui s'offrait à lui n'était pas pour ren­dre patient. Partout des porcelaines brisées, les fruits du buffet piétinés, et des gâteaux, des viandes éparses, qui baignaient dans des flaques de vin. Le Duc s'emporta de nouveau, et vomissait mille in­jures. Puis, comme pour se consoler en pensant aux richesses hors d'atteinte, il parla de son écu­rie, dont il avait expédié la plus grande partie à Francfort. En effet, quoi qu'il voulût dire, ce coup ne le prenait point à l'improviste; et tant de dé­pêches chiffrées qu'il recevait depuis la veille, sans les montrer, contenaient les moindres détails de la marche en avant des Prussiens, et de leur tac­tique évidente d'occuper, au début, les gras ter­ritoires de l'ennemi. Mais il avait compté sur le hasard, sur la Providence , poussant l'incurie à tel point que le peu de simples mesures qui l'eussent aussitôt averti de l'invasion de l'armée prussienne, il ne l'avait pas même pris.

La grande horloge sonna deux heures, et le Duc regagna le salon des Glaces, mais il ne s'y trouva qu'un heiduque pris de vin, dont il tira que ses enfants venaient de passer dans la serre, comme ils y étaient effectivement. Une odeur suave flot­tait avec la chaude buée des étangs; les lampa­daires allumés découvraient ces bosquets de pal­miers, superbes, touffus, innombrables, qui sont la gloire de Wendessen ; et des lianes par milliers, chargées de fleurs multicolores, pendaient en grap­pes, de toutes parts.

Et ma perruche! exclama tout à coup le Duc, dans l'imprévu de ses réflexions.

Il fallut dépêcher un exprès à Blankenbourg, puis Charles d'Este s'ennuyant, s'avisa de son en-cas de nuit, et qu'il avait faim, lui semblait-il. On mit la table à un bout de la serre, au Labyrinthe, une manière de treille, pleine de portiques, de berceaux, et d'un fourmillement de sources, qui était tout ce qui subsistait de l'ancien jardin fla­mand. La compagnie s'y assembla, tandis que Christiane avec Glaribel, endossait à la hâte un costume de voyage; et le Duc se mit à souper à fond : quatre potages, entrées, perdrix et faisans comme rôts. Il avait recouvré toute sa gaieté, bouffonnant, riant à pleine gorge, et si badin qu'il prit plaisir, voyant apparaître Arcangeli, à l'envoyer considérer les « bêtes » du Labyrinthe. Ce sont des curiosités d'eau qui inondent les visiteurs. De l'eau leur part sous les pieds; une pluie traîtresse leur tombe d'oiseaux factices postés sur les arbres; et d'autres jets qui se croisent à bouil­lons, mouillent jusqu'aux os les imprudents, en sorte que l'Italien se présenta tout ruisselant, mais sérieux comme un augure, au milieu des rires éclatants de Son Altesse.

•  Parfait! parfait! put dire enfin le Duc : je n'ai jamais vu un gaillard aussi délicieux que toi.

Et, coupant court d'un geste à ses démonstrations :

•  Eh bien! parle ! voyons, que veux-tu ?

Sur quoi le maraud expliqua qu'il y avait là des gens d'apparence grave, qui demandaient à être admis près de Son Altesse Sérénissime, les notables en députation, disaient-ils, et le bourg­mestre de Blankenbourg. Les jurons et les invectives commencèrent dès avant qu'il n'eût achevé, et voilà le Duc debout, tempêtant, les assiettes volant de toutes parts, la table renversée, et de grands pas furieux à tra­vers la serre. Nul ne branlait que l'Italien, tout occupé à tordre ses basques. Le Duc l'aperçoit, le prend aux épaules, le tourne et le lance à trois pas, mais Arcangeli, sans s'émouvoir, ramasse un des plateaux de vermeil qui avait roule jusque là, pose dessus un billet de visite, et s'avança le présenter avec un sérieux si effronté, que le Duc ne put résister à l'éclat de rire qui le saisit.

•  Etonnant!... je t'attache au service d'Otto; tu seras son portemanteau... Eh bien! qu'y a-t-il donc?... qu'est-ce encore?

•  Ma deuxième commission, illoustrissiméMajesté... la carte d'ouné donna, d'ouné canta­trice, qui sollicité d'avoir l'honnour d'entretenir Votre Altesse Sérénissime.

Giulia Belcredi! c'était elle, oubliée du Duc jus­qu'à ce moment, parmi le trouble de ce désastre, et que, fort aise, il commanda qu'on introduisît sur l'heure, l'urgence de la situation ne permet­tant pas Pétiquette. Il fut pourtant choqué qu'elle ne lui fît point les trois révérences de cérémonie; et l'humeur lui changeant les yeux, la cantatrice lui parut moins grande que tout à l'heure, comme rentrée sous les parquets. Elle venait de faire ad­mirer dans Sieglinde, les plus beaux et les plus épais cheveux roux; et voici qu'elle revenait blonde, avec un teint de lys, l'il profond, une face étrange, énigmatique.

Le Duc eut recours aux compliments sur le plaisir qu'il avait eu. Elle y montra tout l'usage du monde, fine, souriante, mesurée, et digne en ses remerciements, quand Son Altesse, comme font les princes d'Allemagne, lui remit un petit bracelet de pierreries, apporté à son intention. Alors, non sans hésitation :

•  Mais tant de bonté qu'on me montre, m'en­courage pour ma demande

Elle exposa son grand désir de pouvoir sortir de Blankenbourg, avant l'arrivée des Prussiens. Elle les craignait, les abhorrait. Cependant le train de Dusseldorf la remettait au lendemain ; aucun moyen de se procurer quelque voiture que ce fût, par la terreur où l'on était de l'ennemi. Elle s'était donc enhardie à venir supplier Son Altesse, (et elle épiait le duc Charles, les regards tournés en des­sous vers lui), de vouloir bien l'admettre, avec son peu de bagages, dans une des calèches de la suite, jusqu'à ce qu'on fût hors de Blankenbourg,

•  Mais oui, sans doute, répondit sèchement le Duc, aussitôt refrognô par la mention des Prus­siens, et que rien n'effarouchait d'ailleurs, comme une avance trop directe. Et puis, elle lui plaisait moins que dans son rôle de Sieglinde, et en lui tournant les talons, il avisa Arcangeli. Alors, afin de mieux piquer par la différence des traitements, la chanteuse malavisée, car il avait d'étranges petitesses :

•  Tu as déjà, demanda-t-il d'un air de familia­rité, une parente dans ma maison?

•  Elle est ma sur de mère, dit l'Italien la­coniquement, en désignant Emilia.

•  Eh bien, reprit Son Altesse pour ne point rester court, désormais je t'attache à ma propre personne. Tu seras l'un des valets de pied de mon carrosse.

Il n'était pas loin de trois heures; une lueur livide filtrait à travers les carreaux de la serre, et le Duc commençait à marquer quelque impa­tience, quand M. Smithson reparut. Il était allé donner ordre à tous les derniers préparatifs, et ra­menait de Blankenbourg la chaise de poste de Son Altesse. Alors, après plusieurs tours en silence, le maintien sombre et les yeux baissés, Charles d'Esté ouvrant une porte, descendit los degrés à pas lents, et tout le monde le suivit.

Une longue file de voitures attendait en face du perron, où les derniers lampions s'éteignaient. Le calme partout; aucun bruit. Le Rocher de vin saccagé, qui avait cessé de couler, était jonché de débris. Sur la façade du château, quelque ligne de gaz reprenait soudain par bouffées, dardant des langues bleues, sinistres. L'aube apparaissait au fond du ciel ; les grandes allées silencieuses s'en­fonçaient en des lointains livides. Des fumées mon­taient çà et là, tout droit, de pots à feu demi éteints.

La chaise de poste du Duc était en tête du cortège, attelée de six vigoureux chevaux. M. Smith­son lui en remit la clef, et Son Altesse ouvrant le volet d'une des portières, y passa le coup d'il du maître. Une lampe de bronze suspendue en éclai­rait l'intérieur, entièrement matelassé d'un satin bouton d'or broché de fleurs noires, et qui conte­nait un lit, un dressoir, une table à coulisses, un divan et un coffre-fort. Il y avait plus de huit an­nées que Son Altesse n'avait mis le pied dans un wagon de chemin de fer, passant sur les incom­modités sans nombre, par la terreur d'un accident.

•  La cassette aux diamants est-elle dans le cof­fre-fort?

•  Son Altesse Sérénissime peut s'en assurer, dit M. Smithson.

•  Alors tout est bien, en avant !

Mais dans l'instant qu'il détournait la tête, le Duc aperçut qui marchaient à lui, le bourgmestre de Blankenbourg, escorté des principaux notables. Ils s'étaient obstinés à attendre, malgré le refus d'audience, et s'en venaient représenter à Charles d'Este l'effet certain de découragement, d'abandonnement au vainqueur que sa fuite allait produire. La voix en défaillit au Duc ; une si excessive furie qu'elle lui suspendit tous les sens, le fit trembler de la tête aux pieds; et éclatant enfin, d'un geste et d'un accent à épouvanter :

•  Ah! triples traîtres! hurla-t il. Hildemar ! les dogues de Cuba! lâche-les sur cette canaille!

Aux éclats de cette voix tonnante, les malheu­reux s'étaient enfuis, si effarés et si grotesques dans leur course, que le Duc passa une fois encore de la tragédie à la farce, et c'est en se mourant de rire qu'il monta dans la chaise de poste. Puis, avant même d'être assis, il appela M. d'Oels,et donna l'ordre qu'on allât chercher Richard Wagner, où qu'il pût être.

Mais probablement, dans l'appartement que Votre Altesse Sérénissime a bien voulu lui assigner, à Wendessen.

Bien ! qu'on le fasse se lever, et qu'on l'amène. L'aube grandissait à Test. Une clarté jaunâtre

et mouillée montait sans bruit dans le ciel gris. On voyait des oiseaux voleter, et le silence n'était troublé que par l'ébrouement d'un cheval, ou le bruit d'un ongle qui frappait la terre. Les deux escadrons de hussards, désignés pour escorter le Duc s'étaient rangés sous bois, les lattes dégainées et luisantes à travers les arbres. Les voitures ne bou­geaient point. Sur le siège de la chaise de poste, à côté de Hans le cocher, se carrait Arcangeli, exa­minant du coin de l'il Emilia, à qui Franz tenait des discours. Les autres, blêmes et frissonnants, marchaient de long en large ; et seule, à l'écart, la Belcredi , drapée dans son large manteau, et qu'Otto regardait de loin, fixait sur tous des yeux profonds et vagues.

En ce moment, Wagner descendait le perron, accompagné du comte d'Oels.

•  Ah ! vous voici, monsieur, dit le Duc, et aus­sitôt il s'excusa d'avoir interrompu ainsi la Valkyrie , et aussi, du lieu et de l'heure de cette au­dience, mais nous sommes des fugitifs, répé­tait-il avec amertume. Il termina en remettant à Wagner, comme gage particulier d'estime, son por­trait entouré de brillants, ainsi que la grand'croix de l'ordre du Cheval-Blanc; puis, interrogeant le musicien :

•  La troisième partie de votre poème se nomme Siegfried, m'a-t-on dit, mais quelle est donc la quatrième, monsieur Wagner ?

•  C'est le Crépuscule des Dieux, Monseigneur. Ce titre parut étonner le Duc, et il le répétait entre ses dents, jusqu'à ce que ramené à lui-même, et pour congédier son interlocuteur :

•  C'est avec vous, monsieur Wagner, dit-il, que j'aurai eu ma dernière entrevue.

Toute la suite aussitôt monta dans les voitures, en même temps que les deux escadrons accou­raient se ranger par derrière. Une immense cou­leur dorée enveloppait maintenant le ciel ; les pièces d'eau étincelaient, frémissant à des souffles plus vifs; mille cris d'oiseaux retentissaient. Il y eut une courte pause; ensuite Hans, le vieux co­cher, toucha, et la chaise de s'ébranler.

Mais le Duc, se jetant furieux, au carreau de la portière :

•  Brute ! lourdaud! qui t'a dit de partir ! Crois tu que je ne suis plus ton maître ? et d'un geste à Arcangeli :

Prends la place de ce butor, lui cria-t-il; je te nomme premier cocher. Hans va-t'en conduire aux bagages.

Il abaissa toutes les glaces, et promena un long regard sur co qui l'entourait. Les parterres em­baumaient Pair tranquille ; une fraîcheur délicieuse s'exhalait avec les vapeurs matinales; quelque bi­che, par intervalles, bondissait au profond des tail­lis. Un soupir gonfla sa poitrine, puis il cria ; Par­tez ! d'une voix forte, et les six chevaux détalèrent, enlevés par les postillons, tandis qu'Arcangeli fai­sait claquer son fouet, et que le duc Charles, après un suprême adieu à Wendessen déjà lointain, s'al­longeait sur le divan turc, en répétant ainsi que dans un rêve : Le Crépuscule des Dieux... le Cré­puscule des Dieux.

II

C'est à lents tours de roues, et non sans beaucoup d'arrêts et de séjours, que Charles d'Este, une fois parvenu à Francfort, continua de s'éloigner de ses Etats. Congédiant là soudainement ses domestiques et ses enfants, qui allèrent l'attendre à Paris, dans l'hôtel qu'il y possédait, il emmena pour toute suite les divers officiers de sa bouche, cuisinier, glacier, sommelier, et dans sa chaise, tête à tête, Arcangeli, passé de cocher confident, par l'engouement tou­jours plus marqué de Son Altesse. Celle-ci se mon­trait d'ailleurs de méchante humeur. La chaleur de juillet était accablante dans cette berline fermée, et le Duc, pour y mieux résister, se crevait de fruits tout le jour, melons, raisins, cerises, bru­gnons, qu'il noyait de torrents de bière. Des souf­fles brûlants arrivaient à travers les mantelets baissés, et la chaise vernie flambait de soleil, au milieu des plaines crayeuses de la Champagne. Puis , le temps se tourna en averses continuelles ; et toujours ce livide ciel gris, les chemins noyés de boue, et la pluie qui ruisselait aux vitres. Le Duc multipliait à présent les relais, tellement qu'à force de pourboires, de jurons et de mèches de fouet, l'on atteignit la grande ville et l'avenue des Champs-Elysées, un matin, sur les sept heures.

Il descendit, baisa Otto et Claribel, salua Franz, Hans Ulric et Christiane accourus au devant de lui, leur présenta Arcangeli en qualité de premier valet de chambre, ce qui parut décidément comme l'aurore d'un soleil levant et du règne d'un favori; puis passant dans son appartement, Charles d'Este se fit mettre au lit, et de dix jours, n'en bougea plus. Il s'éveillait tard, soupirait, gémissait, ordonnait à l'Italien de ne laisser entrer qui que ce fût, et de tenir les rideaux fermés. Le demi-jour qu'il ne haïssait pas, rendait plus calme encore cette cham­bre magnifique avec ses crépines de vieil or, ses sombres hautes-lisses flamandes, et le lit à que mouilles, environné d'un balustre. Il y avait tou­jours à portée du bras, un déjeuner complet sur une table : des huîtres, du caviar, des crevettes roses, avec l'un de ces pâtés à la hollandaise, pleins de truffes, de poires tapées, de rouelles de bigarade ; puis des fruits de toutes les sortes, de la bière, du chocolat, du Champagne frappé dans un seau d'argent, et de grands drageoirs de nacre et d'orfèvrerie qui débordaient de mille sucreries. Le Duc en chipotait à tout moment : il tortillait deux ou trois bouchées, mais l'appétit ne s'ouvrait point, les morceaux lui croissaient aux dents. Il ca­ressait César languissamment, bourrait sa perru­che de biscotins, puis retombait sur son lit, épuisé, et répétant qu'il n'avait jamais éprouvé un été si chaud et si fâcheux. Alors Arcangeli imagina d'autres amusements ; bagatelles de mécanique, papillons étouffés dans l'huile de rose, des chariots traînés par des gre­nouilles, semer du cresson sur de la flanelle, voir pousser des jacinthes dans l'eau. Incomparable pan­tomime, il revêtait le personnage de tous les gens de la maison ducale, les gestes roides du comte d'Oels, l'accent guttural de M. Smithson, le léger zézaiement de la Viennoise Augusta. Etrange favori, vraiment, qui semblait né pour grimacer à la pa­rade d'un bateleur! Une turbulence de singe le portait partout au même moment, tantôt perché au dossier d'un fauteuil, tantôt courant à quatre pattes ; puis des bonds, mille tours, des voltiges, de grands gestes, des éclats de voix. Pendant ce temps, le Duc couvert de son manteau de lit de sa­tin blanc à échelles de ruban feu, coiffé de nuit avec des papillotes, tuait le temps à parfiler du galon d'or ou à faire des découpages qu'il ti­rait ensuite au sort, pêle-mêle. La tête casquée de M. de Bismarck se trouvait ainsi d'aventure, sur les épaules d'une baladine, et Son Altesse se pâ­mait de joie à ces interversions ridicules. Cependant, trompé par Arcangeli qui le berçait impudemment des triomphes de l'armée autrichienne, Charles d'Este ne doutait point de son re­tour prochain à Blankenbourg. Eloigné de Paris depuis fort longtemps, il n'en voulait pourtant rien voir, cette fois, disant qu'il ne mettrait le pied hors de son hôtel, que pour monter en chaise de poste. Lettres, journaux, paquets, même les dé­pêches du comte d'Oels, le Duc laissait tout s'ac­cumuler, jusqu'à ce qu'un jour, il eut le caprice d'attaquer enfin cette montagne.

Alors la vérité lui apparut à plein. L'entrée des Prussiens à Blankenbourg, dès le lendemain de sa fuite, y avait été le signal d'un déchaînement uni­versel. Ses caprices, sa tyrannie, ses refus de si­gner les lois votées par le Landtag, les troupes mal payées, le commerce dépérissant, les finances taries à force d'exactions, tout le duché en deuil et en souffrance, s'élevaient contre lui, l'accusaient. Les uns il les avait bannis; emprisonné, ou dépouillé ceux-là de qui le nez ne lui plaisait point, si hors de sens, si frénétique par accès, que son Landtag avait jadis pensé à nommer une commis­sion secrète de lunatico inquirendo. Les mauvaises nouvelles se succédèrent. Les Prussiens découvrirent où étaient cachés les meubles enlevés à Veandessen, et le pillage n'en épargna que ce qui était sans valeur. Et comme M. d'Oels se récriait et protestait au nom du duc régnant, l'officier avait répondu :

Votre maître ne rogne plus !

En effet, le prince Wilhelm, fait prisonnier en même temps que l'armée hanovrienne, venait d'être appelé au quartier général, pour s'enten­dre avec les vainqueurs, sur la réorganisation du duché.

La rage du Duc ne peut se décrire. Ecumant, tapant des pieds, frappant les meubles, hurlant qu'il enverrait à Wilhelm un cartel qui retentirait dans toute l'Europe, ses folies épouvantèrent le paisible hôtel. Il commanda chez Larribeau, le fa­meux fournisseur des armées, vingt-cinq mille co­cardes au Cheval, fit tirer des proclamations et des décrets à un million d'exemplaires, et se tint prêt à quitter Paris. L'inquiétude extrême autour de lui, collait tout le monde aux fenêtres, dans l'at­tente et dans l'appréhension d'une nouvelle déci­sive : plus de bruit, partout un morne silence; on se voyait de loin, on n'osait se parler, sinon qua­tre mots, coulés à l'oreille. Charles d'Este, ma­lade d'impatience, allait faire quelque folie, lors­que la nouvelle de Sadowa bourdonna, grandit, éclata enfin, et tous ses détails.

Le coup fut terrible pour le duc Charles, Il s'en­ferma, passa la nuit avec des bougies autour de son lit, et Arcangeli près de lui, le veillant, sans dire mot. Dès le lendemain cependant, quelque espoir lui était revenu, et il pensa faire merveilles en envoyant le baron de Cramm comme plénipo­tentiaire auprès du cabinet de Berlin. Le vide de la commission s'accordait bien au ridicule du per­sonnage : les instructions étaient de se soumettre, de baiser les bottes du vainqueur, de protester d'un dévouement inaltérable pour l'avenir. Et ce sur quoi le Duc comptait, c'était sur une lettre autographe qu'il adressait au comte de Bismarck, lui, Charles I er d'Esto-Blankenbourg, chef de la maison des Guelfes.

Il avait pensé tout d'abord, à la place de ce fan­toche, envoyer l'un de ses fils aînés. Il craignit de les émanciper s'il les sortait de leur néant, et peut-être même qu'ils ne fissent effort dans le naufrage qui menaçait, pour sauver leur petite barque. Puis il n'aimait guère Hans Ulric, et Franz, grandi au milieu des jupes, haïssait la peine et les affaires. Sa mère, aussi faible que lui, l'avait toujours tenu auprès d'elle, et élevé conséquemment dans la croyance catholique, le seul des enfants de Charles d'Este, qui ne fût pas du culte luthérien. Ce n'est pas que sa religion, restreinte surtout aux agnus et aux bénédictions du Saint-Père, empêchât à la bonne Augusta la galanterie et les plaisirs. Magnifique et désordonnée, ainsi qu'il apparaissait sur elle à sa coiffure de travers, à ses habits traî­nant d'un côte, elle vécut noyée de dettes, et rui­née par la passion du jeu. Cependant, en prenant de l'âge, la terreur de la mort qui lui vint, avait fait d'elle, peu à peu, la plus précautionnée et la plus chimérique des femmes; et maintenant, cette manie la tenait des semaines au lit, qu'elle n'ai­mait point comme le duc Charles, mais s'imposait médicinalement. Elle ne se levait qu'une heure ou deux chaque jour, les employait à s'ajuster, ou bien à jouer au volant avec sa chambrière, et l'on ne la voyait jamais hors du petit appartement qui lui avait été assigné, trois chambres tranquilles, écartées et qui donnaient sur le jardin.

Le Duc, en effet, sa furie guerrière calmée, s'oc­cupait de réformer sa maison. Il fallut songer à Claribel, auprès de qui Emilia continuait à remplir les fonctions de la défunte miss Phbé. Mais au­tant cette revêche Anglaise, formaliste comme le cant, avait tyrannisé l'enfant, autant l'Italienne, au cours du voyage, et dans la liberté des jours de l'ar­rivée, se hâta de se l'attacher, à force de soins et de tendresse. Ses façons vives, ses effusions, ce cares­sant qui sort des femmes destinées à être mères, et quelque peu de flatterie, car Claribel était glo­rieuse, apprivoisèrent promptement la pauvre pe­tite solitaire, et lui inspirèrent pour son amie une de ces passions enfantines, si tyranniques. Aussi, quand elle apprit par sa rusée compagne, ce qui

les menaçait toutes deux, elle courut bouleversée, pleurante, jusqu'à l'appartement du duc Charles.

•  Ah ! mon papa, mon papa, laissez-moi Emilia, si vous m'aimez.

•  Appelez-moi toujours : monseigneur mon papa, reprit le Duc un peu interdit, et que toute surprise rembrunissait.

Il fut bon homme pourtant, et descendit de l'arc-en-ciel d'où il regardait toutes choses, pour cher­cher les moyens de contenter Claribel. Mais attri­buer le titre de gouvernante à Emilia Catana, il semblait que l'on n'y pût songer. Quelle incongruité qu'un nom pareil dans l'annuaire de la cour, et comment s'y soutiendrait-il parmi la foule des gens titrés. Le Duc s'ouvrit à Arcangeli, qui se montra le plus généreux des frères. Oh ! il ne fallait pas juger Emilia d'après lui-même. Elle était la fille d'un monsignor, élevée dans l'un des couvents de la noblesse romaine. A la mort de son protecteur, la pauvreté l'avait réduite à de singulières extrémités, d'abord à Wiesbaden, lectrice de la princesse Kolorath, puis camériste de la garde-robe chez le Duc.

•  Une bonne sur, Monseigneur ! c'est elle qui m'a appelé à Blankenbourg, espérant me faire en­trer plus tard, au service de Votre Altesse...

Et tant d'éloges calculés qu'ils éloignèrent pour quelque temps, le choix d'une autre gouvernante, et donnèrent le désir au duc Charles de juger lui-même d'Emilia. Fière, le teint mat, les yeux bril­lants, avec ces grands traits réguliers des sultanes et des Junons dont elle avait la démarche imposante, elle ne déplut point à Son Altesse, qui se prenait fort aux figures; de sorte que, sans rien de décidé toutefois, elle demeura près de Claribel. Il impor­tait de ne pas trop changer de main la petite com­tesse; et du reste, point n'était besoin auprès d'elle, d'une savante jusqu'aux dents, tant Claribel sur­passait son âge en finesse, en reparties, en intelli­gence.

Elle en émerveillait principalement le comte Franz, qui paraissant épris tout à coup d'une belle amitié pour sa sur, s'était rendu assidu chez elle; mais les regards, comme on le devine, volaient par dessus Claribel et s'adressaient à Emilia. Il avait toujours pris plaisir ainsi à la société des femmes, vivant comme elles de redits, de commé­rages, de tracasseries. Plein de parfums et de bijoux, d'un beau blond, le visage riant, arborant des cravates à camées, et idolâtre de ses favoris, le jeune comte n'était pas moins que la fleur des pois à Blankenbourg. Il y avait eu des galanteries, même avec assez de fracas, et sachant le rudi­ment, conduisit l'attaque en stratégiste ; d'abord des soupirs, des illades, des exclamations à demi-voix, de longues stations devant l'idole. Là-dessus, quelques présents de fleurs, puis, dépité qu'on ne voulût point l'entendre, Franz bombarda de bouquets l'Italienne. Emilia n'en soufflait mot, se con­tentait de lui marquer une froideur défiante et hautaine, attendant qu'il en vînt à l'écrin, qu'elle lui renvoya aussitôt. Il essaya de la fléchir; elle le requit si sèchement d'avoir à discontinuer ses visites, que le comte stupéfié fit le plongeon, et resta quelque temps sans reparaître.

Mais ceux que l'on voyait le moins, c'étaient Hans Ulric et Christiane, que dès le troisième jour de son arrivée, le duc Charles avait relégués à l'extrémité de l'hôtel, de colère contre leur mu­sique.

Au reste, ils m'en remercieraient, se dit il ensuite, par réflexion.

Ils semblaient en effet se suffire, n'avoir nul besoin du reste du monde. Leur attachement mu­tuel qui allait, s'il se peut, plus profondément que le cur, en mêlant sans cesse tous leurs sentiments, leurs pensées et leurs émotions, ne faisait du frère et de la sur qu'un seul esprit, une seule âme. On les eut vus rougir ou pâlir au même instant ; Hans Ulric entendait le pas de Christiane, à des distances incroyables; et si l'un d'eux était absent, l'autre errait, comme à la recherche de soi-même. Personne ne troublait leurs longs tête-à-tête, car la bonne Augusta, qui était nommément dame d'honneur de la jeune comtesse, eût pu s'enrhu­mer pendant le trajet. Et leur vie se passait ainsi dans une calme et délicieuse intimité. Doués de la plus belle voix et qui les eût rendus célèbres au théâtre, ils ne se délassaient de chanter qu'en lisant dans Shakespeare et dans Goethe, les drames où l'on voit Desdémone, Cordélia, Ophélia, Gretchen; et Christiane alors, versait des larmes, ai­mant ces héroïnes en sur.

Elle l'était d'aspect et d'âme, blonde, des traits charmants et naïfs, noble, modeste, naturelle, et d'une bonté angélique qui l'avait attachée à Ulric, parce qu'il était laid, disgracieux et écrasé. Pour lui, né avec un esprit supérieur mais triste, par­lant peu, ne réussissant ni à la salle d'armes ni au manège, et redoutant son père au point que les pensées lui tarissaient en sa présence, il avait, dès son plus jeune âge, nourri son humeur mélan­colique d'art, de lettres et de poésie, il aimait plus que tout la musique, la savait jusqu'à pouvoir composer, se connaissait non moins bien en tableaux, et avec une vaste lecture, une mémoire singulière, sentait profondément les beautés des livres, en sorte que le Duc le dédaignant, disait de lui :

Ce n'est qu'un cuistre.

Ils furent pourtant les premiers que Son Altesse fit appeler. Le pauvre homme crevait d'ennui, toujours couché entre son bouffon et ses bêtes, et il exigea trois jours de suite, que son fils et sa fille vinssent lui chanter des chansons du Hartz, telles que : Le cur est un oiseau joli r ou bien : Buvons et fumons, etc. Lui, cependant, hochait la tête, fre­donnait, humait sa cassolette, se faisait laver d'eau de senteur, mangeait, tout en lissant sa barbe, une pleine sabotière de glace, disait d'une matinée quatre phrases, l'une après l'autre, à paroles traî­nées, et n'imaginait pas un plus malheureux que lui sur terre. Il finit, à force d'ennui, par se moins céler qu'à son arrivée, et bientôt même, il se fit amener chaque jour, le comte Otto et Claribel. Il avait plaisir à la voir avec ses grands cheveux frisés d'un blond d'argent ; le babil de l'enfant l'amusait, et ses fâcheries contre Arcangeli qui sollicitait gravement la faveur de lui baiser la main.

•  Je ne veux pas seulement que vous la bai­siez en pensée, avait riposté Claribel.

Et toute mignonne qu'elle fût, elle tenait l'Ita­lien fort loin, et lui déconcertait ses impudences. Une fois qu'il donnait sans rire, son avis sur une question de politique, elle s'assit aux pieds de son père, en disant :

•  Or ça, mon papa, parlons un peu d'affaires d'Etat, à cette heure que j'ai dix ans...

De quoi le Duc s'épouffa de rire tout un jour. Il préférait Otto toutefois, dont la rudesse et l'effréné imposaient à cet esprit malade. Le petit comte épouvantait, par une hauteur, une fou­gue née avec lui, et qu'un rien déchaînait. Il écumait de rage contre le ciel, si la pluie ou le soleil venaient lui faire obstacle, et voulait briser les hor­loges qui le rappelaient à ses leçons. Robuste et souple, les yeux verts, des cheveux roux crépus qui bouffaient à l'excès, il montrait dans son front bas et bombé, dans ses narines dilatées, dans ses énormes mâchoires, dont la supérieure emboîtait presque celle de dessous, tout ce qu'il avait d'instincts grossiers, farouches, passionnés. Il ne s'occupait qu'à la lutte, à la savate et aux coups de poing. Espèce de démon domestique, sa joie était de maltraiter chiens, marmitons, valets d'écurie, et jusqu'aux lingères de l'hôtel, car il affichait pour les femmes le mépris dû à leur pusillanimité et à leur faiblesse. Une pourtant, de ses froids yeux bleus, avait dompté le jeune monstre. La Belcredi lui avait inspiré un sentiment inconnu et profond. A Franc­fort, au moment du départ, Otto se glissant près d'elle, était tombé à ses genoux, avait roulé sa tête frénétiquement dans les jupes de la chanteuse, puis avait fui. Il rêvait à elle, souvent encore; cette sensation brûlante lui restait au cur, si bien qu'un jour il parla à son père de la dame qu'ils avaient emmenée, celle qui chantait, vêtue de blanc.

Ah! la Belcredi ! fit le Duc.

Et la stupeur d'un si complet oubli ne lui laissa pas ajouter une parole. Elle lui avait plu cependant, lui, à qui les femmes ne plaisaient guère, et il revit tous les détails de l'audience de Wendessen, sa mauvaise grâce, sa hauteur, sa brutalité affectée. Il se souvint confusément que Giulia avait fait le voyage en compagnie de Franz et d'Augusta Linden. Pourquoi abandonner sa suite? N'aurait-elle pas dû, tout au moins, venir prendre congé de lui? Mais une femme de théâtre aussi notoire qu'elle l'était, ne pouvait disparaître ainsi; et son caprice se réveillant, Charles d'Este finit par char­ger l'Italien de découvrir où se cachait la Belcredi. Hélas ! Arcangeli ne le savait que trop bien, et il eut un sourire ironique, lui qui, depuis un mois, la voyait chaque jour, passer et repasser aux Champs-Elysées. La devinant sa rivale possible, car que faisait-elle à Paris? redoutant quel­que intrigue secrète pour avoir accès auprès du Duc, le favori ne respirait plus de la frayeur extrême qu'il avait. Il ne servait de rien de monter la garde. Le plus sot hasard à chaque moment, pouvait tout révéler à Son Altesse ; comme de fait, un beau ma­tin, la plupart des journaux annoncèrent que la Giulia Belcredi , célèbre diva de Buda-Pesth, allait débuter au théâtre Lyrique, dans la Flûte enchan­tée, de Mozart. Le Duc lut l'annonce, bondit, et envoya aussi­tôt au théâtre, pour avoir l'adresse de Giulia. L'I­talien, qui eût pu la dire, aurait autant aimé se jeter dans un puits, et ce fut Hildemar qui revint annoncer que la cantatrice était logée au Grand-Hôtel. Le Duc fit atteler, et partit en toute hâte... Un escalier à monter, une porte; il était devant Giulia.

•  Ah! mon Dieu! Monseigneur!... Votre Al­tesse...

Car il avait donné un billet de visite sous le nom de comte de Dllingen, qui était l'un de ceux qu'il prenait pour voyager incognito. Il de­meura quelques moments sans répondre. Il la con­sidérait avec étonnement, dans cette chambre au luxe banal, où des costumes de théâtre étoiles d'or étaient jetés ça et là, sur des chaises. Giulia lui paraissait tout autre, plus belle qu'il ne l'avait jamais vue. Elle était en cheveux, massés à la nuque, une robe brodée écrue, ses gants et son ombrelle sur la table; et s'occupait à se passer au poignet, un serpent de diamants, en bracelet.

•  Vous alliez sortir? dit Charles d'Esté.

•  Oui, répondit-elle, j'allais répéter, et elle eut un geste d'insouciance exprimant que rien n'était moins important.

•  C'est donc vrai, fit le Duc qui se leva, vous êtes engagée? et rompant brusquement la glace, il lui dit en la regardant entre les yeux, debout, et les deux mains posées sur la table :

•  Eh bien ! je m'en viens vous prier de ne plus désormais chanter que pour moi seul.

Elle demeura impassible, et une faible rougeur témoigna seule de son émotion, pendant la longue pause qui suivit. Etait-ce la joie du triomphe ? Avait-elle osé se promettre qu'un jour Charles d'Este lui appartiendrait? Grande, élégante, l'air haut et noble, et quelque chose de majestueux dans le maintien, elle montrait au Duc un sou­rire de sphinx, des yeux bleus, profonds et redou­tables. Elle répondit simplement :

•  Votre Altesse n'ignore pas que c'est tout mon avenir qu'elle me demande.

Elle se tenait devant lui, comme attentive à le percer de ses regards. Alors le Duc, lui saisissant la main, la baisa au-dessous du poignet.

•  Je le sais, répliqua-t-il, et je l'entends ainsi. Vous viendrez habiter mon hôtel, en attendait que nous repartions pour Blankenbourg; et se levant, comme après affaire conclue, il se mit à faire quel­ques tours de chambre, en disant des douceurs à la Belcredi , et s'arrêtant parfois à ouvrir les écrins, ou à considérer les couronnes, dont quelques-unes pendaient aux murs. L'une d'elles, reçue à Naples, était toute garnie de coraux rouges, et le duc Char­les en plaisanta; puis, après un peu de silence, il se rassit, demanda une plume, griffonna cinq ou six mots sur une page blanche, et levant la tète :

•  De combien est votre dédit?

•  De cinquante mille francs, Monseigneur.

Il signa, mit J'adresse au bas : Monsieur le baron James de Rothschild, présenta la traite à la chanteuse, puis, tandis qu'il ramassait son stick et son chapeau :

Ne vous servez donc plus d'extrait d'illet, reprit-il. Je ne puis souffrir cette odeur; allons, adieu, ma chère; avant trois jours, votre apparte­ment sera prêt.

Il ne fit, pendant le trajet, que rire dans sa barbe, et se moquer à part soi, du bon tour qu'il jouait à ces badauds de Parisiens. Que de bruit, que de con­jectures sur cette disparition de la Belcredil II avait fallu cette idée, et je ne sais quelle jalousie de despote contre le public, pour tirer le Duc de son apathie. Il fut frappé en arrivant, du désordre et de la confusion, et de la dispersion des valets à son approche.

•  Quoi? qu'est-il donc arrivé?

Et comme Karl balbutiait des mots sans suite, le Duc s'élança vers son appartement, redoutant quelque horrible malheur : César malade, ou la per­ruche morte. Tous ses enfants y étaient réunis, épars, assis et debout, et même Augusta, les yeux pleins de larmes, qui coulaient de temps en temps. Le comte Franz tenait en main une lettre que, d'un mouvement instinctif, il voulut cacher, quand son père entra.

•  Donnez! dit le Duc, et il lut.

La longue dépêche du comte d'OeIs contenait le texte du traité conclu entre la Prusse et le Blankenbourg. Le prince Wilhelm était nommé duc, ou, pour parler diplomatiquement, invité à vouloir bien se charger du gouvernement du duché.

Les voleurs! murmura Charles d'Este, en pâlissant extraordinairement.

Ce fut une colère et une douleur sèches. Il resta trois jours sans parler, vaincu, moribond, anéanti. L'Italien lui lisait les gazettes, les dépêches de M. d'Oels, et la pauvre Altesse se consolait à l'aide du malheur des autres. Il était complet pour le Hanovre, le duché de Nassau, et le grand électorat de Hesse, incorporés à la Prusse. Brème , Hambourg perdaient leurs privilèges de villes libres. La Ba ­vière, le Wurtemberg signaient des traités désas­treux, et l'Autriche, amoindrie par la cession de la Vénétie , devait payer, en outre, une très forte indemnité de guerre. Tout le système politique de l'Allemagne était bouleversé au profit de la Prusse. Le matin du quatrième jour, le Duc, dès son le­ver, revêtit son grand uniforme de généralissime blankenbourgeois, se para de tous ses ordres dont il avait un arc-en-ciel : Toison-d'Or, Cheval-Blanc, Guelfes, Henri le Lion, Saint-Etienne d'Autriche, Saint-Hubert de Bavière, le Lion et le Soleil de Perse, et commanda que l'on mît les chevaux au coupé de parade, chef-d'uvre de Binder. Il prit avec lui M. Smithson, qui revêtit l'habit de cour, et tous deux se rendirent aux Tuileries, où le duc Charles envoya demander une audience à Sa Majesté. L'attente fut courte, et l'on revint avec l'ordre de l'introduire. Ce n'était pas la première fois que le chef de la maison des Guelfes allait se trouver en présence de l'Empereur. Lors de sa venue à Paris, en 1862, les Tuileries l'avaient reçu à merveille, et, depuis ce temps, les deux souverains avaient toujours entre­tenu les plus amicales relations. Le Duc monta un escalier, escorté du chambellan de service, tra­versa une assez mesquine antichambre, et alors, au seuil d'une pièce, il aperçut Napoléon, qui s'a­vança de quelques pas à sa rencontre.

- Ah! Sire! s'écria le Duc, dans quelles terri­bles circonstances...

Mais l'Empereur, lui prenant le bras et mettant un doigt sur ses lèvres, le fit entrer dans son ca­binet, dont la porte se referma, et leur entrevue n'eut pas de témoins. Pourtant, quand le Duc re­vint à l'hôtel, il semblait plus calme et résigné, et nul doute, qu'après quelques jours, il eût sur­monté son chagrin, quand un nouveau désastre vint l'accabler. Le pauvre prince s'aperçut que ses cheveux tombaient en abondance, et Arcangeli ne put lui cacher plus longtemps l'effrayante vérité. Les journées qui suivirent, furent lugu­bres. Les volets demeuraient fermés; deux bougies éclairaient à peine la vaste chambre, où le silence régnait profondément ; et le Duc, tout blanc comme un fantôme, dans ses grands peignoirs garnis de dentelles, coulait le temps sur sa chaise percée, se forgeait un funèbre avenir, et restait des heures à considérer fixement le paquet de ses cheveux tombés. Le seul effort qu'il s'imposa fut d'écrire un court billet à la Belcredi , qui vint s'établir à l'hôtel, suivie de sa femme de chambre. Au reste, cette ins­tallation passa presque inaperçue, tant les enfants de Charles d'Este avaient été accoutumés de vivre au milieu des maîtresses de leur père. Le même jour vit arriver M. de Cramm, l'oreille basse, suant de frayeur et sentant d'avance sur son dos, les éclats de fureur de son maître. La peur d'être in­terrogé de toutes les façons, et qu'on n'éclairât sa conduite, ajoutait aux angoisses du petit baron. Aussi respira-t-il plus librement, quand il apprit que Son Altesse ne voulait pas lui donner audience.

Telle était la douleur du Duc, qu'il ne reçut pas davantage le comte d'Oels, lequel survint quelques jours plus tard, ramenant un convoi de fourgons qu'il avait pris à Francfort, au passage, et les trente-trois chevaux du Duc. Six étaient des présents du schah de Perse, et tous les autres appartenaient à la race de Blankenbourg, ces chevaux à la robe argentée, les yeux, les naseaux et les sabots roses. Ils descendent, dit la légende, du destrier de bataille donné par Charlemagne à Wilikind, et que les princes Guelfes ont placé dans leurs armoiries. Ce fut d'Oels qui présida aux arrangements de l'écurie, et l'on recommença à voir par les couloirs de l'hôtel, ses yeux ardents, méchants, sa physionomie ténébreuse. Il arrivait plein des traits les plus âcres sur les défections empressées des courtisans de Son Altesse, sur les Autrichiens, sur le prince Wilhelm, et jusque sur le Duc lui-même. Et de vrai, jamais homme aussi plein que celui-ci, de fantaisies et de caprices. Un matin, soudainement, sans mettre rien au net, ni parler de quoi que ce fût, le Duc se leva, retourna tout court à son ordinaire, secouant son chagrin ou n'y pen­sant plus. Il visita l'hôtel, des offices au grenier, commanda que l'on déballât quatre-vingts caisses, arrivées depuis quelque temps de Southampton, et surveilla leur aménagement. Il compléta le même jour, la réforme de sa maison, maison de bohème jusqu'à ce moment où il avait vécu en attente, et régla les titres de ses familiers. M. d'Oels restait le chambellan, l'aide de camp de Son Altesse; M. Smithson était nommé trésorier et grand admi­nistrateur de la fortune du Duc, et le baron de Cramm prenait le titre de gentilhomme de la cham­bre, gouverneur du comte Otto.

Quant à la Belcredi , pensa Arcangeli, qui vit Son Altesse se pencher et parler bas à la chan­teuse, nous savons ce qu'elle sera.

Le Duc, deux jours après, comme afin de marquer qu'il était désormais bourgeois de Paris, envoya cinquante mille francs pour les pauvres, à l'Assis­tance publique, sorte de présent d'installation que les journaux ne manquèrent pas de célébrer.

III

Arcangeli parut rêveur à la suite de ces événe­ments. Sous tant de masques et de grimaces, et au milieu de ses extravagances, le bouffon n'en restait pas moins sérieux comme un juif, à ses in­térêts et à sa fortune, et ne songeait qu'à réussir. Il en eut bon espoir, en voyant la clôture où Char­les d'Este se complut d'abord; il allait le tenir en­fermé, avec la clef de sa prison en poche : mais quand il connut mieux le Duc, son naturel capri­cieux, soupçonneux, et sur quelle dangereuse glace c'était marcher qu'être en faveur auprès de lui, l'Italien pensa à se tourner ailleurs, et à se créer des appuis, en cas d'une disgrâce soudaine. Dépen­dre d'une humeur si fantasque, qu'on en était toujours en anxiété, comme d'une mine qui va partir, cet état précaire ne pouvait durer. Le favori commença donc à regarder de tous côtés autour de lui, tâchant d'abord à pénétrer les personnages et les intrigues de la petite cour où il vivait. Fils naturel d'un espion de la police du roi Bomba, Arcangeli avait de qui tenir dans le métier qu'il entreprenait. Il excellait à écouter aux portes, à traverser les corridors d'un pas muet et comme étoupé, à surprendre les gens par des irruptions plausibles, et n'était guère moins hardi à fureter des papiers intimes ou à se servir de fausses clefs, pour voir le dedans d'un secrétaire. Or, tout justement, le comte Franz avait l'habitude alle­mande de tenir un journal de sa vie, et l'emplis­sait de vers d'opéras, de myosotis desséchés et de ses effusions de cur, avec une entière confiance.

Un matin du début d'octobre, Emilia se trouvait au jardin, en compagnie de Claribel et du comte Otto, quand Arcangeli l'aborda, et, après les pre­miers compliments, continua de marcher près d'elle. Le ciel était pâle et tranquille; les arbres, à demi dépouillés, ouvraient des échappées de vue par delà les parterres immobiles, jusqu'à une grille dorée, tout au loin : et rien ne troublait le silence que le bruissement des pas sur les feuilles sèches, et les voix paisibles des enfants. Ils jouaient au pied d'un pin parasol, non loin d'un bassin de mar­bre où nageaient des cygnes. Alors Arcangeli, toujours occupé comme à hu­mer, le nez levé, ce calme et cette fraîcheur, dit du ton le plus naturel:

•  Tiens! je pensais rencontrer aussi le comte Franz dans le jardin.

Elle tressaillit, et, se relevant, car elle était courbée à cueillir un bouquet de géraniums, elle darda sur lui ses prunelles noires. Le feu lui monta au visage; sa fougue allait sans doute l'emporter, mais l'autre 9 avec son ton patelin :

•  Voyons, Emilia, murmura-t il, pourquoi t'es-tu cachée de moi ? Tu sais bien que le comte t'aime.

•  Hé! reprit-elle d'une voix sourde, qu'est-ce que cela te fait, ruffian ?

Ils se remirent à marcher, sans plus rien dire. On entendait au bout de l'allée, les rires éclatants d'Otto, mêlés à des supplications de Claribel. Bran­dissant un rasoir ouvert, le petit comte feignait par jeu de se le passer sur la gorge, et tentait d'arracher de force, en même temps, les doigts dont sa compagne se couvrait les yeux.

•  Hé! sorella, reprit Arcangeli, ma petite ragassa du bon Dieu, je ne suis pas un ennemi.

Il la caressa tant qu'il put, et il bouffonnait par habitude, si bien qu'enfin l'Italienne se mit à rire, en lui disant :

Tu seras donc toujours le même, Giovan?

La première surprise passée, elle prêtait l'oreille à l'ouverture. Vive, impétueuse en ses désirs, et toujours bouillante de ce romanesque qui l'avait fait s'enfuir de Rome avec un chanteur, ce n'était qu'à force de volonté qu'Emilia montrait tant de sagesse, dans son entreprise de séduction. Mais au milieu de cette longue route, le pied ne lui glisse­rait-il pas? Se sachant prompte aux entraînements, elle se craignait elle-même, et regrettait de n'avoir pas un conseiller à qui recourir. Tout son espoir, dès qu'Arcangeli eut parlé, se tourna donc sur ce cher frère; elle vit en lui justement, la patience et l'esprit de ruse qu'elle n'avait point, et lui tendant la main tout d'un coup, par un élan de confiance :

•  Eh bien oui, je l'avoue, j'ai eu tort de n'être pas franche avec toi.

Elle lui dit les attentions du comte Franz, ses présents de galanterie, comment elle l'avait traité pour mieux l'enflammer, et que, découragé un moment, il venait de se repiquer, et hasardait de nouveau des bouquets. Arcangeli daignait parfois secouer la tête et approuver; puis, le récit terminé, il avisa Emilia de le laisser conduire l'intrigue. Sans doute l'hameçon était bien préparé, mais le poisson mordrait-il?... Ils remontèrent à pas lents, vers la pelouse où couraient les enfants. Otto maintenant se divertissait à ne plus parler qu'en ordures et avec d'effroyables jurons; mais une idée encore meilleure lui poussa, quand le mauvais garçon vit la colère et les larmes de Claribel. Il se prit à rire, et l'interpellant :

•  Ecoute, Clary, répète avec moi les dernières choses que j'ai dites; ou bien, je me jette dans le bassin.

•  Ah ! Otto! mon frère, mon petit frère ! et anxieuse et suffoquée, elle continuait de le supplier.

•  Allons! dépêche-toi, ou je me jette!

Et Otto grimpé sur la margelle, la tête tournée vers Claribel, semblait prêt à se précipiter. Soudain, le pied lui glissa, ses deux mains lancées en avant cherchèrent en vain où se retenir, et il tomba dans la pièce d'eau, très peu profonde à cet endroit. L'on accourut, l'on repêcha le jeune comte tout ruisselant et riant aux éclats; après quoi, il fallut songer à Claribel, qui s'était évanouie sur le coup : on la fit revenir, non sans peine, mais la secousse avait été trop forte; et le soir même, une maladie nerveuse, qui depuis longtemps, minait sourdement la frêle enfant, se déclara.

Elle déconcerta les médecins et aucun remède n'y put prendre. C'étaient des dégoûts, des accablements, avec une fièvre irrégulière, puis des cri­ses de convulsions, des rages de douleur si extrê­mes que la machine enfin défaillait et s'anéantis­sait dans une torpeur de mort. Rien d'effrayant comme les accès, par leur durée et leur violence: des spasmes furieux secouaient l'enfant, à croire que son Ame ébranlait ses jointures d'avec le corps. Elle pâlit, fondit affreusement, les traits tirés, la figure comme de cire, où se dessinait le bleu des veines, sous ses cheveux décolorés. Perdue au milieu d'un immense lit de dentelles, ce fut là qu'elle vécut deux mois, environnée de saints co­loriés, de chapelets et d'images, que la fervente Emilia épinglait du haut en bas des rideaux. Et ces amulettes autour du lit, les médailles, les scapulaires, une sainte Claire verte et rose, juste en face de son oreiller, avaient fini par prendre, aux yeux de Claribel, une importance extraordinaire, bien qu'en sa qualité de fervente luthérienne, la petite comtesse nourrît un secret mépris pour les super­stitions des papistes.

Sur beaucoup de choses en effet, elle possédait le sérieux et la maturité d'une femme. Dès le temps qu'on lui montrait les lettres, sa préoccupation avait été de connaître l'histoire de sa famille; et elle savait fort bien dire qu'elle sortait d'une des plus grandes maisons de la chrétienté. Toujours elle prenait plaisir à discourir longuement des Guelfes, dont elle connaissait la suite, le chaos de tant de diverses branches, les vertus et les actions mémorables. Singulière petite fille, espèce de mons­tre charmant comme en produit le déclin des races, l'esprit affiné, et le corps débile, orgueilleuse et tendre cependant, avec ceux qu'elle affectionnait! Elle tendait du fond de son lit, ses bras mourants à l'Italienne, la voulait sans cesse à son chevet, l'embrassait, l'appelait tout bas : mamaccia, ma petite maman, mais souffrait d'être tutoyée par le vieux docteur Ferney. Et plus tard, quand elle alla mieux, et que les familiers du Duc se succédèrent à la féliciter, Claribel ne pardonna pas au comte d'Oels d'avoir tardé jusqu'au lendemain. Lorsqu'il se présenta ensuite, elle se tourna du côté du mur, et reçut ses compliments sans dire un seul mot. Puis, comme Emilia, une heure après, lui re­prochait un tel procédé, la petite comtesse répliqua :

Pourquoi ne m'a-t-il pas visitée quand il le devait, moi qui suis la fille de son maître?

Ses crises lui donnant un peu de relâche, les médecins permirent qu'on la levât, mais ce n'était que pour passer du lit à une sorte d'immense niche, matelassée de satin vert doré. Elle y restait la journée entière, plongée, noyée dans un amas de dentelles et de point d'Angleterre, toute blanche, au fond de cette chapelle, avec ses étranges cheveux d'or pâle, relevés haut sur sa petite tête. Elle ne s'ennuyait pas cependant; les visiteurs étaient nombreux. Le Duc survenait après son le­ver, frais du bain, mais déjà sous les armes, coiffé, cosmétique et rajeuni : il se divertissait à badiner, jouait aux olives ou à la mourre en se laissant rafler son argent, et régalait Claribel d'ordinaire, de quelque cadeau de bijoux, des friandises ou des jouets superbes. Souvent, la prenant par la main, il faisait plusieurs tours de chambre avec l'enfant, si mignonne, si inégale à côté de son père haut et robuste, qu'elle avait l'air de sortir de sa poche. Ces visites enorgueillissaient Claribel, et elle y déployait ses gentillesses, quoiqu'elle craignît extrêmement les parfums violents dont le Duc était toujours em­pesté. Il y avait des jours où elle pâlissait et se sen­tait près d'étouffer, mais elle fût morte plutôt que de paraître incommodée, et de se permettre la moin­dre plainte. Le comte Hans Ulric et Christiane descendaient aussi l'après-midi, et la charmante fille aussitôt, animait tout de sa légèreté de nymphe, inventait cent sortes d'amusements, et forçait Claribel de s'y mêler. Alors, on tirait des armoires, les jou­joux somptueux de la petite : poupées, pantins, polichinelles, des chasses dans leur décor de sa­pins, des arches de Noé, vrais chefs-d'uvre sculp­tés par les montagnards de Wolfenbuttel, puis force merveilles d'automates, des danseuses pi­rouettant, des chariots dorés dont les chevaux marchaient, des éléphants, qui haussaient leur trompe ; mais la petite comtesse les considérait d'un il morne, et demandait presque toujours Miche. C'était la préférée de l'enfant, une pauvre laide poupée que lui avait donnée une paysanne, un jour que Claribel passait dans la rue. Elle cou­chait son amie entre ses bras, s'allongeait et fer­mait les paupières, lui parlant bas de temps à autre, et répondant par un sourire triste aux en­couragements de Christiane.

Mais nul ne se montrait, chez la malade, aussi assidu que l'amoureux comte Franz. La passion était venue ainsi qu'il arrive; à force de la simuler, et l'adroite politique d'Emilia l'avait rapidement portée au comble. Le jeune homme ne montait plus à cheval; il oubliait de se jouer des valses de Strauss après son dîner, et sa bonne figure prenait même une expression de langueur touchante, pen­dant ses visites à Claribel, Il s'y consumait en soupirs, en lorgneries et en longs silences, ne bou­geant point, passant sa main, qu'il avait belle, dans ses favoris rejoints aux moustaches, et se faisant au milieu de ses extases, si parfaitement oublier, que Claribel, comme si elle n'eût été qu'a­vec les meubles de sa chambre, adressait tout haut à sa poupée des objurgations maternelles, la gron­dait ou la consolait. Le petit bonhomme de Cramm , qui survint à l'un de ces moments, s'étant avisé de lui demander combien il y avait de temps que sa poupée était sevrée :

Et vous, combien y a-t-il ? riposta Claribel offensée, car vous n'êtes guère plus grand.

Elle avait de ces traits, de ces reparties soudai­nes, et dans l'esprit, un tour singulier à dire les choses les plus communes. Une fois, le Duc l'était venu voir, apportant un nouveau jouet de mécanique, un renard au milieu de poules, contre le­quel un coq battait des ailes. Sitôt qu'elle aperçut l'animal, elle avait mis la main à son collier, comme en garde d'être volée, et elle donnait pour raison, avec une petite mine gentille : Ils sont si rusés dans les fables! puis, interrogée sur Arcangeli, que le Duc avait amené ce jour-là, elle se con­tenta de répondre :

- Oh! je crois qu'il est encore plus rusé que le renard !

L'Italien s'inclina sans protester, et son regard sournois et impudent se coulait malignement vers le comte Franz, témoin indifférent de cette scène. Arcangeli tenait son homme; il était sûr de pren­dre enfin pied dans cette intrigue languissante, et de la diriger à son gré. Un peu las du parfait amour, et espérant qu'un respect si prolongé de­vait avoir attendri Emilia, le comte venait, ce ma­tin même, de joindre à son bouquet quotidien une lettre des plus pathétiques. Ce fut autant de bien perdu. Deux minutes après sa réception, la missive passait aux mains du frère, et Giovan, vers la fin de l'après-midi, se présentait chez le jeune comte. Sa matière était préparée. Il prolongea d'abord les remerciements sur la grâce que Franz lui fai­sait de le recevoir, mais l'affaire en valait la peine; ce qu'il avait à lui remettre risquait de s'égarer, rendu d'autre sorte; et tout de suite, tirant la let­tre de sa poche, il la posa au coin de la table, de manière à montrer toutefois que le cachet n'était pas rompu,

Ah ! fit l'amoureux qui demeura court, et le silence succéda, tandis qu'Arcangeli, les mains à plat sur les genoux, feignait une mine attentive. Des plantes vertes retombaient en touffes, d'une jardinière ; un trophée de flèches mogoles décorait le mur, tendu d'un ancien cuir de Cordoue, et sur le bureau de marqueterie entre-deux, une bougie rose brûlait, à côté d'une écritoire de jade, et d'au­tres bagatelles de curiosité.

A la fin, se levant de sa chaise et se promenant par le cabinet, le comte fort embarrassé, se prit à enfiler des protestations. Loin de lui l'intention de blesser la personne à qui cette lettre était adres­sée ! comment l'avait-elle pu supposer? et le voilà à battre la campagne sur son respect et ses senti­ments, parlant toujours en termes vagues ; puis, comme Giovan ne soufflait pas mot :

•  D'ailleurs, continua-t-il, ma passion est sin­cère.

L'Italien eut un faible sourire, et il reprit d'une voix pateline :

•  Sans doute, Monseigneur, mais vos inten­tions...

•  Mes intentions... balbutia le comte, mes in­tentions... n'ont rien... croyez-moi, dont Emilia puisse s'offenser.

Ce fut un vrai coup de théâtre. Arcangeli s'était jeté à lui, le serrait frénétiquement et lui embras­sait les cuisses, en criant :

•  Votre Excellence daignerait songer au ma­riage ! quel honneur ! Jésus-Maria!

Il paraissait étourdi de joie, sans que Franz lâ­chât une parole, de peur de perdre contenance. Epouser l'ancienne camériste ! La supposition sem­blait si saugrenue que le comte ne put la croire sincère, et les propos qu'il entendait, n'étaient pas pour dissiper ses soupçons...

•  Ah ! de ce moment. Son Excellence pouvait compter sur le plus absolu dévouement! Arcangeli, son humble serviteur, était à lui corps et âme Emilia s'amadouerait, corpo di Bacco! et facile­ment ! La pauvrette ne se sentait déjà que trop bien disposée pour le seigneur comte.

•  Tu crois, mon bon Arcangeli? demanda vi­vement le jeune homme.

•  Que Votre Altesse ait confiance, exclama l'Ita­lien, montrant un visage enflammé d'ardeur. Dieu me damne, si la pécore n'apprécie pas l'honneur que vous lui faites! Et pour commencer, ajouta-t-il, elle recevra de ma propre main, cette lettre qu'elle a dédaignée.

Et, tout rubicond et gesticulant, Giovan glissa l'épître dans sa poche, quoique sa sur et lui la connussent mot pour mot, car il possédait, entre autres talents, celui de violer un cachet, le, plus doucement du monde. Ensuite, il se lova, ne vou­lant pas importuner Son Excellence, et comme le jeune homme soupirait :

•  Ah! tu as beau dire, Arcangeli, je crains bien de n'être pas aimé !

L'Italien lui répondit d'un air goguenard, et la bouche contre son oreille :

•  Croyez-moi, seigneur comte, il faut prendre les femmes comme on prend les tortues, en les mettant sur le dos.

L 'Italien, en effet, s'employa d'un si beau zèle, (car en somme, à trop différer, le jeune homme pouvait se lasser de courre après du vent), qu'Emilia, trois jours après, donna enfin un rendez-vous au comte dans la petite serre de l'hôtel, mais sous la condition que Giovan y serait présent. Ce fut le rusé Italien qui assista l'amoureux ravi, lui pré­senta le miroir à sa toilette, et en achevant de l'accommoder, il le gourmandait d'un ton paterne :

•  Je ne voudrais pas voir Votre Altesse si fol­lement passionnée. Qu'est-ce que les femmes, sei­gneur comte? et il faisait claquer ses doigts. J'ai moi-même aimé autrefois une grande dame, affirma-t-il ; eh bien ! trois ou quatre cavaliers qui avaient été ses galants, ne souhaitaient rien tant que d'être quittes d'elle.

Cette entrevue fut suivie de beaucoup d'autres, et Arcangeli, comme on peut croire, se dispensa promptement d'y assister, sous prétexte de l'atta­chement de ses fonctions auprès du Duc. Il est vrai qu'il ne le quittait guère, l'Italien étant devenu le personnage indispensable à l'hôtel. Nul n'aurait su baigner, masser, parfumer Son Altesse et lui brosser les pieds et les chevilles! aussi légèrement qu'il faisait; nul, éclater en admiration comme lui, sur la personne du duc Charles, presser sa bottine contre son cur, s'extasier de ses bras, de ses jambes, de ses cuisses, de la finesse de sa taille : sans compter que le maraud était unique à glisser un clystère, tailler les cors et les durillons, et préparer les plumes d'oie, dont son maître usait communément. Ce dernier talent le servit même comme pas un autre, dans une occasion assez singulière, et qui montra que le duc Charles savait assaisonner ses grâces. Essayant un jour de ces plumes, Giovan avait griffonné, par hasard, ces mots que Son Al­tesse répétait souvent : Monsieur Smithson, mon trésorier... Le Duc passa dans l'antichambre, avisa cette feuille blanche qui traînait, la lut, et s'asseyant, écrivit tout de suite à ce qu'avait écrit l'Italien : Vous payerez à Arcangeli, mon secrétaire des commandements, la somme de 3000 livres , à titre de don gracieux Il signa, cacheta de son anneau, mit le dessus, et fit porter la lettre. Telle fut la façon dont Giovan apprit sa nouvelle fortune, sa nomination à un poste, resté vacant depuis de longs mois, sans que l'on sût à qui Son Altesse se réservait de lâcher ce morceau. Le crédit de Giovan paraissait bien établi. Il avait enchaîné la capricieuse volonté du Duc, et conquis sur lui un ascendant où aucun rival ne pouvait prétendre. M. Smithson, si entière que fût la confiance que son maître lui témoignait, n'était heureusement guère à redouter, voltigeant sans cesse d'un pays à l'autre, et ne faisant en quelque sorte, que venir relayer à Paris. Le Duc l'appelait en riant : Mon chien de garde, comme véritablement il lui protégeait, lui défen­dait, lui ramenait ses millions imprudents et aven­turés. Tantôt en Espagne, aux marais salants; tantôt en Moravie, où Son Altesse exploitait plu­sieurs hauts-fourneaux, l'Américain partait, voya­geait, en tous temps, dans toutes les saisons, et n'avait-il pas dû dernièrement, en plein hiver, courir au fond de la Russie , à Nijni-Taguilsk, im­mense domaine, situé moitié en Europe, moitié en Asie, et renfermant des filons d'or, de fer et de platine, et la mine de cuivre la plus riche du monde. Au reste, il possédait admirablement la mécanique des affaires, parlait peu, s'engageait moins encore, et sans s'attabler à écrire, corres­pondait principalement en télégrammes. Le comte d'Oels avait le privilège de les ouvrir, et de porter les plus intéressants à Son Altesse. C'était le moment que saisissait le chambellan pour se déchaîner sur tout le monde, et redoubler contre Arcangeli, dont l'élévation lui crevait le cur de fiel et d'envie. Charles d'Este ne faisait qu'en rire, car dans sa frayeur des cabales, il avait mis sa politique à entretenir sournoisement les inimitiés de ses familiers, et il ne lui déplaisait point qu'Otto proférât parfois la menace, quand il apercevait Arcangeli, de couper les oreilles à ce coquin-là, comme à un chien. Il exécrait l'Italien en effet, et celui-ci le fuyait de peur, connaissant les emportements et la vio­lence du jeune comte. C'était comme une trombe toujours allante, pleine de cris, de coups, de fu­rie, et devant laquelle tout se cachait. Le pauvre bonhomme de Cramm, à la chaîne de son terrible élève, tremblait sous lui, n'osait pas souffler, ni lever les yeux, heureux d'être oublié, en se limaçonnant. Par deux fois déjà, les farces féroces du jeune comte avaient manqué coûter la vie au précepteur, d'abord quand Otto lui avait vidé du vitriol dans son verre plein, puis le jour où, du haut du perron, il lui tira dessus un pistolet, lequel se trouva bel et bien chargé. Mais autant l'enfant étalait de sauvagerie et de démence, autant le Duc se montrait indulgent, at­tribuant ces violences à l'âge qui bouillonnait et l'affolait. En quelques mois, Otto venait de gran­dir d'un bon pied. Ce n'était plus ce visage blanc, clair et rose; la face lui avait grossi, toute brouil­lée de taches de son, barbouillée de brun et de livide, sous son précoce duvet roux, et l'air con­tinuellement furieux. La houssine à la main, suivi de sa meute, et le bonnet écossais en tête, on le voyait passer, allant aux écuries, d'où il ne bou­geait point que pour rapporter dans les chambres, la plus forte odeur de fumier, de pissat, de sueur de chien. Ses goûts de bassesse et de crapule se satisfaisaient là pleinement, au milieu des palefre­niers. Il s'exerçait à la lutte avec eux, maniait la fourche et l'étrille, assistait à la saillie des juments, et commettait cent ordures affreuses. Et telle était sa frénésie de cheval, qu'au retour de ses promenades, il se plaisait encore pendant une heure, à volter et faire des passades, devant les fenêtres de Claribel, écrasant les semis de fleurs, défonçant les plates-bandes et les pelouses, et même, il s'en fallut de bien peu, une après-dînée, qu'il ne passât, dans son galop aveugle, sur le Duc, qui ne se fâcha point.

C'était le moment en effet, où Charles d'Este, affamé d'air pur, après le long emprisonnement de l'hiver, et aussi, pour tenir compagnie à la petite Claribel que l'on descendait au jardin, dans un grand fauteuil à roues, doré, s'y promenait pendant des heures. Bientôt même, il prit l'habitude, quelque peu champêtre qu'il parût, d'aller tous les matins en carrosse, jusqu'aux parcs de Sevres ou de Saint-Cloud. Au sortir de ces mornes journées grises, le renouveau semblait meilleur encore. On était à la première pointe du printemps, et je ne sais quoi de jeune et de gai, une sorte d'étincelant circulait épandu dans l'air vif, avec le soleil et la brise.

Le Duc, vaguement réjoui, parcourait à pas lents les bosquets, s'arrêtait aux vases et aux statues, contemplait les bassins solitaires. Même, il fit une fois ou deux à la Belcredi , la galanterie imprévue de l'emmener avec lui, tête à tête. Mais ces mar­ques de faveur naissante, comme aussi, dans le temps qui suivit, les menus présents de bijoux, d'éventails, de gants, de colifichets, qu'il lui fai­sait porter de fois à autre ne modifièrent en rien, les allures de la jeune femme. Jamais en effet, Son Altesse n'avait eu de maî­tresse en titre, aussi modeste, aussi effacée, aussi désireuse, semblait-il, de vivre en bon accord avec tous. On ne voyait que sa robe sombre avec l'éclair de ses yeux bleus, quand on venait à la ren­contrer; néanmoins, toujours des merveilles de linge et quelques belles pierreries. Cette grande simplicité s'harmoniait parfaitement à son air doux et respectueux. Le duc Charles la trouvait extrêmement fine et caressante, la voix et le parler charmants, une conversation intarissable, par tout ce qu'elle avait vu de gens et de pays, noble, po­lie, spirituelle, et l'on peut dire, une sirène en­chanteresse, finissait par s'accoutumer à Giulia, aux lieder de Schumann qu'elle lui chantait, et aux heures qu'il passait chez elle, autant peut-être qu'à sa perruche, et aux pantalonnades de son bouffon. C'était ce que voulait d'abord la Belcredi. Tant de sourires, d'appas et de fleurs cachaient d'hor­ribles monstres de vices : la passion de dominer, la soif des richesses, une effrayante perfidie, des ma­chinations infernales. Sous cet extérieur réservé, indifférent, la chanteuse brûlait de l'ambition la plus ardente, et méditait sombrement et profon­dément. Un orgueil superbe, une hauteur déme­surée que trahissait par instants l'audace de ses yeux, ne lui empêchaient point, quand il le fallait, l'assiduité, le ton bas et humble et la flatterie; tous les moyens elle les trouvait bons, pour téné­breux, pour exécrables qu'ils pussent être, pourvu que, par ces souterrains, elle arrivât au but qu'elle se proposait. Point galante et de cerveau mâle, autant que les Laura de Dianli et les Vittoria Accorambona du seizième siècle, c'était une femme faite exprès pour vivre dans ces temps sanglants, dominer sur quelque cour italienne, s'occuper de guerres, de politique, d'intrigues, de poisons, de sonnets, avec un Vinci qui l'eut peinte. Née maîtresse de rois et de princes, Giulia n'avait jamais dérogé. On parlait encore à Moscou de son roman avec le grand-duc Vladimir Michaëlovitch, le propre ne­veu de l'Empereur, et du mariage qu'eût consenti le fol aveuglement du jeune homme, si un ordre de Pétersbourg n'avait chassé soudainement la chanteuse hors de Russie, et défense d'y oser rentrer.

Mais cette fois, la Belcredi tenait sa proie; elle avait tout loisir de combiner et d'arranger ses tra­mes. L'entreprise était obscure, hasardeuse, et il y fallait, semblait-il, une patience de plusieurs vies, car ce que rêvait cette Médée blonde, c'était le ti­tre de duchesse et la fortune des Blankenbourg, et tant que ses enfants seraient autour du Duc, on ne pouvait guère espérer que ramasser à peine les miettes qui tomberaient de dessus la table. La for­tune est changeante heureusement; et se liant à son génie, à ses noires ressources d'invention, elle attendait, soigneuse à dissimuler, à épaissir la glace qui couvrait tout ce qui bouillait en elle, et uniquement occupée à divertir le Duc, lui plaire et peu à peu le conquérir.

Mais un événement inopiné lui prouva une fois de plus la prodigieuse inconstance de Charles d'Este, et sur quel roseau vacillant c'était s'appuyer que de faire fond sur cet homme. Le Duc avait toujours paru aimer son hôtel des Champs-Elysées; à Blankenbourg, il en parlait fréquemment, et souhaitait parfois d'y pouvoir vivre : la structure, la situa­tion, le plain-pied des appartement, la commodité des divers degrés, tout lui en semblait admirable, jusqu'aux murailles blindées de fonte de fer, qui lui gardaient ses millions, répétait-il, de l'incendie et des voleurs. Ces derniers toutefois, sont gens tenaces. Un soir, comme Charles d'Este rentrait des Tuileries où il y avait eu gala, il trouva béant son coffre-fort, qu'il avait fermé avant de partir, mais sans y mettre le secret, le tapis tout jonché de diamants, et force sacs de pierreries disparus. Voilà la police en émoi, les dépêches de courir, et dès l'aube, l'on arrêtait master Jackson, le cocher voleur, avec le groom Joë, à Boulogne, au moment où tous deux s'embarquaient. Les diamants rentrèrent donc là d'où ils n'au­raient jamais dû sortir, mais le duc Charles n'en prit pas moins l'affaire amèrement, et peu à peu, son hôtel en défiance, comme après une trahison. Dans ce désastre où tout avait péri, excepté sa bourse, fallait-il encore qu'il tremblât pour elle? Et au milieu de ces dégoûts, une seconde catastrophe, bien plus fâcheuse que la première, acheva de combler la mesure. Par suite d'un remaniement administratif, l'hôtel qui portait jusque-là le nu­méro 59, reçut le numéro 77. C 'en fut assez pour décider le Duc à le vouloir quitter au plus vite : depuis de longues années déjà, il montrait pour le chiffre 7 une aversion superstitieuse, et le pré­tendait mêlé d'une façon maligne à toutes les ca­lamités de sa vie.

M. Smithson, qui venait d'arriver, reçut donc l'ordre d'acheter une maison nouvelle pour Son Altesse, et se mit en campagne aussitôt. Il visita plusieurs quartiers, parcourut les alentours de Monceaux, découvrit, non loin du Parc des princes, une sorte de château de cartes, avec une pers­pective enchantée, mais dont le Duc ne voulut point, et le pressa enfin de visiter l'ancien hôtel de Lola Montés, la fameuse comtesse de Lansfeld. Presque toujours inhabité et entouré d'une pa­lissade, à cette extrémité des Champs-Elysées où il s'élevait, on en avait pris peu de soin, et le jar­din en parut d'abord à Son Altesse fort sauvage et broussailleux. Les clefs à la fin apportées, ce fut bien pis dans les appartements. Une odeur de relent s'exhalait des tentures flétries ; les chambres servaient de resserres à des meubles délabrés, les châssis des fenêtres crevées tombaient de pourriture. Le Duc s'arrêtait court par moments, à frap­per du doigt quelque plinthe, ou à examiner le dessus d'une porte, puis haussait les épaules sans dire mot. Le dépit lui croissait de perdre son temps ainsi, dans ce palais de poussière et d'araignées, endormi, semblait-il, depuis le siècle des fées, et tout émietté de vétusté. Il marmottait, tapait du pied, passait ses doigts dans les moustaches de sa barbe, signe de colère contenue, et devenait très rouge.

•  Je vois, dit froidement M. Smithson, en se tournant à demi vers lui, que ceci déplaît à Votre Altesse Sérénissime.

•  Me déplaît... me déplaît ............. cria le Duc, soulagé de pouvoir enfin éclater et trouver de quoi
contredire. Souhaiteriez-vous par hasard que cela me déplût? En ce cas, vous y êtes trompé, monsieur ................................... car je l'achete.

Les travaux commencèrent immédiatement, avec un nombre d'ouvriers prodigieux, quantité de logettes suspendues aux murailles de l'hôtel, des chaudières, des rails, des machines, et des ateliers dans le jardin même, où l'on travaillait le jour et la nuit. Il y fallait bien cette multitude et cette activité renforcée, le Duc, d'un changement à l'au­tre, n'ayant guère laissé intacts dans la maison, que la cage de l'escalier, les quatre parements et le toit. C'était par lui que tout passait, plans, trai­tés, devis, estimations. Son ennui les engloutissait pour s'y occuper, et bientôt même, il se mit sur le pied de venir surprendre inopinément les tra­vailleurs. Il assista ainsi à la mise en place des acrotères de bronze doré et autres ferrailles pseudo-grecques, dont il s'était entêté à décorer la ligne de couron­nement de son toit, car il n'était pas né pour rien à la plus belle époque des Parthénons bâtards, glypcothèques et pinacothèques. Tout se mêlait d'ail­leurs dans son esprit, toutes les sortes de mauvais goût y vivaient ensemble pêle-mêle, en sorte que, sans souci des styles postiches cousus ensemble, il exigea sur la façade en marbre rose de l'hôtel, deux médaillons de mosaïque, représentant Henri le Lion, et l'empereur Othon, ses ancêtres. La singularité de sa livrée, la beauté de ses attelages, ses cochers, ses piqueurs, ses postillons, commençaient à faire distinguer le Duc, même au milieu de la foule de princes, que réunissait à ce moment l'Exposition Universelle. C'en était le plus brillant période, et la ville entière se mit en fête pour recevoir le roi de Prusse. Le pauvre Duc en eut le cur percé, et des transports de colère et de dépit, quand il apprit que son ennemi, dans une visite au Champ-de-Mars, s'était justement arrêté devant les fameuses épaulettes de diamants jaunes, qui figuraient, prêtées par Charles d'Este. Il ne consentit à les aller voir lui-même, que lorsque le roi fut parti, et l'aspect du canon monstrueux que la Prusse avait exposé ralluma sa fureur, tellement qu'il ne retourna plus à « ce bazar », comme il le nommait. Il était morose d'ailleurs, et dévoré de bile et d'ennui. Souvent, au milieu de la nuit, il s'éveillait, sonnait l'Italien, envoyait chercher M. Smithson, et daignait leur faire part à tous deux de quelque fantaisie nouvelle, qui lui était venue en dormant. Ce furent ainsi, successivement, des serres immen­ses pour l'hôtel Beaujon, car le Duc l'appela de ce nom, une salle de bain à la turque, les bustes des douze Césars, un portique romain dans le parc, lequel devint une futaie de cèdres, qui se changea vite en pièce d'eau, puis, qui fut remis en forêt; mille rêves enfin, si chimériques et si ruineux, en bâtiments, en orangeries, en pavillons de marbre et de porphyre, en fontaines, en vases et en statues, que les vouloir réaliser n'eût pas demandé moins qu'une Armide avec sa baguette. Mais une inquiétude plus grave occupa de nou­veau le duc Charles. Il était visible en effet, que le rayon de mieux de la pauvre Claribel s'éteignait, comme le soleil d'été qui l'avait fait naître. Déjà l'on ne promenait plus l'enfant dans sa roulette, qu'à l'intérieur des appartements, et le moment vint, bientôt après, où elle dut garder la chambre. Triste, elle regardait la pluie ruisseler contre les vitres, et les nuages courir au ciel. Les journées qui s'accourcissaient, ce déluge qui ne cessait point, la lumière décolorée de cette pâle et lugubre au­tomne, et le silence universel, tout navrait l'âme de la mourante d'une indicible mélancolie. Elle était courageuse pourtant, et cachait et dévorait ses pleurs. Les grâces n'avaient point quitté son visage, exténué par la maladie; elle voulait qu'on la parât, qu'on eût soin d'elle encore plus qu'au­paravant, et ses caprices d'ajustement forçaient souvent Emilia de puiser dans les richesses héré­ditaires des comtesses de Blankenbourg : satins, brocards, dentelles, joyaux, gorgerettes de pier­reries, mousselines et damaras des Indes, robes de lampas de Lyon subrodées de fleurs d'or et d'ar­gent, points de Bruxelles et d'Alençon, tout le plus admirable trousseau, et tel qu'en possèdent seulement en Europe, deux ou trois images de Notre-Dame. Alors, sa toilette achevée, Claribel demeurait à rêver, blottie au fond de sa niche de soie, ses mai­gres bras perdus dans ses grandes manches bouf­fantes, frissonnante et morne. Mais au crépuscule, surtout, quand les tisons de Pâtre consumés ne formaient plus entre les landiers, qu'un tas ardent de braise rouge, quand la nuit lentement appâlissait tout, depuis les roses bleues du tapis gris de lin, jusqu'aux fronces de satin bleu clair des ten­tures et du plafond, soudain les larmes lui débor­daient, pauvre cur noyé de tristesse! Elle appelait Emilia, se réfugiait contre son sein, et quelquefois, l'interrogeant :

•  Ah! qu'est-ce que font les morts, mamaccia ? Souffrent-ils, ont-ils faim et froid, sont-ils malheu­reux comme les vivants?

•  Non ! ma petite sur, ils dorment, répondit un jour Hans Ulric.

Oh! alors, que ne suis-je morte! reprit-elle. Et à partir de ce moment, Claribel sembla goûter

un amer plaisir à s'entretenir de sa fin prochaine. Elle retrouva cependant quelques faibles et lan­guissants sourires, quand Christiane, pour la distraire, s'avisa de lui amener une petite fille de dix ans, dont le père avait un emploi dans les cuisines de Son Altesse. On étala devant Frida, afin qu'elle eût de quoi y choisir, une profusion de joujoux, mais elle, stupide et comme éperdue de ce tas de choses magnifiques, les considérait les yeux béants, puis se prit tout à coup à pleurer. Il fallut passer plusieurs journées à l'apprivoiser quelque peu, lui décoller les bras de ses jupes, et lui ôter ces trem­blantes révérences, par lesquelles l'enfant répondait aux moindres paroles, aux regards, et même aux histoires merveilleuses, que Claribel la voyant si simple, se divertissait à lui faire accroire. Chut! on devait répondre très bas, se souffler les mots à l'oreille, lorsqu'il y avait de grosses mouches dans la chambre :

Elles entendent ce qu'on dit, et ne manquent pas de le répéter...

Et cent autres imaginations pareilles, à propos des chiens, des nuages, des oiseaux, des arbres. Frida l'écoutait, bouche béante, et cette naïve pauvresse, cette enfant qui levait sur elle des yeux sans pensée, était la dernière poupée qui amusât un peu la petite comtesse, Claribel la baisait, la mignotait, la gorgeait de bonbons ou la mettait en pénitence, l'habillait, la déshabillait, l'affublant d'antiques falbalas, de coiffures d'un empan de haut, et d'immenses rondaches de crinolines; ou bien, elle gardait son dîner dans sa chambre, elle qui n'avait jamais appétit, afin d'en bourrer sa menine. Pâle, diaphane, et si maigre qu'elle eût passé, semblait-il, par un anneau, c'était un contraste plein de pitié de voir devant elle, Frida, rouge et joufflue, qui dévorait à belles dents, perdrix, poules faisanes, hures d'esturgeons mouillées de tokai, tandis que Claribel qui, maintenant, ne pouvait plus quitter le lit, avait peine à sucer un demi-quartier de man­darine. Elle se mourait, trop nerveuse, trop fine, consu­mée d'ardeur et d'intelligence, et déjà lasse de la vie. Comblée de tout ce que la fortune a de faveurs et de miel, elle en avait senti l'amertume, et com­pris, si jeune qu'elle fût, le vide et la fugacité des choses. Son père! mais n'importe quel colifichet suffirait à le consoler, une cravate, un ragoût nou­veau, quoi encore? la caisse de citrons doux qu'il attendait de Palerme dans quelques jours, et qui provenaient d'un arbre planté de ses mains, comme il se plaisait à le raconter. Franz, après tant d'as­siduité, paraissait à peine maintenant ; et pour Emilia, l'enfant sentait trop bien qu'il ne restait guère chez l'Italienne qu'un extérieur d'affection, mais que sa pensée était ailleurs, et l'indifférence de ses caresses. Oh non! personne ne l'aimait.. Hélas! que n'avait-elle un frère comme Christiane, Hans Ulric ! Un frère ! et, dans son innocence, Claribel se demandait souvent si l'on pouvait s'ai­mer plus qu'ils faisaient. Comme Hans tressaillait et pâlissait, lorsque Tina, avec espièglerie, lui ve­nait passer ses bras au cou, et quels bons sourires de tendresse! Mais pourquoi donc la Belcredi fixait-elle sur lui ces yeux singuliers? Qu'avait-elle à les percer du regard ?.. Avec son air modeste, son réel talent, le dos des cahiers de musique qu'on voyait dans sa chambre, et surtout grâce à un cho­ral de Haendel, où il avait fallu trois voix, elle venait de réussir à pénétrer chez Christiane; et ces visites assez fréquentes, cette intimité qui commençait, la petite comtesse en était jalouse. Sa sur et son frère ne l'aimaient donc pas, pour si bien traiter qui elle détestait. Oh non ! personne ne l'aimait. Qu'aurait-elle fait sur la terre ? elle pouvait mourir sans regrets !

Elle voulut vivre encore pourtant, voir au moins un dernier Noël, dont la journée s'approchait en effet, et qu'elle attendait si joyeusement autrefois. Et il sembla que son esprit hautain, dominateur, se fît obéir de la mort, car épuisée comme elle l'était, des nuits fiévreuses, un perpétuel assou­pissement, les réveils courts et souvent égarés, elle atteignit néanmoins le jour désiré. L'obscurité était tombée de bonne heure, dans cette brumeuse après-midi de décembre, et, sans attendre jusqu'au soir, le Duc fit porter chez la malade son présent accoutumé de Noël, un arbre immense, illuminé de trente girandoles de bougies de cire, et dont les branches étaient chargées de jouets, de pantins, d'étuis, de boîtes, de bagues, de bijoux, et de tou­tes les galanteries que l'on donne, en cette occasion. L'appareil et l'éclat des lumières rappelèrent l'en­fant à elle. Alors un sourire de joie se peignit parmi la mort de son visage, et avec une volonté extraor­dinaire presque au milieu des affres de l'agonie, elle commanda qu'on l'habillât, pour célébrer la fête, elle aussi. On lui étagea au cou ses colliers, ses fils de perles, ses jaserons ; aux doigts, tout ce que contenait son baguier de turquoises, d'opales de Hongrie, de saphirs et d'émeraudes ; et l'Italienne lui entremêla ses cheveux blonds de nuds et de rubans de pierreries, tandis que Frida tenait le miroir, debout près du lit. Elle s'y revoyait une dernière fois, la petite comtesse, le nez busqué, les yeux vagues et vi­treux, les places des sourcils pelées et si décom­posée sous ses parures, qu'elle eut peur de ce livide affreux, et comme afin de se le cacher, demanda qu'on lui mit du rouge. Emilia lui tacha de fard les deux pommettes, et l'enfant ayant achevé sa toilette de mort, commença de contempler son ar­bre, au milieu du flamboiement qui l'environnait. Plusieurs poupées pendaient aux branches; elle les fit apporter sur son lit, puis, en se tournant vers Frida, et ce fut son suprême sourire :

•  Mettons coucher celle-là, dis, veux-tu?puis, nous jouerions qu'elle meure...

Et comme l'autre la regardait avec de grands yeux étonnés :

•  Non, tout de bon ! reprit la petite comtesse ; les poupées meurent aussi bien que nous.

L'enfant eut un rire d'incrédulité, et secouait sa grosse tête; alors Claribel dit, d'une voix très basse :

Je t'assure que si, qu'elles meurent; crois-moi, Frida, il n'y a rien de plus vrai.

Et retombant sur l'oreiller, épuisée qu'elle était et à bout de forces, elle ferma les yeux, entra en agonie qui fut courte et sans connaissance, et mourut.

Le Duc accourut aussitôt. Dans le désarroi des premiers instants, la chambre restait toute vide, éclairée des bougies de l'arbre, comme d'une gloire de chapelle ardente, et personne auprès du corps, que le comte Otto. L'enfant, trahi par une glace, s'amusait à des révérences d'insulte au chevet et au pied du lit, et à contrefaire grotesquement, face à face avec sa sur morte, les grimaces des ago­nisants.

IV

La pompe des obsèques fut magnifique. Cou­ronnes, lampadaires, catafalque, l'appartement tendu de velours blanc avec des lés de moire d'ar­gent, le char funèbre couvert de plumes, de bou­quets, de crépines et d'écussons, et plus de deux mille écus de cierges qui brûlaient continuelle­ment, ce fut au milieu de cet apparat dont Son Altesse avait réglé les moindres détails, et parmi une foule énorme, amassée le long des rues et aux fenêtres, comme pour le passage d'une reine, que Claribel quitta son lit de parade et tous ceux qu'elle avait aimés, et le septième jour après sa mort, fut portée au Père La Chaise.

Le duc Charles drapa pour six mois. Il avait l'âme fort noircie et remuée, peut-être moins de la mort de sa fille, que de ces parfums, ces flam­beaux, et tout cet appareil lugubre dont l'hôtel venait d'être enveloppé ; si bien que, comme le ciel gris et la neige qui chargeait les toits s'harmoniaient à son chagrin, il s'ensevelit tout à coup, dans une tristesse épouvantable. Toute voix fut étouffée autour de lui, et jusqu'aux sourires rete­nus ; parler haut, marcher, rire, siffler, devint un crime capital; et morne, entouré de lampes, tête-à-tête avec l'urne de plomb qui contenait le cur de Claribel, et sur laquelle il avait fait graver :

ET FILIOLAE ET MEUM

(Ci-gît mon cur, avec celui de ma fille)

Charles d'Este passait ses journées à se rassasier de deuil, ne levant la tête de temps à autre, que pour dire, au milieu d'un soupir effroyable :

Vois-tu, mon pauvre Arcangeli, rien de tout cela ne fût arrivé sans ce renumérotage maudit.

Il revint souvent sur cette chimère; sa tristesse sécha, et disparut; les mouvements artificiels de sa douleur se défirent promptement, comme ils s'é­taient faits ; mais il ne guérit de son deuil que pour vivre, à partir de ce jour, sous la frayeur croissante et continuelle du chiffre 7, comme d'une effroyable meule, suspendue au-dessus de sa tête, et qui pou­vait à chaque instant, l'écraser. Ce fut un spectacle nouveau, où la chaise percée du Duc joua son rôle, car il n'avait plus, comme l'on dit, qu'un agoni­sant, dans sa chemise. Vapeurs, épreintes, accablements, le ton bas, geignard, pleurard, un perpétuel « si j'y suis encore » quand il parlait du lendemain, enfin, tous les hélas ! des poltrons renforcés, rien ne fit défaut à la comédie, pas même des querelles sur ce sujet, et quotidiennes, avec Arcangeli :

Oun noumero , disait l'Italien, ouna cosa inerte, inanimée!

Et là-dessus, il riait jaune, d'un air de douce compassion. Ce qui avait causé la mort de la contessina, affirmait le bouffon mystérieusement, en maniant l'énorme paquet de mains de corail qui lui brimbalaient sur le ventre, c'est que, dans la soirée du 25 juin, elle avait été regardée par un jettatore, le comte de Plessen, qu'il connaissait bien. C'était au tour du Duc de rire et de hausser les épaules, si bien, qu'à force de disputes, de contradictions et de colère, cette superstition de­vint pour Charles d'Este, sa plus chère et sa plus aveugle faiblesse.

Il harcelait les architectes, et les querellait de la durée des travaux de l'hôtel Beaujon, tout en les éternisant par ses caprices. Les écuries, surtout, entièrement distribuées, et la boiserie prête à poser, il les fit rechanger dix fois, même jeter bas à moi­tié, pendant le temps où il s'engoua de ne conser­ver à Beaujon que les quatre paires de chevaux affectés pour lui et pour ses enfants ; il projetait de loger le reste à Saint-Germain, dans d'immenses écuries modèles, et rien n'eût pu le dépiquer de ce projet, sans la crainte qu'il éprouva, jaloux comme il était d'avoir des bêtes uniques, que quelque pa­lefrenier soudoyé ne détournât les montes de ses étalons, au profit de juments étrangères.

Il devenait en effet de jour en jour, plus méfiant, plus soupçonneux, tellement que, pour certains travaux de serrurerie, il imagina de les confier à sept ou huit ouvriers différents, chacun d'eux igno­rant à quel tout s'ajustait la partie sortie de ses mains. Cela fit encore des retards, l'impatience de Son Altesse allait croissant; le pauvre homme mai­grissait de terreur dans l'hôtel des Champs-Elysées, et trois coups de tonnerre qu'il fit, une après-midi de la fin de mars, le mirent tout hors de lui-même. Il n'y put tenir, il déguerpit, abandonna cette mai­son maudite, et, escorté d'Arcangeli, alla se loger d'emprunt, dans le paisible hôtel Windsor, rue de la Paix , où il s'accommoda de l'appartement ré­servé d'ordinaire, au prince de Galles. Il était sauvé; le Duc respira, ouvrit les yeux et reprit haleine, et comme il lui passa en tête, durant quelques jours, les soins les plus extraor­dinaires, on ne put douter que Charles d'Este ne revînt à son sens rassis, et à son train de vie ha­bituel. Il eut de longues conférences avec Pomadère, son tailleur français, acheta pour quatre cents louis de parfumerie et de cravates, se fit tirer du sang à deux reprises, afin d'entretenir sa pâleur, qu'il jugeait intéressante et singulière, et prié d'une fête au Palais-Royal, inventa de se tenir les pieds, toute l'après-midi, dans l'eau froide, à l'effet de se chausser plus étroit. La foule fut pro­digieuse autour de lui, pour admirer les mille pierreries sous le poids desquelles il ployait, et les voyeuses si ardentes et importunes, que le patient, au milieu de ce désordre, s'en trouva enfin acca­blé. Alors, du ton le plus engageant :

•  Mon Dieu, mesdames, leur dit-il, si vous aimez tant les diamants, j'en ai de bien plus beaux, dessous.

Et il simulait de se défaire, ce qui mit les cu­rieuses en fuite. C'est à partir de ce moment, que les gazettes ramassèrent jusqu'au moindre trait de Charles d'Este; et une chronique qui parut, amusa tous les Parisiens à aller voir aux Champs-Elysées, le défilé des laquais de Son Altesse, en culottes et en chapeau doré. Cette procession bizarre escortait un énorme palanquin bleu de ciel, renfermant sous deux cadenas, la viande et le couvert du Duc, car il avait continué à être nourri de ses cuisines. Arcangeli dressait les plats ; le premier maître d'hôtel lui-même, lequel avait été officier de la bouche de Sa Majesté Nicolas, donnait la serviette et découpait les pièces, et le Duc, pen­dant ce ménage, se divertissait à l'attaquer, lui reprochant de faire ses orges trop grassement :

•  Voyons, Michel, lui disait-il, je te payerais par année, cinquante frédérics de plus, si tu me promettais d'être raisonnable.

Ah ! Monseigneur, j'y perdrais trop, répon­dait l'autre, gravement, sans s'interrompre dans son service. Il était Français, Parisien, et avait publié sur son art un gros livre, avec cette épigra­phe quelque peu irrévérencieuse :

L'homme ne vit pas seulement de pain.

Chose étrange! un événement qui jeta le plus terrible émoi dans l'hôtel des Champs-Elysées, sem­bla donner raison, peu de jours après le départ de Charles d'Este, à l'horreur qu'il avait prise de cette maison. L'un de ces molosses de Cuba que l'on lâchait au jardin, pendant la nuit, fut soudainement atteint de la rage. Il s'échappa, courut les écuries, mordit deux valets du chenil, et bavant, sanglant, la langue tirée, finit par se jeter dans l'hôtel, où réfugié au fond d'un couloir, il faisait tête, et s'élançait sur ceux qui se hasardaient. On peut juger de l'épouvante et de la déroute des va­lets, qui s'en tenaient à discuter, sans livrer bataille, lorsque Emilia, sortant de sa chambre intrépide­ment, alla droit à Syphax, et le tua d'un coup de revolver. Cet exploit si peu féminin, tout en mettant les langues en mouvement, n'excita pourtant pas à l'hôtel, un trop vif étonnement : il y avait bien près de quinze jours, que caméristes et laquais souriaient au nom de l'Italienne. Abandonnée depuis le départ de Giovan à sa conduite personnelle, son humeur et ses fantaisies venaient enfin de rompre la bride, et sous son masque ancien de sagesse, la Clorinde avait apparu. Plus de ménagements, plus de con­trainte ; c'était la vraie Emilia, toute d'élans, d'extravagances. Après un très long temps écoulé sans se laisser toucher par Franz le bout du doigt, elle s'abandonna tout d'un coup, alors qu'il l'espé­rait le moins :

Bonne sainte! avait-elle dit à sa Santa Lucia de plâtre, je vais commettre un grand péché, mais vous êtes si puissante au ciel.. , et le pauvre homme est si malheureux!

Comme de vrai, il en était à se traîner aux ge­noux de sa maîtresse, et à lui protester par les plus solennels serments qu'il l'épouserait, fer­mement résolu d'ailleurs, à ne jamais passer sous ce joug. Tant de romanesque attendrit l'Italienne, restée, depuis ses fonctions de lectrice, un vivant réper­toire de comédies et d'opéras, dont elle citait sou­vent des bribes. Elle adorait les spectacles en effet, les courses, les galas, les chevaux. Toujours par monts et sur les chemins, ses pieds ne tenaient pas en place ; qui l'aurait cru, on n'eût pas pris le temps d'un seul repas. Vers midi, à son retour du Bois, rhabillée et déjà prête à ressortir, elle envoyait chercher du salé ou une tranche de jambon, quel­quefois des petits pâtés qu'elle mangeait debout, tout en discourant. Son grand chapeau de feutre à plume grise, une sorte d'habit de chasse Louis XIII dont les parements galonnés d'argent se rabat­taient sur la poitrine, ses bottines aux talons de cuivre, sa jupe rayée mastic et bleu, tout son ajus­tement en un mot, sentait la reine de théâtre, que ne démentait pas sa physionomie vive, mobile, au­dacieuse, et véritablement un peu folle, à voir le brillant de ses yeux. Franz s'émerveillait qu'elle eût réussi, pendant des semaines, à les rendre si impassibles ; ses lorgneries, sa contenance, et jus­qu'à son silence même, ne parlaient que trop clair maintenant ! La maison entière s'apercevait de leur secrète intelligence, en sorte que le pauvre amou­reux, toujours tremblant devant le Duc, redoutait prodigieusement que son intrigue n'arrivât enfin, jusqu'aux oreilles de son père. Mais le Duc songeait bien à cela! Toujours noyé dans les mille détails dont il voulait se charger lui-même, il était machiniste à présent, pour bâtir et fortifier le caveau de l'hôtel Beaujon, où ses trésors seraient enfermés. Cela donna des scènes plaisantes. Confus d'esprit comme il l'était, on ne le débrouillait pas sans peine au travers de ses explications, et aussitôt, il s'échauffait, criait, et dérangeait les meubles de sa chambre, afin de mieux inculquer ses plans aux architectes et à M. Smithson. Finalement, Charles d'Este n'y tint plus, et, de colère, une après-midi, partit avec eux pour Beaujon, où, sans motifs, depuis près de quatre mois, il s'obstinait à ne plus paraître.

Il fut surpris et enchanté. Là où il avait laissé les gâcheurs, du tumulte et des échafaudages, l'hôtel se déployait au fond de la cour, avec ses murailles de marbre rose, son perron de pierre bleue pon­cée, et l'immense balustre doré qui dissimulait la toiture. Une rampe de jaspe à hauteur d'appui, couvrait le fossé des cuisines, et le Duc prit plai­sir à considérer les statues de bronze qu'on voyait dessus, élevant en l'air des lampadaires. Mais ce qui le charma le plus, ce fut le côté des jardins. Tout y avait été bâti l'un après l'autre, selon les caprices successifs de Son Altesse, et ce pêle-mêle, que les architectes avaient vainement tenté d'ajuster ensemble, formait un prodige de bâ­timents, par les pavillons, les arcades, les rampes, les fers à cheval, les galeries qui s'escaladaient ; nulle symétrie, nul plain-pied; un toit conique pour pendant à une coupole verte à la Russe , des ter­rasses chargées d'orangers s'enfuyant sans tenir à rien, l'écrasé et le suffoqué près du haut et du ma­jestueux ; partout enfin, une profusion de colonnes, de vases de métal, de myrtes taillés en pyramide, de déesses, de pots à feu, d'ils de buf à vitraux colorés, de marbres noirs et violets, et des bassins avec des vasques, où des jets d'eau partaient en fusée. Le duc Charles s'arrêta là une bonne heure; puis ce fut la visite des communs, de l'orangerie, des remises, de la grande et de la petite écurie, et toujours avec le même enchantement. Il ne fut pas même rebuté parles fanges énormes du jardin, où l'on commençait à écaver les trous des arbres et les pièces d'eau, et s'amusa encore, avant de par­tir, aux dorures d'une des trois portes, lamées de fer et peintes en rouge sang de buf, qui fer­maient son immense palais. Cette visite, en tirant Charles d'Este de l'appar­tement où il languissait, lui donna l'envie de la renouveler, il revint, s'engoua encore davantage; son esprit, naturellement médiocre, se plaisait en ces mille occupations qu'il voyait naître de toutes parts, de manière que, peu à peu, il se reprit à faire sa poupée de l'hôtel Beaujon. Chaque jour, à deux heures à la montre, on l'y entendait arriver, sans que les temps les plus ex­trêmes pussent le retarder, même d'un instant. Il écoutait les rapports des architectes, inspectait le progrès des travaux ; puis, établi sur une chaise, à considérer les plafonneurs ou les raboteurs de parquets, il se laissait dévorer de poussière, pen­dant une bonne couple d'heures, demandait ensuite son porte-manteau, changeait de linge et d'habits, et partait. M. Smithson, que l'on réclamait à Villaharta, dans une des mines de mercure apparte­nant à Son Altesse, reçut enfin la permission de se mettre en route, différée depuis six semaines.

Je vous suppléerai à l'hôtel, avait daigné lui dire le duc Charles, et il s'y rendit, s'il se peut, encore plus assidu qu'auparavant, principalement lorsque vint le temps de terminer les écuries, où l'on travailla même la nuit. Elles étaient d'une splendeur royale, avec des boxes en chêne pour vingt-huit chevaux, un pavé de marbre sarancolin, le plafond de chêne à cais­sons sculptés, et un rang d'arcades vitrées du haut, dont la salle tirait tout son jour. Rien de si éblouis­sant d'or, et du luxe le plus rare. Au-dessus d'un revêtement d'azulejos arabes à mi-hauteur, mon­tait un ancien cuir de Cordoue, garni partout de pièces de porcelaine et de faïences d'un grand prix, jusqu'à la corniche de vieux chêne, blasonnée sans nombre du Cheval-Passant, peint et argenté.

Les pauvres bêtes ! exclamait parfois le Duc, tout attendri à se représenter d'avance ses che­vaux, au milieu de cette magnificence.

Aussi, célébra-t-il comme une fête, le jour où ses treize étalons passèrent des Champs-Elysées à Beaujon, avec la moitié des cochers. Ce fut un plai­sir pendant longtemps, de voir Son Altesse se pa­vaner en se promenant par les écuries, tandis qu'Otto, que le fumier attirait maintenant au nou­vel hôtel, étrillait ou bouchonnait lui-même quel­qu'un de ses poulains favoris. Les plus furieux, les plus indomptables, le jeune comte les prenait, et les trouvait encore trop doux pour ses promenades de chaque jour. Cinq valets suffisaient à peine à maintenir Selam ou Firdousi, et à le dompter dans la cour. Puis, quand le comte était en selle, il fallait reconnaître, avant d'ouvrir les portes, si la rue se trouvait déserte, car le premier bond du cheval le portait jusqu'au milieu de la chaussée; et ces folles témérités, la rudesse et la violence d'Otto, rajeunissaient le Duc, rien qu'aies regar­der :

II est ma vive image, disait-il souvent, se rappelant ses anciennes prouesses de boxeur et de cavalier, et toutes les fougues de sa jeunesse.

Elles lui duraient encore par accès, comme on vit lorsqu'il commença de s'empresser dans les soins de son installation. Il en mit ses bêtes, ses laquais, Arcangeli lui-même sur les dents; vingt-quatre heures de journée, le Duc les eût consu­mées comme douze. Dans sa furie d'activité, il or­donna que l'on dressât un inventaire général de ses meubles des Champs-Elysées. Le comte d'Oels venait chaque matin, en lire le détail exact, avec le cahier écrit de sa main, qui ne lui laissait plus, littéralement, le temps de manger ni de dormir. Il se plaignit, querella même Son Altesse ; finale­ment, prit le parti de se rejeter sur la goutte qui le travaillait quelquefois, et de ne plus bouger de son lit, si bien que le Duc impatient et auquel il im­portait peu qui était attelé à la roue, pourvu qu'elle marchât, se décida à lui donner un aide, et à créer dans sa maison, le titre de deuxième chambellan. Cette résolution tomba justement en cadence de plusieurs sollicitations qu'on venait de lui adresser en faveur de M. Cordebuf d'Andonville, bon gen­tilhomme de Normandie, et qui après avoir, du­rant dix années, bu frais, mangé son blé en herbe, gruge matrones et pucelles, et jeté, comme dit le proverbe, sa maison par les fenêtres, allait enfin se trouver réduit à vivre dans quelque masure, de ses choux et de son fusil, quand il fut ramassé par M me d'Esparbès, sa cousine, une des beautés des Tuileries. Elle s'employait ardemment pour lui, et redoubla d'efforts et de machines, en voyant jour à le caser auprès de Charles d'Esté.

D'Andonville, d'Andonville, répondait le Duc en riant, aux diplomates chargés de l'affaire. Hé! que diable, voulez-vous que je m'assourdisse chez moi, de ce nom de cloche?

Il consentit pourtant, de bonne grâce, à ce que M me d'Esparbès lui présentât le compagnon. C'était une sorte de colosse en hauteur et en épaisseur, l'air jovial et enflammé, qui sentait son hobereau de village, et lui donnait entièrement l'aspect de ces gros brutaux de maquignons, avec lesquels il avait si souvent trinqué; mais bon, honnête, et, pour l'instant, prodigieusement intimidé. Il rom­pit net en s'asseyant, la chaise que lui désignait Son Altesse, perdit la tête, et ne sut que tourner son chapeau dans ses doigts, tout le temps que dura l'entretien. Cette gaucherie, cet effarement plurent extrêmement au Duc, qui était l'homme le plus sensible à ce qu'on parût accablé de sa ma­jesté et de ses rayons. Il se mit donc à faire fête au d'Andonville, et, sur ce qu'il passait au même moment, un régiment, musique en tête, dans la rue, se plaindre à lui de ce vacarme de trompettes, qui l'assassinait chaque jour. Voilà l'autre qui bal­butie, puis tout à coup, prenant son parti :

Votre Altesse Sérénissime devrait ordonner, lui dit-il, qu'on mît de la paille devant l'hôtel.

Le fou rire partit au Duc, une si sublime bêtise acheva de le conquérir, et le soir même, M. d'Andonville s'installait aux Champs-Elysées. Il était temps ; le coulage y allait au delà du croyable, et les mille relâchements de règle, de service et de discipline, furent longtemps pour le pauvre majordome, autant de fâcheuses épines, qu'il n'ôta qu'à force de rigueur et de réformes de toutes sortes. Une de celles-ci, qui ne vint pas de lui cependant, et bien amère à Son Altesse, fut la suppression du chasseur en plumet de coq et des valets qui marchaient, certains jours, devant le carrosse ducal, avec leur canne à pomme d'or. L'Empereur lui-même n'avait pas dédaigné de s'expliquer assez vivement, sur cette « étiquette gothique », et il fallut bien obéir à un ordre si peu déguisé, quelque blessé qu'en fût l'orgueil du souverain exilé. Son Altesse eut, quinze jours après, une autre mortification. Les trois quarts de sa maison alle­mande, ses serviteurs les plus anciens, les plus affidés, le quittèrent, pris du mal du pays, et retour­nèrent dans leurs montagnes de Wolfenbutlel. Cet abandon navra le Duc, plus peut-être que n'aurait fait un grand et cruel malheur. Il s'attendrit en leur donnant leur congé :

Quoi, répétait-il dune voix émue, vous ne me verrez jamais plus?

Ces bonnes gens ne savaient que répondre. Il leur fit compter à chacun deux années entières de leurs gages, et à la petite Frida, la dernière amie de Claribel, une dot de trois mille florins. M. de Cramm qui parlait de départ reçut aussi de cette manne, et en proportion du traitement qu'il venait de souffrir d'Otto. Ce démon n'avait-il pas tenté de le berner, aidé de trois valets, dans une cou­verture d'écurie ? Enfin, après quelque débat, le Duc finit par tirer parole que le bonhomme demeu­rerait à son service. Ce dépit de vouloir partir n'était que grimace : M. de Cramm avait les meilleures raisons pour ne point quitter la maison. Qui eût espionné le duc Charles? Qui eût envoyé, tous les deux mois, un long rapport chiffré à Blankenbourg? Ce petit homme, grosset, basset, avec sa figure poupine, sa voix ridicule, et ses yeux naïfs, avalait depuis nombre d'années, la perfidie et la fausseté comme l'eau. Il avait été, tour à tour, aux gages de la cour de Berlin, abandonné à François V de Modène, l'oncle et le tuteur du duc Charles, puis Hanovrien, puis payé par Wilhelm; il se serait pris à un fer rouge, plutôt que de n'avoir à qui se vendre. Ce n'était pas que l'on tirât un grand profit de ses bulletins. Ils n'apprenaient rien au delà de ce que tout le monde pouvait savoir ; les événements de l'hôtel s'y trouvaient, jour par jour, à leur date, même les plus indifférents, mais sans aucune ap­préciation :

Du 6 septembre. Dieu protège Votre Altesse Sérénissime ! Ici, la plus furieuse pluie, dont Monseigneur était bien fâché. Ayant ressenti quel­que vent coulis pendant la nuit, il a commandé que l'on mît des doubles châssis à ses fenêtres et que l'on fît venir ses fourrures et manchons, à l'hôtel Windsor.

Du 14. J'aurais beaucoup à dire à Votre gracieuse Altesse, si ma plume n'était pas trop faible à exprimer mes sentiments. J'oubliais que lundi, Monseigneur est allé chez Binder, pour voir ses nouveaux équipages. Ils sont de couleur chocolat, avec des filets blancs, en bordure.

Et ainsi de suite, jusqu'au post-scriptum qui était habituellement :

Je ne dis rien à Votre Altesse de madame Au gusta Linden. La bonne dame devient chaque mois, plus renfermée et plus lunatique.

Un amusement inattendu pour celle-ci, parmi ses étagères de vieux Saxe, ses doguins et ses chats empaillés, fut l'apparition de M. d'Andonville, armé de ses volumes d'inventaires dont il ne pou­vait venir à bout et que l'Autrichienne nomma « la plus belle figure d'homme qu'elle eût vue, depuis ce pauvre lieutenant Thomayer ». Sa beso­gne ne dura guère chez Augusta que quelques feuil­lets, mais le grand cabinet commun de Hans Ulric et de Christiane lui donna un bien autre exercice. Tout ce que les arts ont de précieux, tout ce que le luxe peut étaler de somptuosité et de raffinement, Hans Ulric l'avait ramassé dans cette chambre uni­que à Paris, où il consumait, depuis des années, la bourse que lui donnait son père. Le plafond doré, sculpté en caissons, et du milieu duquel pendait un immense chandelier vénitien, était orné de médaillons d'anciennes fresques italiennes; des pièces de tapisserie, des damas de Lyon relevés d'or, des velours ramages, couleur pensée, for­maient les rideaux et les portières ; la plus superbe brocatelle de vieil or, dont les murailles étaient tendues, n'y servait que de dessous et d'harmonie à quantité de tableaux, de tryptiques, de sculptu­res sur bois, dorées et peintes, de madones d'émail entourées de fruits, et de portraits excellents des grands maîtres, dans des cadres d'écaillé et d'ar­gent noirci. Les divans, les vases singuliers, les monceaux de gravures et de livres rares, le grand piano à queue tourné en angle, les précieux meubles encombrés de violons curieux et de buires, tout cela dont la chambre était comble, y laissait à peine de quoi se retourner. Aucun coin qui ne méritât plusieurs heures de station, grâce aux merveilles entassées de bronzes, d'émaux, de por­celaines, de dentelles, d'objets de la Chine ; des coupes de cristal de roche, des gobelets en grappe de raisin, un oeuf de Nuremberg près d'un caillou breton taillé, un plat de mariage de Guido Fontana... L'on voyait au fond, dans une vitre, la dernière écritoire de Schumann, plusieurs manus­crits de Beethoven, et telles autres reliques romanesques. Un calvaire envieux chêne, trouvé à Augsbourg, et qui faisait dire à M. d'Andonville :

Quel grand sculpteur que cet Inri ! occupait le trumeau de la porte ; et quatre bustes florentins d'un marbre unique et de la bonne épo­que, des médailles, des filigranes, mille rien singuliers et charmants complétaient ces richesses immenses, dont l'amas épuisait les yeux et l'ad­miration, et pouvait apprendre aux plus connais­seurs ce que c'était que la profusion, le goût raf­finé et le fastueux.

Ecoulée parmi les livres, les tableaux, et la profonde paix de cette magnifique et calme retraite, la vie du frère et de la sur n'était qu'idéal, sou­rires, tendresse et amour du beau. Ils eurent des jours radieux, seuls tous deux, après le départ de ces importuns, à repaître leur âme de chants et de vers. La Belcredi qui s'était fait de la musique une clef de leur appartement, ordinairement si fermé à tous, se trouvait en ce moment même, à l'hôtel Windsor, où elle resta une quinzaine. Se la rappeler tout à coup et la venir enlever un ma­tin, c'avait été un caprice de Charles d'Este. Elle reparut enfin, si contente de son « cher seigneur » et de ses progrès auprès de lui, qu'elle commença de songer qu'il était temps de se mettre à l'uvre. Le vice et la noirceur de son âme, avec le per­çant de ses yeux accoutumés à sonder sans peur les mystères les plus ténébreux, lui avaient fait promptement démêler, au milieu de cette intimité de Christiane et de Hans Ulric, à quoi leur cur était entraîné. Endormis en eux-mêmes, depuis des années, dans le paisible enchantement de leur vie écoulée côte à côte, il suffisait qu'une main les poussât vers l'abîme où Giulia les voyait pencher, pour que ces joies et ces pures délices fussent changées en tourments amers et on tragiques catastrophes.

Lorsque vous serez mariée... ! avait jeté une fois la terrible femme à Christiane, afin de se mieux éclaircir. Elle en eut la joie toute pleine : Hans Ulric se dressa en sursaut, et blanc

comme son linge, tandis que Christiane protestait ne vouloir pas se marier, et qu'avec son frère, sa musique et ses livres, elle serait toujours trop heureuse.

•  Mais si votre père ordonnait? avait objecté Giulia.

•  Hé! le Duc pense bien à cela, reprit Hans Ulric d'une voix frémissante...

Et pendant plusieurs jours après cet éclat, une sorte de timidité farouche lui mit un cachet sur les lèvres, sans que ce silence prolongé pût rebuter la Belcredi. Frivole et oisive devant Charles d'Este, elle se montrait avec les jeunes gens, toute Shakes­peare et toute Beethoven. La chanteuse savait beau­coup; elle jugeait des ouvrages d'art avec goût et discernement, et simulait d'entrer dans les émo­tions des livres, aussi ardemment que le faisaient ces deux âmes enthousiastes. Ce fut Giulia qui leur révéla le sombre Manfred de Byron et la partition de Schumann qu'ils avaient toujours remis de lire. Elle leur en déclama des passages, l'invocation à Astarté : Entends-moi! Entends-moi, Astarté! Ma bien-aimée, réponds-moi, j'ai tant souffert, je souffre tant! et la scène entre le frère et le fantôme de la sur. Elevée par sa mère anglaise, elle avait joué quelque temps à Londres, car ses gestes et son pathétique n'étaient pas moins admirables que son chant; et elle parla si fréquemment de cer­taines tragédies du temps de Shakespeare, le Cur brisé de Ford, le Diable blanc de Webster, les citant comme des chefs-d'uvre, qu'elle fit naître à Hans Ulric et à Christiane le désir pressant de les con­naître. Une après-midi donc, cédant à leurs instances, elle leur en apporta les volumes, et leur débita les plus belles scènes du Juif de Malte, de Marlowe, du Valentinien, de Fletcher, et du Volpone, de Ben Jonson. Virile et d'un esprit hardi, elle aimait ces pièces singulières, dont le sang, la terreur, les épées, le tumulte et les cris dont elles sont pleines, lui faisaient rugir l'âme à l'aise. La lecture se prolongea ; à chaque fois que Giulia pensait finir, Hans Ulric et sa sur s'écriaient, jusqu'au moment où ils convinrent enfin que « cette scène-ci » serait la dernière. Elle les enveloppa tous deux d'un sou­rire et d'un regard cruel, leur dit :

Soit ! c'est vous qui le voulez !

Et se déployant avec son volume, en femme qui prend son parti, lentement, sans nommer le titre, et uniquement l'auteur qui était Ford, elle com­mença :

GIOVANNI.

Voyons, ma sur, donnez-moi votre main. J'espère qu'une promenade avec moi ne va pas vous faire rou­gir ; il n'y a personne ici que vous et moi.

ANNABELLA.

Pourquoi me dites-vous cela?

GIOVANNI,

En vérité, je ne pense pas à mal.

ANNABELLA.

A mal?

GIOVANNI.

Non, non, en vérité!... Comment vous portez-vous?

ANNABELLA, à part.

J'espère qu'il n'a pas perdu la raison! (Haut.) Je vais très bien, mon frère.

GIOVANNI.

Moi, je suis malade, et si malade, je le crains, que j'y laisserai ma vie.

ANNABELLA.

La bonté divine nous en préserve! Ce n'est pas vrai, j'espère!

GIOVANNI.

Je crois que vous m'aimez, ma sur.

ANNABELLA.

Oui ! vous le savez bien.

GIOVANNI.

C'est vrai, je le sais!... Vous êtes très belle...

Elle avait récité ce prélude d'un ton bas et glacé, et qui faisait pressentir quelque mystère. Alors la Belcredi reprit haleine. Il s'était peint un rouge sombre, avec des yeux étincelants, sur la figure tartare de Hans Ulric, et la tête en avant, le cur battant, suspendu, il attendait avidement chacune des phrases du dialogue : Christiane en face de lui, les joues pâles, la bouche entr'ouverte, pré­sentait un visage comme effrayé... Mais la voix de la Belcredi s'éleva, disant ces paroles :

GIOVANNI.

Annabella, je suis perdu! L'amour que j'ai pour toi, ma sur, et la vue journalière de ton immortelle beauté ont détruit l'harmonie de ma vie et de mon repos.

ANNABELLA.

0 mes justes craintes! Eloignez ce malheur ! Si ce que vous dites est vrai, il vaut mieux que je meure !

GIOVANNI.

Vrai! Annabella, est-ce le temps de plaisanter? J'ai trop longtemps étouffé les flammes cachées qui m'ont consumé. Combien de nuits silencieuses j'ai dépensées en soupirs et en sanglots! J v ai passé au crible toutes mes pensées, j'ai déûé la destinée, j'ai plaidé contre ma passion, j'ai fait enfin tout ce que pouvait me conseiller la noble vertu, mais ce fut inutile : mon destin veut que vous m'aimiez ou que je meure!

ANNABELLA.

Dites-vous votre pensée ?

GIOVANNI.

Que le malheur m'écrase à l'instant, si je la déguise t

ANNABELLA.

Vous êtes mon frère, Giovanni.

GIOVANNI.

Et vous ma sur, Annabella, je le sais. Alors, Giulia s'arrêta et leva la tête, et cela fît un long silence où l'on eût entendu un ciron mar­cher. Christiane toute blanche, les yeux mourants, s'était renversée dans son fauteuil; de grosses larmes s'amassaient au bord de ses paupières. Lui, le regard farouche et contraint, et sur les traits quelque chose d'éperdu, paraissait frappé de la foudre. Quel secret de leur âme angoissée retrou­vaient-ils donc dans ces cris de Giovanni et d'Annabella? Ce je ne sais quoi de poignant qu'ils sentaient en eux soudainement, à travers les détours tortueux et les ténèbres de leur cur, allonger la main sur leur blessure, ah ! savaient-ils déjà que c'était du remords et l'horreur de leur coupable paix? Des nuages enflammés s'éteignaient au couchant; les oiseaux ne pépiaient plus; la lune se levait au haut du ciel, avec son croissant d'un argent pâle, et il se répandait de tous côtés, une sérénité extraordi­naire. Cependant Giulia poursuivait :

ANNABELLA.

Vis! tu as vaincu sans combattre : ce que tu me de­mandes, mon cur captif l'a depuis longtemps résolu. Je rougis de te l'avouer, mais je veux le dire pourtant : pour l'un de tes soupirs, je poussais dix soupirs, pour

•  chacune de tes larmes, je répandais vingt larmes, non point tant parce que je t 'aimais, que parce que je n 'osais le dire; à peine osais-je le penser!

GIOVANNI.

Que cette musique ne soit pas un rêve; ô dieux, je vous en prie, au nom de la pitié !

ANNABELLA, s'agenouillant.

À deux genoux, mon frère, et par les os de notre mère, je vous en conjure ; ne livrez point mon secret à votre raillerie, ou bien à votre haine; aimez-moi, ou tuez-moi, mon frère.

GIOVANNI, s'agenouillant.

A deux genoux, ma sur, et par les os de notre mère» je vous en conjure; ne livrez point mon secret à votre raillerie, ou bien à votre haine; aimez-moi, ou tuez-moi, ma sur.

ANNABELLA.

Ainsi vous disiez vrai?

GIOVANNI.

Oui ! vrai, et toi aussi, j'espère; dis, je parle sérieuse­ment.

ANNABELLA.

Je le dis et je le jure,

GIOVANNI.

Moi aussi je le jure, par ce premier baiser.., un au­tre., un autre... encore un...

La Belcredi se tut, laissa tomber sa voix; quel­que peu de pitié lui prenait enfin à considérer Christiane, tandis que Hans Ulric, blême et suf­foqué, se remuait impétueusement sur sa chaise. Il voulut parler... sa voix s'étrangla; un orage de pleurs, de sanglots, de cris se déborda de sa poitrine, et il s'enfuit afin de les cacher... Christiane ne remuait point, deux ruisseaux de larmes silencieuses coulaient de ses paupières fermées ; le crépuscule descendait, et couvrit le départ furtif de la Belcredi.

Elle épargna dès lors, pendant quelque temps, la contrainte de la revoir à Hans Ulric et à sa sur. La chanteuse se donna pour indisposée; et cette vie obscure, tranquille, qui semblait s'écouler sans volupté, au milieu des plaisirs qui sollicitaient Giu­lia, comme sans ambition parmi les richesses qui l'environnaient, formait un contraste saisissant avec le tapage et les folies dont Emilia emplissait l'hôtel, à ce moment même. Le temps ordinaire de fleurs et de miel de ces sortes de liaisons n'avait guère duré pour le comte Franz. Aux premiers avis qu'il donna, l'Italienne s'était rebiffée avec aigreur, et les chapeaux, les plumets, les grands airs, bien loin qu'elle les cor­rigeât, avaient redoublé d'extravagance. Le pauvre patito haussait les épaules, se contentait de murmurer :

Quelle Marphise ! ou bien : Quelle Bradamante! et s'avouait, tout en lissant ses moustaches, qu'il n'avait su ce qu'il faisait, de se passer au cou cette corde.

Emilia rêvait mariage à présent, et sommait le jeune homme de ses promesses. Après les avoir reçues en l'air, ainsi que Franz les prononçait, l'I­talienne en était à les tenir pour valables, à jurer qu'on l'avait abusée. Elle voulut se dire grosse, comptant probablement sur l'effet de la tendresse paternelle. Ce fut une assez longue comédie de joie, et des bavardages intarissables sur le pou­pon, dont elle protestait par avance, qu'il aurait les yeux bleus, « et le grand appétit de son père ». Mais la tranquillité de Franz, et le peu de peine qu'il prit pour cacher son incrédulité, convainqui­rent à la fin l'Italienne que là n'était pas la fibre sensible, et ne pouvant, tout bien considéré, servir à rien, cet enfant postiche disparut, aussi promptement qu'il s'était formé. Elle ne savait que résoudre, que devenir, où tourner sa vue. Elle imagina de se retrancher derrière des scrupules de piété; Franz était boudé, traité comme un nègre, et chaque soir, la porte fermée, quand il frappait chez sa maîtresse ; mais à force de discours moraux, et de simuler la religion, l'Italienne en sentit soudain, réellement, un réveil cuisant et douloureux. Des riens lui devinrent des hydres; prières, macérations, jeûne rigoureux, les pratiques les plus austères suffisaient à peine à son repentir, à son horrible frayeur du diable. Elle donna une scène tragique, en s'allant jeter aux pieds d'Augusta, la supplier de ne point la maudire, de quoi l'autre bien étonnée, ne faisait que lui répéter :

Aber! Aber ! chère temoiselle...

Puis finalement, se mit à pleurer avec la pau­vre Madeleine. Dès lors, les visites se succédèrent ; Augusta montrait à l'Italienne comment connaître l'avenir par des calculs et des petits points, la ca­ressait, lui contait les romans de fées dont elle était pleine, et quelquefois, lui faisait fête de quelque cuisine à l'allemande, soupe aux choux, bou­lettes de farine nageant dans un brouet d'épices, et toujours des farces de chair à saucisse. Alors, voyant que rien ne l'avançait, Emilia éprouva soudain de furieux emportements. Elle brisa ses vierges, lacera ses scapulaires, et elle injuriait les saints, disant que ces grands coglioni n'avaient aucun pouvoir. Les manières soumises de Franz ne le mirent pas à couvert de l'orgueil et de l'insolence de cette impérieuse Junon. On l'entendait de deux pièces maintenant; ce parler haut ne baissait pas de ton, même pour les choses les plus intimes. L'ordinaire devint promptement trois ou quatre scènes par jour. Epuisée, elle avait recours à se faire peigner par sa femme de cham­bre, ce qui la calmait, l'assoupissait; sa chevelure lourde et soyeuse dégageait des étincelles par les temps d'orage, et ce fut ainsi qu'il lui naquit une de ces idées extravagantes, qui obligeaient parfois de douter si elle était de sens commun. Elle s'ima­gina follement que la résistance de Franz venait peut-être de prétentions, de chimères d'aristocra­tie, et tout du même élan, ne réfléchissant point, adressa au comte d'Oels les lignes suivantes. Il faut dire que selon la mode des cours, et sans que personne le prît pour bon, le Duc appelait son chambellan, familièrement, « mon cousin. »

« Comte, on me nomme Porte-Bonheur, je veux vous porter bonheur et vous rendre la santé; voici ce que je ferai pour vous : je suis catholique, je me ferai protestante, cela vous portera bonheur, puis j'ai tant de magnétisme en moi, et surtout dans mes cheveux, que ma présence dans la même chambre, suffira pour faire partir vos douleurs. En revanche, je vous demande un tout petit service, j'ai envie d'être la cousine de François; adoptez-moi comme votre fille, je ne demande que votre nom, j'ai l'idée que François se réconciliera plus facilement avec moi, si je suis sa cousine. Croyez-moi, cher comte, une bonne action vous portera bonheur, songez-y bien! gagner une âme pour votre religion! »

Emilia Catana.

On peut penser les gorges chaudes, et l'éclat de ri­sée qui accueillit cet étrange galimatias. M. d'Oels, . prisonnier dans son lit, et non par grimace cette fois, expédia aussitôt l'épître à Son Altesse, car sa goutte, chez le chambellan, rendait plus acre en­core le venin. Il n'en arriva pas toutefois, ce que le bon sire espérait; trop de soucis domestiques harcelaient Charles d'Este, pour qu'il songeât à cette bagatelle. Il était en effet, vers ce milieu d'octobre, en plein travail de s'installer à l'hôtel Beaujon. Les premières journées s'écoulèrent à finir d'a­juster mille petits coins, et entre temps, à parcou­rir la maison, suivi du fidèle Arcangeli, lequel écrivait à mesure, tout ce qui passait par l'esprit du maître, pour singulariser et embellir. Les fe­nêtres leur découvraient tout près, l'Arc-de-Triomphe, et le Duc riait quelquefois de se voir logé, lui, petit-fils du généralissime prussien, devant ce su­perbe trophée de la «Marseillaise », qui criait éter­nellement la guerre et le défi à son aïeul. La survenue du comte Otto, dont l'entresol était achevé, donna à Son Altesse une autre sorte d'occupation, et déchaîna, à travers l'hôtel, comme un tourbillon furieux, sans que le Duc en marquât moins de complaisance, et l'on peut dire de sou­mission, envers le jeune homme. Ce fils chéri promenait maintenant, partout avec lui, un bas valet de dix-huit ans, qui répondait au nom ou au sobriquet mythologique de Saint-Amour. Le plaisir de donner ensemble du cor de chasse avait introduit auprès d'Otto cette crapule d'écu­rie; la fantaisie insensiblement, s'était tournée en goût déclaré, et bientôt le jeune comte se montra jaloux de son compagnon, jusqu'à la fureur. Des plus petites choses même, Saint-Amour n'en fut plus le maître : tantôt prêts à sortir tous deux, son capricieux tyran le renvoyait, d'autres fois il l'ac­cablait d'injures, et le faisait pleurer, pour des ri­vaux dont il prenait ombrage. Les coups de pied, les soufflets n'étaient pas rares, suivis de raccommodements ; tout cela tellement public; que M. d'Oels qui commençait à se remettre, demanda un jour, ironiquement :

Si c'était là le grec que le baron de Cramm avait enseigné à son élève?

Petit, leste, rousseau, des cheveux filasse, Saint-Amour déconcertait à première vue par une lai­deur particulière, mais avec des yeux verts et clairs, et un minois chiffonné qui pétillait de tant de vice, de promesses et d'effronterie, qu'il était pire que joli. Le Ganymède ne tarda guère à se montrer paré des plus riches cravates et des habits les plus collants, plein d'argent, de pommades, de bagues et des bijoux partout où il en pouvait étaler ; glouton d'ailleurs, crapuleux, se plaisant aux ordures, et fait comme exprès pour Otto. De l'un à l'autre cependant, les derniers travaux prenaient fin, et durant une quinzaine, ce fut des installations qui se succédèrent : la Belcredi , le comte Franz, les chambellans, bref le gros de la troupe, et tous, assez peu charmés de leur nouveau séjour. Partout des niveaux différents, des montées, des recoins, des tourelles, des pièces doublées, aveuglées en débarras et en garde-robes, et parmi tant de magnificence, d'extrêmes incommodités, et les vues des appartements les plus noires, les plus écrasées, les plus puantes. Emilia même en lâcha des plaintes indiscrètement, qui, si le Duc les eut apprises, auraient sans doute empêché la grâce qu'il lui fit, d'ignorer son intrigue aussi par­faitement qu'il en était informé, et de la garder à son service. Mais en souvenir de Claribel, il voulait traiter l'Italienne autrement qu'il n'eût agi avec une autre. II rétablit donc sur un pied régu­lier, en la nommant en double d'Augusta, dame d'honneur de la comtesse Christiane. Finalement, à force d'émigrer, il ne resta plus dans l'ancien hôtel que quelques valets qui pillaient tout, la visionnaire Augusta, afin de retarder le moment d'avoir les prémices de ce plâtre neuf, et Hans Ulric avec sa sur, heureux, peut-être, de cette solitude. Elle ne put durer toutefois; un ordre du Duc arriva, si impatient et si absolu qu'il fallut obéir au plus vite, et passer à l'hôtel Beaujon; et celui des Champs-Elysées fut affiché à vendre, dès cet instant même. Le lendemain, sur les deux heures, Charles d'Este fit appeler autour de lui ses quatre enfants, Giulia Belcredi, Arcangeli, avec ses autres fami­liers en grand uniforme, et prenant la tête du cor­tège, Son Altesse se régala de les mener partout, à travers le nouvel hôtel. Les stations furent finies dans les jardins, dans la faisanderie, garnie de toute espèce d'oiseaux rares, et surtout aux fameuses caves superbement éclairées. Le Duc piaffait d'aise, portait haut la tête, et poussait à chaque moment de gros rires, qui devinrent du braire à force d'éclat, lorsque M. de Cramm, en heurtant par mégarde un des lambris du dernier caveau, éveilla de tous les côtés, de retentissantes sonneries d'alarme :

Ah! Ah ! de Cramm, répétait le duc Charles, je vous y prends vous essayiez de me voler !

Et il brandissait ses clefs, les larmes aux yeux. Puis voilà Son Altesse qui pousse une porte, dans l'épaisseur du mur, si exactement coupée, et la serrure tellement perdue, qu'il n'était pas possible de la découvrir. Un escalier bas et gironné, d'une quarantaine de marches, muni de grilles et se ter­minant par une porte en fer, à secret, conduisait à un réduit voûté, qui était la cache des trésors. Là, dans des coffres de fer scellés à la muraille et bien armés de grosses barres, dormait un im­mense argent comptant : ducats, doublons, pistoles à l'effigie des ancêtres de Charles d'Este, vieilles guinées de tous les règnes, depuis l'avènement au trône d'Angleterre de la branche cadette de Blankenbourg, frédérics, louis, napoléons, qui avaient fait maintes campagnes, parmi les équipages de l'oncle du Duc; tout cela dans des sacs étiquetés et entassés, dont le total allait à des monts d'or. Un seul coffre, rien qu'en lingots d'argent, et en billes de platine empilées, passait le million et demi. Le Duc se plut à ouvrir, entre beaucoup d'autres, plusieurs caisses emplies de monnaies neuves et frappées sous son règne, et pris de gé­nérosité, en fit un présent considérable à d'Andonville et à M. d'Oels. Il fallut essuyer en revanche de terribles explications, comment le caveau pou­vait être inondé en cas d'incendie, l'épaisseur des voûtes et des murailles, et des calculs du bout de sa canne, sur le pavé de pierres plates, à la lueur du gaz qui dansait. Charles d'Este crevait de joie et de tendresse pour son hôtel; on le voyait aller de l'un à l'autre, tout radieux, et comme porte sur les airs.

Ils revinrent dans l'antichambre, gardée par deux valets intérieurs, fort haute, dorée, magni­fique, et qui leur réservait une surprise nouvelle, à ce bas bout de la salle où le Duc les avait en­traînés. Joseph poussa un ressort caché, et la mu­raille de s'ouvrir, présentant une cage vitrée, et dans la cage un somptueux fauteuil, garni d'un marchepied de velours. Outre que par cet ascen­seur, c'était du chemin, des escaliers et de la fa­tigue d'épargnés, Charles d'Este s'en trouvait en­core touché à un endroit bien plus sensible. Esprit puéril et faussé, il adorait ces moyens romanti­ques, et tout ce qui sentait la machine, le théâtre et l'extraordinaire lui paraissait la marque qu'on était nourri dans un air de grandeur et de luxe.

Tous s'assirent l'un après l'autre, et le fauteuil les déposa au milieu même d'un escalier, devant une assez vilaine porte. Le Duc monta cinq ou six degrés à travers l'épaisseur du mur, traversa une étroite antichambre tendue de vieilles tapisseries représentant des villes italiennes, et soulevant une portière :

Messieurs, dit-il, voici ma chambre.

En face d'eux, sous un dais d'ancien velours de Gênes couleur vin, chargé de plumes, de falbalas et de broderies de vieil or, se voyait un superbe lit, doré et majestueux comme un trône. Une ba­lustrade à hauteur d'appui, la dorure épaisse et foncée, qui régnait au pied même du lit, d'un bout à l'autre de la chambre, la retranchait au moins d'un bon tiers, dans sa longueur. Là dedans, tout éblouissait, tout riait aux yeux; l'or, la peinture, la sculpture, les ornements les plus exquis et les plus riches répandus partout ; une somptuosité effré­née, le plafond d'argent et d'or mat, les murs bro­dés d'un dessin magnifique, or et pourpre, en relief d'or massif, le merveilleux tapis de Perse posé sur une natte épaisse débourre de soie; les carreaux, les fauteuils, les meubles admirables et sans prix. La nature s'était épuisée, tous les métiers et tous les arts avaient sué pendant des années, pour venir à bout de parer ce plafond, ces portes, ces murail­les, et que ce fou y pût faire la roue et y promener comme par le nez, ses enfants et ses domestiques.

Mais le coffre-fort, où est-il donc? se demanda soudain entre ses dents, le comte d'Oels, tout plein de la pensée commune.

Alors, prenant un air de sérieux et de majesté inaccoutumés, Son Altesse les conduisit à l'extré­mité de la vaste chambre, dans un grand cabinet ouvert qui y tenait, et plus bas de trois marches. Il était, jusqu'au plafond même, matelassé d'un satin flamme de soufre, où le Duc eut besoin d'at­tention pour retrouver ce qu'il cherchait. Enfin, un carillon retentit, des charnières et des ressorts ca­chés jouèrent si subtilement, qu'en un clin d'il, le panneau entier s'était replié sur lui-même, comme les lames d'un paravent, et le coffre-fort apparut. Il y eut quelques cris de surprise, répondus par les surprises voisines; après quoi, plus rien qu'un frémissement, des ondulations de murmures étouf­fés, tandis que Charles d'Este combinait les divers secrets de l'immense porte, où brillait, émaillé au centre, le Cheval-Passant de Blankenbourg. Tous cependant, attachaient dessus une prunelle étincelante, le concentrement, l'air d'attention redoublèrent sur les visages; le plus profond silence s'établit, au moment où Son Altesse ouvrit enfin la dernière serrure. Ils reculèrent instinctivement ; jamais spectacle si éclatant, si fastueux, si effrayant, ne s'était présenté à leurs yeux, pas même à leur imagination.

Dans le compartiment d'en bas, large et profond à lui seul, comme une médiocre alcôve, des monceaux de billets de banque, mille sortes de papiers d'Etats, de Villes et de Compagnies, entassés et jetés en désordre, composaient un chaos de riches­ses prodigieuses, en attendant M. Smithson, le seul capable de le débrouiller. Les espèces se montraient au-dessus, en grosses piles de louis, quelques-unes écroulées et formant une mare, de laquelle le Duc puisait chaque jour, son argent de poche ; et le haut immense du coffre-fort était destiné pour les bijoux, la vaisselle et les orfèvreries, étalés avec une pompe admirable. Ce qu'il y avait là de joyaux, de diamants, de fils de perles, de montures inestimables provenant du trésor des anciens ducs, de sacs de velours vert pleins de pierreries, de curiosités et de raretés, eût lassé plusieurs heures de patience à entreprendre de les nombrer. Mais le plus beau était le fond, capitonné de satin aurore, et qui éblouissait d'émeraudes, de saphirs, de brillants superbes, et de grands tours de merveilleux rubis. Il est incroya­ble la clarté que donnait cet amas de diamants ; leur arrangement composait comme une espèce de soleil mystérieux, dont la splendeur étonnait les yeux; et dans la lumière crépusculaire, devant ces richesses inouïes, le silence extrême annonçait assez de quelle occupation profonde tous les es­prits étaient saisis.

En cas de danger, reprit le Duc d'une voix étouffée, et désignant le coffre béant, il peut, au moyen de chaînes et de contrepoids, descendre au fond du grand caveau.

Ce fut la seule parole prononcée. Agités, oppres­sés qu'ils étaient, le moindre mot eût décelé leur trouble. Ils avaient beau se composer, la passion se montrait sur les visages; et, excepté Otto, Ulric et Christiane qui, tous trois, ne voyaient guère ce qu'ils voyaient, pour le reste des assistants, les fréquents changements de postures, des regards sombres ou hagards, un soin de s'éviter les yeux, dont ils craignaient le feu et le langage, et les sou­pirs qui se faisaient entendre par ci, par là, comme à la dérobée, les rendaient, malgré leurs efforts, des personnages vraiment expressifs. Le bon d'Andonville, tout ébahi, les sourcils haussés d'étonnement, ne savait où il en était; le baron de Cramm dévoré d'envie, souriait avec une angoisse visible, dont il suait à grosses gouttes; et même Franz, toujours assez libre dans sa taille, ne lançait plus à Emilia de ces brillantes illades d'intelligence. Un silence éperdu et profond où qui que ce soit ne bougeait, s'était appesanti sur la chambre. Le comte d'Oels, les yeux étincelants, qu'il repaissait du coffre-fort, montrait comme peintes avec horreur, sur sa physionomie de ré­prouvé, l'avarice et la convoitise qui le perçaient; et on les lisait non moins clairement au visage d'Emilia, à travers la stupeur de l'Italienne....

Alors, une même pensée fit soudainement se re­garder Arcangeli et Giulia; l'Italien nerveux, compassé, dont on voyait qu'il se savait bon gré de conserver son jugement parmi cet émoi général ; elle, plus dégagée encore, seulement un peu pale, avec un feu d'esprit jaillissant de ses prunelles, et qui perçait les fronts et les poitrines. Ils se lancè­rent par les yeux le mépris, le défi et la lutte, puis tous deux détournèrent la vue; et Giulia venait de se jurer qu'un jour ces trésors lui appartiendraient. Pénétrée d'espoir, de cupidité et d'attention sur elle-même, son cur, épanoui à l'excès, ne trou­vait plus de quoi s'étendre... Ces trésors lui appar­tiendraient... Et le regard de la chanteuse en­veloppa Ulric et Christiane, tristes, pensifs, et voyageant peut-être en des espaces éloignés, puis se posa d'une façon étrange sur le comte Otto qui bâillait, les yeux fixés au plafond.

V

Lui ! le temps était venu maintenant de frapper un coup décisif. Après tant d'incurie, de timidité, de désirs aussitôt noyés dans la nonchalance et la torpeur, la Belcredi se retrouvait enfin; elle sentait s'agiter au fond de son sein, mille serpents soudainement réveillés, qui ne lui laissèrent plus aucun repos. La nuit, le jour, même en conver­sant, Giulia rêvait et ruminait ce grand tas d'argent et de pierreries; l'éclat de cet or lui demeu­rait attaché au fond des prunelles. Toute sa personne en prit alors une sorte de brillant nouveau, le teint plus rose, l'air plus vif, la conversation délicate et gaie. Mais sous cette douceur simulée, qu'elle faisait servir comme d'un fard, pour tromper ceux qui l'approchaient, la chanteuse roulait d'affreuses pensées et des recherches infernales. Ses journées n'étaient occupées qu'à repasser en elle-même. L'obstacle des enfants du Duc ; elle bandait son esprit sans relâche, à inventer quelque plan du démon, qui pût s'avancer sourdement, grossir au-dessus de leur tête, et de sa chute, les écraser. Tout lui riait à ce moment. Elle s'ancrait so­lidement chez Son Altesse à force d'esprit, de complaisances, et de louanges renforcées qu'elle lui jetait à pleines mains. Sa faveur croissante parut lors de la distribution que fit Charles d'Este de médailles d'or à son effigie, portant au revers, la cérémonie de l'inauguration de l'hôtel. Il en ac­compagna l'envoi chez la Belcredi d'un grand cabi­net à tiroirs, plein de riches galanteries, et un petit présent de dentelles à Christiane. Ce cadeau, que Giulia se chargea d'apporter elle-même, lui servit à renouer commerce, et à espionner de nouveau chez Christiane et chez Hans Ulric. Elle put être satisfaite, s'applaudir du succès entier de ses plus cruelles espérances. Ah ! c'étaient bien vraiment le deuil et la douleur qui sortaient de ses lèvres, l'après-midi qu'elle avait lu aux deux jeunes gens l'émouvante scène tirée de T'is a pity she's a whore. Christiane et Ulric, ce jour-là, avaient avalé un poison mortel, et qui commençait de les infecter. Ombrageux, le sourcil froncé, le regard farouche et défiant, on les voyait tressaillir tout à coup, comme si eût encore retenti à leurs oreilles ce terrible avertissement :

Vous êtes mon frère, Giovanni !

Et vous ma sur, Annabella ! que Giulia leur avait fait entendre. Hélas! qu'il était loin déjà ce temps délicieux où leur vie cou­lait si doucement, où toute leur âme s'épanchait en une puissante, une chaste, une suave délec­tation, rien qu'à se rencontrer les yeux. Mainte­nant, je ne sais quoi d'inquiet qui s'échappait, les harcelait sans cesse au fond d'eux-mêmes; et ces transports intérieurs ne se marquaient que trop au dehors par la rougeur de leur visage, leur pouls inégal et irrégulier, et les tristes vapeurs qu'envoyait à leur tête leur sang enflammé. De quelque côté qu'ils se tournassent, eux, qui jadis vivaient le cur mêlé et comme flottant l'un dans l'autre, toujours ils rencontraient à présent une gêne, une honte, en face, ainsi qu'un mur qui les séparait. Assis près à près ou causant, l'esprit leur partait à chaque minute; ils peinaient à tenir leurs gestes et leurs regards dans de perpétuelles entra­ves; et ce silence qu'ils s'imposaient, tous ces mé­nagements forcés, loin de leur servir de remède, découvraient la gravité du mal, et pressaient leur subtile ennemie d'en venir enfin à la catastrophe.

Un matin, vers les dix heures, tandis que Giulia se trouvait justement chez le frère et la sur, un laquais monta la demander de la part de « Mon­seigneur le Duc, » lequel l'attendait à l'orangerie. Il s'y amusait depuis quelque temps, à aller voir ouvrir les caisses emplies à Wendessen pendant la débâcle du 25 juin, du moins cette grande partie que le comte d'Oels avait pu soustraire à la rapacité des Prussiens; et ces séances d'ordinaire, fournissaient les scènes les plus contrastées de colère et de gaieté de Son Altesse.

La Belcredi trouva Charles d'Este en manteau de lit, qui se levait de devant une psyché, Arcangeli achevait précisément de le pommader, pendant quoi, le maître s'ennuyant, avait réclamé Giulia. Au dehors, la pluie ne cessait point; un ciel gris qui tombait par les baies cintrées, éclairait à peine l'immense salle, avec ses gradins d'orangers et le sol bitumé, encombré de vases et de porcelaines, que l'on tirait des caisses défaites. De grands es­cogriffes, en veste rouge, s'agitaient paresseuse­ment; des coups de marteau résonnaient, et le duc Charles, pris d'accablement, bâilla et dit qu'il vou­lait partir, mais Giulia, tout en badinant, le pria de rester encore. Les laquais s'allaient mettre à l'instant après une dernière caisse, et il était venu à la chanteuse un étrange caprice de femme de savoir ce qu'elle contenait, comme un subit et inexplicable pressentiment.

Le couvercle bientôt s'enleva sous le ciseau, et la Belcredi se pencha, mais elle resta désappointée, tandis que Charles d'Este disait en riant :

Bon ! ce n'est que de la musique.

Elle avait déjà pris à la main un de ces cahiers manuscrits; et Giulia reconnut aussitôt le premier

acte de la Valkyrie. Parmi le désordre de la nuit de fuite, les soldats avaient emballé mille sortes de bagatelles qu'on eût aussi bien fait de laisser, et ces musiques, probablement à cause du maroquin rouge et armorié de leur couverture. Toutes les parties étaient là, même celle du chef d'orchestre, portant des corrections au crayon et des annota­tions de la main de Wagner,

Alors le duc Charles revit en esprit cette soirée, la salle éblouissante, Sieglinde et Siegmund sur le théâtre, l'attente universelle... et ce courrier qui grattait à sa loge. Il avait tiré de sa poche un petit miroir à main de malachite, et il s'exami­nait le nez qui lui rougissait depuis deux semaines, à son cruel déplaisir ; puis, lâchant un ricanement forcé :

Ah ! ah ! messieurs les Prussiens n'aiment pas la musique, dit-il enfin. J'aurais voulu tout au moins, que l'acte fût fini.

Le rouge monta furtivement au visage de Giulia, ses yeux étincelèrent de saisissement; un sourire dérobé et noir que cette Joconde s'adressait à elle-même au plus profond de sa pensée, parut comme la sombre aurore de quelque machination d'enfer, qu'elle venait de concevoir. Le Duc, toujours le nez dans son miroir, se passait doucement du blanc dessus, avec une patte de lièvre, et répétait entre ses dents :

Oui ! oui ! j'aurais bien voulu que l'acte fût fini !

•  Cher seigneur, dit à ce moment la Belcredi, d'une voix tranquille, et le regardant entre les deux yeux, il ne tient qu'à vous de l'entendre en­core. Que Votre Altesse redonne ici, et cette fois loin des interrupteurs, la représentation qui n'a pu s'achever à Wendessen.

•  Sans doute, dit galamment le Duc, après un instant de silence, je vois bien Sieglinde; avec un Siegmund...

Mais la chanteuse interrompit :

•  Votre Altesse me pardonnera! je ne songeais pas à moi-même, en lui adressant cette proposition; je ne songeais même pas, ajouta-t-elle, à aucun acteur de théâtre.

Et nommant tout de suite, Hans Ulric et la com­tesse Christiane, la Belcredi vanta, sur un ton qui s'échauffait, le grand effet qu'ils feraient à la scène, s'enthousiasma de leurs voix, les plus admirables qu'on pût trouver :

•  Des voix telles qu'à ce moment, il n'y a pas les pareilles dans un seul théâtre, et je m'y connais, Monseigneur....

Et, contente de l'ouverture avec laquelle le duc Charles recevait cette idée de représentation, se répandit finalement, en tendresses et en épanchements.

Elle remit vingt fois par journée, cette question sur le tapis, toujours à louanger Hans Ulric et Chris­tiane, toujours à féliciter Charles d'Este de la soirée de Wendessen, où il avait réussi jusqu'au mira­cle, disait elle, sachant bien le succès assuré, quand on pinçait au Duc cette corde. C'était d'ailleurs le temps de cette étonnante vogue des théâtres de so­ciété ; on ne parlait que de mascarades, de comédies, d'opéras. Les princesses les plus princesses, étu­diaient, déclamaient des rôles, et les jouaient chez elles, en plein public, et en habit de comédiennes. Le Duc, soufflé par sa favorite, et amené adroite­ment à ce que désirait Giulia, s'engoua donc peu à peu, de donner, pour inaugurer l'hôtel Beaujon, une fête qui surpassât tout, et qui restât comme un modèle de luxe fastueux et de goût :

Excellent ! nous ferons entendre à ces imbé­ciles de Parisiens qui ont sifflé Tannhaiiser, un acte inédit de Wagner...

Et l'ennui dont il recommençait à dépérir, tête-à-tête avec Arcangeli, de qui l'étoile pâlissait, enfonça au Duc sa résolution. Dès ce moment, l'hôtel et les conversations des familiers ne retentirent plus que de l'opéra, et Christiane et Hans Ulric demeurèrent les seuls à ignorer le gala déclaré, et le rôle que Son Altesse leur y destinait. On les apercevait en effet, s'il se peut, encore plus rarement qu'aux Champs-Elysées, et leur chambre, précisément pareille à l'ancienne, même les sculptures et les ornements, et les caissons dorés du plafond, avec ses peintures exquises et l'immense chandelier vénitien, ne leur donnait aucune idée qu'ils fussent dans un endroit nouveau. Triptyques flamands, madones d'émail entourées de fruits, tableaux excellents des grands maîtres, la vitrine aux reliques romanesques, les quatre bustes florentins, les mêmes merveilles entassées de livres rares et curieux, d'étoffes, d'ivoires, de chinoiseries, de brimborions précieux, la vieille harpe peinte dans son coin, les théorbes et les archiluths traînant ça et là sur les fauteuils, tout cet identique arrangement qui fut terminé vers Noël, après un désordre assez long, reporta Christiane et Ulric irrésistiblement, aux journées lumineuses et tranquilles que ce cabinet leur rappelait. Le frère et la sur respirèrent ; le joug qui accablait leur âme parut se relâcher quelque peu. Ils reprirent du plaisir à la lecture; la musique longtemps ou­bliée, se fit de nouveau recevoir; on eût dit qu'une goutte des anciennes délices, de ce fleuve de ten­dresse et de suavité qui coulait autrefois dans leurs veines, s'y insinuait encore. Un matin, enfin, Christiane s'oublia dans les bras de Hans Ulric, et la tête sur son épaule, jusqu'au moment où une voix partit, une voix intérieure qu'ils connaissaient bien :

•  Vous êtes mon frère, Giovanni!

•  Et vous ma sur, Annabella!

Ils pâlirent, ils s'éveillèrent, et les écailles leur tombant des yeux, tous les deux reconnurent les progrès de leur cancer intérieur. Au bord de quel précipice ils s'étaient endormis; parmi quels flots et quelles tempêtes ils avaient cru être en sûreté! Ce furent d'effroyables journées, pour les miséra­bles enfants. Ils cherchaient à tromper les heures en mille sortes d'occupations, et, continuellement pressés par l'inquiétude qui les dévorait, se répan­daient de tous côtés, au Bois, aux courses, dans les sociétés. Mais cette dissipation banale, ces remèdes que l'on prescrit, ne leur empêchaient pas les souf­frances : il en aurait fallu boucher la source, qui était leur propre cur. Christiane pâlit et maigrit. Ses yeux éteints se creusèrent, son visage se défigura; elle fondait en larmes fréquemment, et Hans Ulric, jadis la patience même, devint irritable et nerveux ; un léger bruit, l'odeur d'une rose suffisaient à l'in­commoder. Mais les nuits principalement, leur présentaient mille idées affreuses; quelque chose de plus violent remuait alors dans leurs entrailles, et ils restaient épouvantés du monstre qu'ils nour­rissaient en eux ; ou bien, s'endormaient-ils enfin, il leur venait des tourments cruels, comme dans le jour, par les songes.

Cependant, à l'hôtel, autour d'eux, tout se pré­parait pour le gala. Les ouvriers dressaient déjà l'estrade et le reste de l'appareil dans le salon des Miroirs, et le Duc allait voir chaque après-midi, la maquette du décor chez le vieux Séchan, dont l'immense atelier l'amusait. Le chef d'orchestre du théâtre lyrique s'était engagé à fournir les musiciens; pour chanter Hunding,on aurait Doëry, le fameux baryton de Vienne, auquel la chanteuse écrivit ; toutes choses enfin, s'annonçaient au mieux. Alors seulement, quand la Belcredi vit le Duc ainsi échauffé, elle rappela à Son Altesse qu'il fallait prévenir Christiane et Hans Ulric. Mais dès les premières paroles, ils refusèrent l'un et l'autre, assurant qu'ils ne consentiraient point à chanter en public. On peut penser l'étrange vacarme, et les impré­cations du duc Charles : Il serait donc toujours barré en ses moindres desseins! ce petit plaisir après lequel il languissait depuis si longtemps, un caprice d'enfant l'en voulait priver; bref, tant de furieux emportements que Christiane enfin céda, puis Hans Ulric, la voyant pleurer, accorda ce qu'on exigeait. A bien penser, ils n'avaient tous deux, d'autre raison pour ce refus, que l'embarras de monter sur les planches ; mais qui sait si la dis­traction ne leur en serait pas profitable, et un al­légement à ces heures, qui leur marchaient à pas de plomb?

Ce fut Giulia Belcredi, qui se chargea de montrer leurs rôles à la comtesse et à son frère. Dès le soir du lendemain, elle était chez les jeunes gens, gaie, légère, causante, voltigeante, et qui s'extasia de la chambre terminée, et des mille choses charmantes, curieusement étalées partout. On avait allumé quelques bougies de cire du grand chandelier, dont la lumière faisait distinguer jusqu'au moindre trait des tableaux qui se trouvaient au haut des mu­railles, et qu'on éteignit pour répéter. Le silence régnait partout, avec une sorte de majesté; Giulia, devenue sérieuse, était toute droite au piano; et une seule lampe, dans la vaste chambre. La Bel ­credi s'assit enfin, promena ses doigts sur le cla­vier, puis, avant que de commencer, demanda aux chanteurs s'ils se rappelaient le poème.

Ni l'un ni l'autre n'avait bien compris ce pre­mier acte, si brusquement interrompu, et la Bel­credi, prenant la parole comme pour entrer en matière, leur en fit le récit rapide : Siegmund secouru par Sieglinde, Hunding qui le reconnaît, le provoque, puis le héros demeuré seul ; il rêve, il sent sa poitrine s'enfler, Sieglinde apparaissant alors, les aveux, le long duo, la fuite, sans qu'un seul mot de Giulia eût révélé de quel plus som­bre crime encore, leur adultère se noircissait. Elle frappa ensuite quelques accords, et Hans Ulric com­mença.

Ils dirent le premier duo, chantèrent leur partie séparément, dans la scène avec Hunding, qui suit. Comme deux cordes à l'unisson, dont l'une sonne quand on touche l'autre, le cur leur vibrait de se répondre. Ils s'exaltaient, donnaient leur pleine voix; des élans d'amour leur revêtaient l'âme de joie et de lumière, de toutes parts, et quand ils entonnèrent à la fin, le chant triomphal du Printemps, Christiane et Hans Ulric se saisirent la main. Fié­vreux, enthousiastes, haletants, ils allèrent, sans faire une faute, jusqu'à la fin de cette admirable page.

Alors Giulia dit, comme sortant d'un rêve : Il se révèle à l'acte suivant, que ce sont le frère et la sur, tous les deux, les fils du dieu Wotan, caché sous le nom de Walse.

Ils pâlirent extraordinairement, et leurs mains s'ouvrirent, se séparèrent ; leur visage enivré s'éteignit, crispé d'un mouvement convulsif ; un si­lence extrême annonça de quelle horreur ils étaient saisis. Christiane avait fermé les yeux, comme le soir où la Belcredi leur lisait la scène de Ford; Hans Ulric, éperdu de stupeur, regardait fixement dans l'ombre, un Rembrandt vieux, peint par lui-même, aux yeux pénétrants et mélancoliques. Quel démon se divertissait, connaissant le trouble de leur âme, à leur lever sans cesse ce fatal rideau? Etaient-ils donc dépeints partout, ces cruels tour­ments dont ils mouraient, et les chants des musi­ciens, ainsi que les vers des poètes, n'allaient-ils plus leur faire entendre désormais, que le crime et l'horrible désir dont ils étaient brûlés eux-mêmes? Le frère et la sur ne remuaient point ; d'autres ardeurs s'enflammaient en eux, que leur cur ne leur avait pas encore expliquées; ils ne formaient aucune idée ; et parmi cette affreuse agonie, à chaque convulsion de leur pensée mourante, ils se sen­taient plus enfoncés, non dans un mal particulier, mais dans un abîme de tous les maux.

Et Hans Ulric, le lendemain, pour la première fois depuis leur tendre enfance, ne parut pas chez Christiane. Etendu sur un divan, à plat ventre, l'enfant se déchirait la poitrine par des cris et des gémissements. Il exécrait les codes, les lois, toutes les entraves des hommes; il songeait à ces rois d'Egypte que la coutume contraignait d'épouser leur sur ; il enviait le destin des bêtes ; il eût voulu être poussière; puis, après ces mornes mé­ditations, éclataient non plus des sanglots, mais des râles, mais des hurlements, qui s'éteignaient enfin en voix confuses, en soupirs, en longs bal­butiements. Il se dressa, essuya ses yeux rougis, et il se promenait par la chambre. Sa tête n'était plus occupée que de deux vers bizarres, en an­glais, qu'il se déclamait continuellement :

T 'is good; though music oft hath such a char To make bad good, and good provoke to harm

Il cherchait dans quel poème il les avait pu lire : Pauvre âme! répétait-il tout bas, en s'adressant à Christiane; elle lui était, il le sentait bien, plus son cur que son propre cur, plus ses souffran­ces que ses propres souffrances; et, à la pensée de sa sur, ses larmes sanglantes redoublèrent.

Il était plein d'elle, il se redoutait, mille démons lui tournoyaient dans l'âme ; et Hans Ulric vécut ainsi, les jours suivants, tantôt, stupide et silencieux, puis, frénétique, à faire craindre que tout ne se rompît en son corps. Il jeta dehors ses pendu­les, dont le battement l'importunait; il se trouvait laid dans les glaces, et il sanglotait amèrement. Partir! je veux partir, la quitter! Mais ses résolu­tions les plus fortes, tout d'un coup, se perdaient en l'air. Hélas! plus il pénétrait dans son secret, plus il trouvait que c'était ses entrailles mêmes ; et criant, se roulant parterre, écumant, il ne sor­tait de ces furies que pour demeurer couché sur le dos, tout débraillé, la bouche ouverte, dans l'état d'un homme qui se meurt...

Il s'étonnait pourtant, l'infortuné, de ne pas en­durer davantage : Eh quoi! n'était-ce que cela? Les mots : passion, tourment, désespoir, lui avaient toujours présenté, alors qu'il les lisait clans les li­vres, un sens plus cruel et plus âpre que ce petit spasme de ses nerfs, ce mouvement de son cur un peu plus rapide. Et Hans Ulric s'indignait alors contre lui-même, son repos lui faisait horreur; il appelait, il embrassait, il étreignait la souffrance désespérément, et ne pouvait s'en rassasier.

Il fallut bien cependant s'habiller, dans la soirée du cinquième jour, et si cruel que fût l'effort pour le jeune homme, porter chez Son Altesse qui le de­mandait, son corps malade et son âme bourrelée. Christiane s'y trouvait déjà, à qui le Duc venait d'offrir une montre émaillée en forme de luth, de même qu'il donna ensuite à Hans Ulric, une boîte de pistolets, pour faire entièrement passer, grâce à ces cadeaux, ce qui pouvait leur rester d'humeur.

Ils ne levèrent point les yeux, mais l'accent saccadé de leur voix, leurs soupirs, leurs moin­dres mouvements, répondaient l'un dans l'autre, au frère et à la sur, et les emplissaient douloureusement. Tout était silence autour d'eux ; César dormait sous les pieds du Duc, la chanteuse parlait de Karl Doëry, lequel ne pouvait quitter Vienne ; et une tentation croissante leur venait de se re­garder, fût-ce un seul instant. Hans Ulric enfin, tourna la tête; elle portait au cou, suspendu à un velours, un médaillon de leur vieille nourrice, Margarèta Bracholz, la surveillante de leur enfance, à Herrenhausen et à Blankenbourg. Un torrent leur passa dans l'âme, avec ces souvenirs oubliés Hans Ulric se dressa à demi, près de crier, de s'élancer et, au milieu de leur poitrine, je ne sais quoi de suave et de fort, qui semblait s'échapper de leur cur, jaillissait à bouillons redoublés.

A partir de ce jour, ils ne luttèrent plus, s'aban­donnèrent à leur destinée ; Hans Ulric retourna chez Christiane; ils recommencèrent à répéter, s'enivrè­rent, sans en rien craindre, de ces chants brûlants de la Valkyrie. La Belcredi, qui les suivait comme pas à pas, dans leur âme, cessa enfin de jeter du venin sur une plaie déjà mortelle, et les visita ra­rement, sûre qu'ils ne pouvaient désormais, se déprendre de leurs attaches criminelles.

Ils sentirent les rêveries, les fureurs, les désirs cuisants, toutes les violences de la passion. Chris­tiane ne pria plus ; des cheveux blanchirent à Hans Ulric. L'oisiveté, la nonchalance, les nour­ritures délicates, les tendresses feintes des opéras qui leur amollissaient le cur, cette poésie fumeuse qu'ils buvaient et que leur tête était trop faible pour porter, ce luxe qui les entourait, tout cons­pirait à les amener au bord extrême de l'abîme, jusqu'au moment qu'après ces longs oublis, leur conscience réveillée dardait soudain à leurs yeux un trait de flamme si violent, que c'était comme un coup de foudre rompant tout. Ils se fuyaient avec horreur; mais à peine demeuraient-ils seuls, qu'une faim de se revoir encore, les pressait et les violentait; et aussitôt qu'ils s'étaient revus, ils n'avaient plus que des tourments, du vide, un morne accablement, et des pensées ardentes et confuses, s'effaçant les unes les autres.

Ils en vinrent à se haïr, à se lâcher des dure­tés, des mots amers, tant leurs souffrances s'aug­mentaient. Souvent, assis face à face, une séche­resse soudaine les laissait glacés, pendant des heures, sans que ni l'un ni l'autre pût produire la moindre pensée de tendresse. Oh ! que n'eût pas donné Hans Ulric, pour une de ces effusions, où son âme autrefois, se tenait comme suspendue à sa sur ! Farouches, indifférents à tout, Christiane et lui faisaient pitié. Ils recouraient à la nature, mais les champs, les forêts, le soleil n'étaient plus une joie pour leurs yeux; ils se réfugiaient dans l'art, mais ils avaient en eux, un vide énorme, où la musique et la poésie n'entraient plus. Comme une eau gelée et brillante qui, le moment d'après, n'est plus que de la boue, leurs occupations d'autrefois, sitôt qu'ils y touchaient à présent, se changeaient en un néant obscur. Dévorés d'une infinité qui ne pouvait être assouvie, leur amour lui-même sem­blait fuir et s'effacer dans leur âme. Christiane ne m'aime pas! se répétait alors Hans Ulric éperdument; il voulait la tuer, se tuer lui-même; et chaque instant de leur vie, chaque battement de leur pouls, chaque éclair de leur pensée, avait maintenant plus de tortures, et l'on peut dire plus de durée, que tant d'années de leur intimité.

Les journées s'écoulaient cependant, avec une effroyable vitesse, et le Duc qui mourait d'impatience, semblait encore pousser les heures de ses mains, à force de courir et de trépigner dans les derniers préparatifs. La machine matérielle était presque terminée. On avait remplacé Karl Doëry par l'un des barytons du théâtre Lyrique : Wagner enfin, sur un second billet flatteur de Son Altesse, accorda l'autorisation qu'on lui demandait ; si bien que, lorsqu'on eut rangé dans la salle, trois cents fauteuils pour pareil nombre d'invités, il ne resta plus qu'à marquer le jour de la répétition générale, à laquelle le Duc voulut assister, et qui tomba le samedi, 21 janvier.

Christiane et Hans Ulric essayèrent leurs costumes, dans l'après-midi; ce n'était pour lui, qu'un sayon de cuir, et pour elle, une longue tunique de laine blanche, avec une plaque d'or qui serrait ses cheveux. La Belcredi vint les chercher sur les huit heures; et ils descendirent tous trois, à un petit sa­lon fort éclairé, qu'on avait ménagé en arrière des coulisses, et qui rendait chez Christiane, par un degré dérobé.

•  Ah ! mon Dieu ! comtesse, dit Giulia, vous avez oublié vos pendants d'oreilles.

C'était une nouvelle galanterie du Duc, deux dents de lion montées en or; rude bijou, que Son Altesse avait fait ciseler pour Sieglinde.

•  Vous les trouverez dans le secrétaire, dit Christiane à Hans Ulric qui remonta.

La chambre était déserte et tranquille; deux grosses lampes l'éclairaient. Hans Ulric avait ouvert le curieux meuble, incrusté d'écaillé et d'i­voire; et comme il l'allait refermer, et descendre avec l'écrin, tout à coup, dans le fond d'un tiroir, il aperçut ses pistolets, car Christiane redoutant quelque frénésie désespérée, les avait enlevés de chez lui, sans qu'il y prît garde.

Il ouvrit la cassette d'argent, blasonnée du Che­val-Passant, comme tout ce qui sortait des mains de Charles d'Este, et vint regarder ces belles armes, à la clarté d'une des lampes. Alors, le silence qui l'environnait, soudain, lui parut extraordinaire; des souvenirs profonds et confus l'assaillirent, tan­dis que son cur s'affaissait dans un vague de souffrance intolérable; et machinalement, le jeune homme continuait de charger l'un des pistolets, en passant à droite et à gauche, des regards éperdus.

Ulric ! Ulric 1 appela Christiane d'en bas.

Il fit un bond, repoussa la boite dans le secré­taire, et descendit précipitamment.

La marche des Hussards de Blankenbourg, que l'orchestre jouait, pour tirer du Duc quelque royale gratification, annonçait déjà l'arrivée de la com­pagnie, dans la salle. Charles d'Este se montra en tête, donnant le bras à la Belcredi ; elle avait les épaules nues, une aigrette de diamants, et un habit d'étoffe magnifique, or et blanc, chamarré de diamants et de perles ; puis venaient, en un seul peloton, les deux bâtards, Arcangeli, M. d'Oels tout bardé de ses croix, avec les autres familiers, et enfin, seul derrière tous, qu'il dominait de la pleine tête, le colossal habit sang de buf où suait M. d'Andonville. Le Duc s'assit sur un fauteuil, au premier rang; il mit Giulia à sa droite, et Otto de l'autre côté, quelque peu en arrière de lui.

L'orchestre préluda; une tempête grondait; puis le rideau se sépara par le milieu, et l'habitation apparut, avec des épieux aux murailles, sa massive porte à peine équarrie, et le toit soutenu d'un frêne géant, aux flancs duquel brillait la garde d'or du glaive promis au Walsung. Ulric-Siegmund fit son entrée; Christiane entonna les premières notes du chant de Sieglinde, et tous deux, au milieu du calme violent qu'ils essayaient de s'imposer, sen­taient revenir à leur âme, ainsi que par confuses bouffées, le temps où ils jouaient jadis à Herren-hausen, des comédies et des drames enfantins.

Cher seigneur ! souffla la Belcredi à l'oreille du Duc, parmi les battements de main qui accueil­laient la fin de la scène, voyez comme la comtesse joue bien son rôle.

Immobile à un coin du théâtre, tandis que du seuil, le farouche Hunding faisait un geste de sur­prise en apercevant l'étranger, Christiane attachait sur son frère, des regards absorbés et noirs. Elle l'ai­mait, elle l'aimait ! Que servait de lutter plus long­temps?... Les énormes lustres flambaient au-dessus de la salle déserte, toute préparée et rangée; d'é­clatants applaudissements se succédaient presque sans relâche. Oui! l'on pouvait les applaudir, les misérables! Ce qu'ils jouaient, c'était leur pro­pre cur; cette musique dont ils amusaient les oreilles des indifférents, c'étaient les cris mêmes de leur passion. Un flot de larmes lui monta aux pau­pières. Puisque les dieux, puisque Wotan poussait Siegmund dans les bras de sa sur, l'inceste était-il donc un crime? Et, défaillante, les regards fixes, abîmée au fond d'elle-même, où il se coulait à cette pensée, une angoisse de volupté, Christiane continuait de songer profondément.

Bravo ! bravo! exclama le Duc, claquant des deux mains à Sieglinde, quand elle se retira d'un pas lent,

La nuit s'était répandue sur le théâtre; Hans Ulric restait seul maintenant, auprès du foyer qui se mourait. La symphonie douce que jouait l'or­chestré, n'arrivait pas à son oreille; il s'élevait en lui violemment, mille imaginations, mille désirs; son âme, déjà toute prête au crime, dévorait l'inceste par la pensée. Une porte s'ouvrit; c'était Sieglinde.

Elle avait endormi son époux, en lui versant à boire un narcotique ; elle venait pour montrer à Siegmund, l'épée plantée dans le frêne; et cepen­dant que tous les deux, ils parcouraient le vaste théâtre où, dans l'obscurité, Sieglinde avait l'air d'un fantôme blanc, il semblait de nouveau à Hans Ulric, que tout cela ne fût qu'un rêve. Eh! le savait-il, après tout, s'il dormait ou s'il veillait ? Le monde lui apparaissait comme à travers des yeux troubles et vagues, cachés bien avant au fond de son âme. Ce qu'on appelle souffrir et vivre, est-ce autre chose, se demandait-il, qu'une partie un peu plus excitée d'un morne et continuel sommeil ? Mais une mélodie s'éleva, forte et héroïque comme le printemps; l'énorme porte, en sursaut, s'ouvrit avec un grand fracas; la blancheur de la nuit inonda la chaumière. Alors, selon que le veut le poème, Hans Ulric enlaça Christiane dans ses bras; et il sentait battre contre son cur, ce cur plein de lui. Leurs voix s'élevèrent à l'unisson, suivies d'un silence d'ex­tase, où l'on n'entendit plus que le murmure inquiet, la rumeur gonflée et palpitante de cette belle nuit de printemps. Tout était volupté, frémisse­ments, tourments d'amour; et la lune, au plus haut du ciel, éclatante et fluide comme le lait, ré­pandait partout un immense philtre, qui forçait les êtres d'aimer. La forêt vivait et soupirait, les ruis­seaux s'enflaient de tendresse, des frissons re­muaient les amants, enlacés au fond de la scène ; dans cet embrassement redoublé, ils prenaient possession d'eux-mêmes. Un instinct leur donna comme un branle secret, pour s'avancer chanter au moment marqué ; et cette musique toujours plus chaude, plus pétrie de flamme et de passion, les embrasait, les enivrait : hésitations, scrupules, remords, les deux amants sentaient je ne sais quoi de lourd qui s'envolait, de toutes les parties de leur âme. Ils chantaient, ils chantaient encore; tout ce qu'ils n'avaient jamais pu dire, ils se le criaient par ce chant, qui était leur aveu nuptial; ils triomphaient, ils s'adoraient, ils haletaient de ce rassasiement surhumain de leur amour ; et l'âme roulée l'un sur l'autre, soulevés par un transport puissant qui les faisait être au delà d'eux-mêmes, goûtant un orgueil colossal à soutenir leur crime en face, ils ne se souciaient plus de rien. En trois pas, d'un seul geste, Hans Ulric arracha le glaive qu'il brandissait; puis levant dans ses bras, son amante, il s'enfuit impétueusement, et le rideau se referma.

On releva la flamme des lustres, et le Duc, suivi de son cortège, revint dans la serre d'hiver, où il fit appeler Hans Ulric avec sa sur, aussitôt qu'ils auraient changé d'habit. Une collation y était ser­vie, de gibier, de poisson, de fruits, et de différen­tes sortes de vins du Rhin, dont Son Altesse porta des toasts; puis, pour remettre Christiane de quel­que peu d'étourdissement, car elle avait paru si changée en entrant, que tout le monde s'était écrié, le Duc proposa la partie d'aller voir aux flambeaux, dans le jardin, la cascade de rocailles qui était ge­lée. Cela fit quelques jeux de lumière dont la com­pagnie s'amusa, jusqu'au moment où le froid qui augmentait, chassa le Duc vers la maison. Hans Ulric et sa sur marchaient les derniers, par le sentier couvert de neige épaisse ; puis tous deux, sans se dire un seul mot, ils montèrent à leur ca­binet. Elle s'assit dans un fauteuil ; le pâle Hans Ulric se mît à la vitre. La lune, toute pleine et sinistre au ciel, semblait le regarder avec des yeux vivants; et il songeait confusément, voyant les étoiles sans cesse, au delà les unes des autres, à cette profon­deur infinie des mondes. Il tressaillit soudain, Christiane s'était dressée ; et ces pas derrière son dos, ces pas légers le terrifiaient, comme si la Mort eût marché vers lui. D'affreux lambeaux d'un rêve l'assaillirent. Il revit des cierges allumés, un cer­cueil noir voltigeant çà et là, et lui debout, les yeux fixés sur ses pieds nus, où il comptait cinq pustules livides. Son cur battait à se rompre; il la sentait derrière lui, peut-être avec un horrible visage, une tête de morte rongée des vers. Fou de terreur, il se retourna, et ils étaient tous deux, face à face. Alors, avec un long frisson, elle s'a­battit dans ses bras, en collant sa bouche sur la sienne. Vers les quatre heures et demie du matin, deux détonations, coup sur coup, réveillèrent l'hôtel en sursaut. Giulia, qui venait enfin de se mettre au lit, après avoir vu sortir Hans Ulric de l'apparte­ment de sa sur, prit rapidement un déshabillé, et courut à la chambre du comte. Tout y était dans une extrême confusion, portes ouvertes, et les valets éperdus, qui couraient et se poussaient l'un l'autre. Le comte Ulric avait commencé par se tirer dans la poitrine, un des pistolets du duc Charles, puis se retrouvant encore vivant, il s'é­tait brûlé la cervelle.

VI

Il y eut des tables à l'hôtel, où nombre de gens vinrent s'inscrire, et juste autant d'aunes de drap noir qu'en exigeaient les strictes bienséances. Pour du chagrin, le Duc n'avait jamais aimé le « fils de la serve» comme il le nommait, de sorte qu'on ne perdit pas le temps à s'amener des larmes au bord des yeux,jet que, les obsèques réglées, et les valets vêtus d'enterrement, il ne fut plus question de Hans Ulric, ni d'affliction. Bien mieux, la ter­rible tragédie eut un contraste ridicule, par la farce qui lui succéda.

Un soir donc, précisément comme il rentrait des funérailles, Franz trouva Emilia disparue. Il inter­rogea les femmes de chambre ; elles se regardèrent, et lui dirent ensuite, qu'après beaucoup de pleurs et de cris, à la suite de la scène du déjeuner..

Oui! Oui ! après! interrompit le comte, qui savait bien que ce déluge provenait d'un nouveau refus d'épouser. Mademoiselle, tout à coup, avait demandé une voiture, et donné l'ordre au cocher, croyait-on, pour un embarcadère de chemin de fer. Franz envoya chercher Arcangeli, mais le cher frère fit l'aveugle, qui n'avait rien vu, ne savait rien.

•  Allons, Giovan, dis-moi où est ta sur?

•  Hé! bonne Vierge; l'avait-il dans sa poche! et n'y tenant plus, l'Italien s'exclama contre de tels soupçons, protesta de son ignorance, et se dé­chaîna même contre Emilia, avec peu de ménage­ment.

Le lendemain pourtant, d'assez bonne heure, il se présenta chez le seigneur comte, et après une verbeuse préface, Arcangeli nomma Saint-Germain, où s'était enfuie Emilia, et qu'il venait, à l'instant même, disait-il, d'apprendre par un court billet. Franz partit tout de suite, à la chaude, n'ayant dans le cur et dans la tête, que de revoir sa maîtresse. Il comptait avoir recours là-bas, à l'un de ses intimes amis, le marquis de Courson, lieute­nant aux hussards, qui lui aiderait ses recherches; mais en sortant de wagon, le doute lui vint juste­ment, si la maison du marquis n'était pas le refuge de son Hélène. Rien d'impossible au sproposito, quelque déconcertant qu'il parût. Le jeune homme, en maintes occasions, avait rendu à l'Italienne des soins et des attentions, qui avaient été bien reçus ; et d'ailleurs, le désir de se faire chercher et de pi­quer la jalousie de Franz, avait peut-être autant de part à l'étrange fuite d'Emilia, que ce grand ef­flanqué de Courson, avec le jaune, la laideur et les bourgeons dégoûtants de son visage. Ce fut à quoi Franz s'en alla rêver, dans l'allée de la Terrasse , et les nombreuses vraisemblances qu'il trouvait à cette explication, le défrayèrent sur le chemin. Il visita ensuite le château, rôda quelques instants, aux abords de l'hôtel du marquis, d'où la frayeur d'une scène publique, en cas qu'Emilia sortît, ne tarda pas à le chasser; puis, après avoir déjeuné, le comte rentra gaiement à Paris, persuadé qu'on se jouait de lui. Franz se mit au lit de bonne heure, et passa une soirée charmante à raisonner de cette esca­pade, cur à cur, avec Louis, son valet de cham­bre. Il trouva, en se réveillant, une lettre de la fugitive, qui donna toute la lumière dont l'affaire avait encore besoin, et curieuse aussi, dans sa sé­cheresse, pour bien connaître l'Italienne, de qui, si les actions étaient fort romanesques, le style n'y répondait pas toujours :

« François,

« Vous êtes venu aujourd'hui ici pour prendre des renseignements; vous avez eu tort de retourner sans voir le marquis, car je suis dans sa maison. Je suis venue lui demander un abri pour quelques jours, jusqu'à dimanche; vous savez que je ne voulais pas rester votre maîtresse, à offenser la Vierge et les Saints. Mais il serait inutile de répéter toutes les raisons. Si donc vous n'êtes pas décidé à m'épouser, je serai dimanche, la maîtresse du marquis. Je vous jure à genoux sur l'âme bienheureuse de mon père, que jusqu'à présent, rien ne s'est passé. Pour le cas où vous me refusez comme votre femme légitime, renoncez dès à présent, à toutes relations avec moi. Adieu ! j'attends votre réponse. Réfléchissez, ma résolution ne changera pas ».

Tra, la, la, la, tra, la, la, chantonna le comte entre ses dents, et ce fut sa seule colère contre l'insolente alternative, que lui présentait Emilia. Sa gaieté redoubla encore, sur un billet du marquis de Courson, où celui-ci racontait plaisamment la tombée des nues de l'Italienne, ses sanglots, ses transports, ses déplorations, les pistolets dont sa chasteté était gardée, et que, ne voyant pas d'issue à cette scène grotesque, il avait fini par aller se loger d'emprunt, chez un ami, laissant la dame, par courtoisie, maîtresse du champ de bataille.

Inutile victoire pourtant! Dans cette maison abandonnée, Emilia se dévorait de voir s'écouler sans effets, un temps si précieux et si palpitant. A bout de patience, elle écrivit; mais Franz renvoya la missive, avec ces seuls mots ajoutés en marge de la signature :

« La manière dont vous avez agi, ne dénote pas une personne comme il faut ».

C'était pour qui connaissait le comte, si amou­reux des bienséances, le plus hautain reproche qu'il pût faire; et Giovan, qui survint peu d'heu­res après, confirma que tout était perdu, et qu'en cherchant à s'opiniâtrer, il n'y aurait rien d'avancé que de causer sûrement, l'éclat d'une rupture irré­médiable. Un dernier reste de comédie fit écrire à Emilia, une lettre désolée ; après quoi, soufflant dans sa main pour sécher ses yeux, et quittant ce Saint-Germain funeste, la jeune femme s'installa rue d'Orléans, près du bois de Boulogne, où Giovan, provisoirement, lui donna le pot et le logis, encore qu'elle fût à son cou une lourde meule de plus.

Le temps était passé, en effet, de la faveur que l'Italien avait, trouvée longtemps, près du Duc, Les amusettes, avec lesquelles il menait auparavant son maître, les bouffonneries qui servaient aux choses les plus sérieuses, perdaient de leur saveur, pour être du réchauffé :

Va ! c'est bien! mon pauvre Giovan, disait Charles d'Este, languissamment; et ce ton même se haussa, et devint de journée en journée, plus impé­rieux et plus aigre, après l'étrange aventure de Saint-Germain. Les cravates vert-pomme d'Arcangeli, son esprit bas, étroit, mesquin, et qui puait par trop, la sale coque d'où il sortait, jusqu'à ses brelo­ques de corail, commençaient à fatiguer le Duc, et à le mettre à contre poil de tout ce que faisait son bouffon. L'Italien semblait se résigner, tendait le dos sous la gouttière. Son cur, cependant, saignait en secret, d'un si entier renversement. Lui, qui avait été l'homme unique dans l'hôtel, et bon à tout, depuis vider le pot de chambre de Son Altesse, jus­qu'à reconquérir ensemble le duché, après dîner, se voyait réduit présentement à la seule toilette du maître, sèche, contrainte, silencieuse; ou bien, s'il risquait la gambade, le Duc l'arrêtant d'un regard glacé, revenait aussitôt à ses chiffres, et aux gens de loi, qui faisaient, en ce moment, son unique et fort peu plaisante compagnie. Tous ces tracas qui l'infestaient subitement, n'a­vaient d'autre guêpier que l'hôtel Beaujon lui-même. Après avoir, dans ses premiers transports, envoyé des présents superbes aux deux architec­tes, le duc Charles, avant de payer, s'était avisé de vérifier leurs grimoires. Il fut épouvanté des voleries, et l'ambition d'y voir clair lui croissant avec l'esprit de chiffres, notre homme, un beau jour, fit charrier dans son appartement, les inventaires généraux, les baux, les mémoires, les contrats, l'état des recettes et des dépenses, sur lesquels il passa bientôt les matinées, en compagnie de M. Smithson, à dérouiller sa plus abstruse et sa plus profonde arithmétique.

Il en apportait chez la Belcredi , un cerveau en­core tout offusqué; si bien qu'assommé d'étiquette, et comme Giulia mettait son souci à tâcher de le divertir, et à faire fleurir pour lui, sa table et son appartement, Charles d'Este prit l'habitude de dé­jeuner tête-à-tête avec elle. Ils avaient là chacun leurs plats; elle abondamment, car elle aimait à manger et de toutes choses; le Duc assez peu, et toujours les mêmes : force fruits à l'entrée du re­pas, surtout des melons et des figues, des chapons, pigeons et gibier rôtis et bouillis, et quotidienne­ment, quelque pâtisserie, avec des farces de fro­mage, de caviar, ou de graines de pavot; mais tout cela, tellement plein de jus et relevé d'épices, qu'on n'était presque plus surpris des torrents de bière glacée,dont le Duc éteignait tout ce feu; jamais de salade ni de venaison, rarement du poisson, qu'il déclarait fade, et le petit coup de liqueur ou de très vieux cognac après table, tout en maniant ses écrins, que la Belcredi allait lui quérir.

C'était le temps, effectivement, où le Duc avait entrepris de dresser le Catalogue officiel de sa col­lection de pierreries. Il y fut aidé tout du long, par le sieur Van Moppes, expert-joaillier, lequel avait vendu jadis quelques bagatelles à Giulia, et qu'elle fit connaître à Son Altesse. Qui entrait, aperce­vait le Juif, juché sur une chaise haute, son gros il collé contre un diamant, le museau livide, tout ramassé, et ressemblant fort à une grenouille : et toujours, devant lui, son éternelle paire de balances, dont deux énormes bosses qu'il avait, dans la poi­trine et dans le dos, semblaient l'étui. Cependant, le lit de repos, de dessus lequel Charles d'Este domi­nait les assistants, disparaissait sous plus de vingt millions de pierreries de toutes sortes, diamants, rubis, monstrueuses turquoises, émeraudes de la grosseur d'une prune de la reine-Claude; et, à la lueur des candélabres, le Duc barbu et immobile, tous les doigts, jusqu'au pouce même, scintillant de mille feux, et des colliers plein la poitrine, sem­blait comme un roi de théâtre sur son estrade. Tant de tracas que se donnaient M. Smithson et l'expert-joaillier, à passer des chiffres au crible et à peser des diamants, était pour un dessein venu à Charles d'Este, après la mort de Hans Ulric, et qui voulait qu'il mît de l'ordre dans sa fortune : ce­lui de faire son testament. Il n'eut pas la joie tou­tefois, de si bien nettoyer ses affaires, qu'il ne lui restât au milieu, une vingtaine de puants procès, car, las de se fatiguer l'esprit, le Duc attaqua d'un seul coup, tous les mémoires des entrepreneurs; mais qu'étaient les quelques cents mille francs en litige, au prix du monstrueux argent que révéla le testament : cinq millions à Christiane, en se mariant, cinq autres, à la mort du Duc; au comte Franz, quinze millions ; et le surplus, près de trois cent trente millions, id est, disait le précieux brouil­lon :

Nos châteaux, nos domaines, nos forêts, nos mines, nos salines, hôtels, maisons, nos parcs, nos bibliothèques, jardins, carrières, diamants, joyaux, argenterie, tableaux, chevaux, voitures, porcelaines, meubles, argent comptant, fonds pu­blics, billets de banque, et particulièrement, cette partie importante de notre fortune, qui nous a été prise et retenue de vive force, depuis 1866, dans notre duché de Blankenbourg, le Duc les laissait à son cher Otto, à la charge pour celui-ci de payer quelques legs, qui seraient désignés dans des codicilles postérieurs. Le trouble et le bourdonnement furent extrê­mes à l'hôtel, dès qu'on y apprit le testament. Ne sachant rien qu'en gros et par rumeurs con­tradictoires, que M. d'Oels s'amusait à répandre, chacun tremblait que le voisin n'eût mordu sur sa part du gâteau, jusqu'à cette bonne Augusta, qui brava le péril des courants d'air, pour venir se jeter aux pieds de la chanteuse, la suppliant qu'elle lui conservât la faveur de ses bonnes grâ­ces. C'est que la Belcredi paraissait dans le plus radieux état, où personne eût jamais été, auprès de Son Altesse. Même appartement, même lit; Charles d'Este ne bougeait plus guère, de der­rière la jeune femme. Ils étaient ensemble à pré­sent, sur le tour de mignardise et de tendresse, et Giulia, vingt fois le jour, prenait les ordres de son « cher seigneur, » pour sa parure ou son oc­cupation. Elle plaisait à ce capricieux, par ses raffinements exquis, sa délicatesse et sa réserve. Chez elle, pen­dant le travail, car le Duc, plus que jamais, s'achar­nait avec M. Smithson, la chanteuse lisait ou tra­vaillait en tapisserie, et toujours le nez sur sa laine. Au milieu de ces monceaux de chiffres, dont Son Al­tesse s'entêtait d'éclaircir le testament, elle voyait d'immenses terres, peu de dettes, un Pérou d'ar­gent et de pierreries, Christiane et Franz à pour­voir, et Otto sans doute à avantager; mais cela ne pouvait aller haut, et que de beaux et lourds mil­lions qui resteraient ! Et, à ce comble de faveur où Giulia se croyait parvenue, la tête lui tournait d'une fumée d'espérance.

Ce fut un jour de vers la fin de mars, que le tes­tament fut déclaré, et cette déclaration produisit une scène assez singulière, et bien dans le goût théâtral où se plaisait Charles d'Este. Entrant un soir, après dîner, au grand salon des Tapisseries, le Duc s'avança vers ses familiers, qu'il venait de faire chercher, prit par la main son fils cadet, promena les yeux avec lenteur, sur la compagnie immobile, à qui il dit, sans adresser la parole à personne, que tous ses titres, honneurs, possessions, et le duché de Blankenbourg, c'était Otto qui y succéderait ; et aussitôt, marchant quelques pas jusqu'à l'autre bout du salon, Charles d'Este appela le comte Franz. Là, avec excuses du peu, il lui apprit les quinze millions dont il l'apanageait par testament, nomma la part démesurée d'Otto :

•  Mais il n'en faut pas moins, mes chers en­fants, quand on doit soutenir son rang...

Après quoi, saisissant Franz aux épaules et s'appuyant dessus pour le faire ployer, le duc Charles pria ses deux fils de s'embrasser en sa présence, et de se garder après sa mort, une inviolable amitié; puis, lui-même les embrassa, tandis que toute la petite cour fondait sur eux, afin de les compli­menter.

•  Et moi, cher seigneur, lui dit une heure après, Giulia, en retirant ses bagues, ne me donnerez-vous donc rien ?

Il la regarda; elle souriait de son sourire énigmatique, et comme Charles d'Este était justement en train de boire un verre d'eau de chicorée, ainsi qu'il faisait chaque soir :

•  Tenez, dit le Duc, par badinage, et la Belcredi avala un long trait de la médecine, moins amère sans doute, que sa déception.

Voilà tout ce que lui produisit ce mois de mars, qu'elle espérait si succulent et si fructueux. Mais loin que l'étrange sirène en témoignât le moindre souci, elle redoubla au contraire d'empressement et de gaieté chez Son Altesse, au cruel déplaisir de l'Italien.

Va! va! carogne, démène-toi, et gare la culbute! murmurait-il, en haussant les épaules, car sa propre et rapide disgrâce lui montrait le bâton toujours levé sur les autres. Non ! à coup sûr, cela n'irait pas loin; cette belle faveur se casse­rait le nez, entends-tu, insolente bête! con­cluait le bouffon, en suivant du regard, sa rivale dans la galerie des Saisons, où Son Altesse le con­signait : dure pénitence de la voir passer, et entrer vingt fois par jour, chez le Duc, toujours sereine, un peu nonchalante, avec son air ouvert, gracieux et inoccupé. Quelquefois seulement, un coup d'il au miroir trahissait quelque espoir secret, comme si l'altière ensorceleuse se fût souri à elle-même, en trouvant dans ses yeux et sur sa face superbe, de quoi venir à bout de son dessein, et abattre à ses pieds tous ses ennemis.

Depuis huit jours, le comte Otto, qu'on ne voyait jamais auparavant, commençait d'être familier et même assidu chez son père. Il arrivait de bon ma­tin, se mettait sur une chaise percée, et là, déjeu­nant largement, entouré de ses chiennes couchan­tes, auxquelles il donnait la curée, le jeune homme tenait séance au chevet du Duc, qui s'en montrait ravi, quoique, en somme, il n'eût rien, pour profit de ce subit amour filial, que la puanteur d'une selle. Heureux encore, si le cher mignon voulait bien ne pas lui roussir la barbe avec les fusées et les pétarades auxquelles il se divertissait, et ne lâcher qu'à demi-voix, ses jurons habituels, lorsque Giulia prenait, par hasard, un morceau dont il avait envie.

Elle était la seule, pourtant, qui gagnât quelque chose sur lui, et qui put essayer de brider cette humeur âpre et terrible. L'hôtel entier tremblait devant Otto; maître de tout, par la prédilection de son père, et sauvage comme ces animaux qui ne semblent nés que pour dévorer, ses amusements mêmes sentaient le tyran et le furieux. Avec son teint jaunâtre et pourri, sa grosse tête vacillante, ainsi que sous le poids de vapeurs empestées, et celte sorte d'âme rouge, si l'on peut hasarder ce terme, qui brûlait dans ses yeux pleins de sang et sur sa chevelure rousse, il ressemblait, préten­dait M. d'Oels, à ces flammes livides du soufre de l'enfer, dont les damnés sont tourmentés.

•  Oui ! un démon, un vrai démon ! répétait Son Altesse complaisamment ; si bien qu'un jour, le chambellan osa lui dire :

•  En effet, Monseigneur, quand Satan lui en­trera au corps, c'est le diable qui sera possédé, et rendu plus diable qu'il n'est...

Plaisanterie dont Charles d'Este rit de tout son cur pendant longtemps, sitôt que d'Oels lui tom­bait sous les yeux. Un fils pareil le rajeunissait. On le voyait comme baigné à attacher ses regards dessus; il en oubliait même ses caves, qu'on finis­sait d'aménager, et superbes autant qu'un salon, par près de deux cent mille écus que le Duc y avait engloutis. A la lueur des globes de gaz, que les stucs, les dorures, les marbres se renvoyaient avec un éclat incroyable, les valets ne faisaient que ranger les bouteilles dans des manières de casiers de chêne, qui montaient jusqu'au haut des murs. Et il y avait, ainsi accommodés en façon de bibliothèque, le caveau des Bordeaux, celui des Bourgognes les meilleurs d'Europe, disait le Duc, un autre pour les vins de Champagne, un quatrième des vins étrangers et de ceux de liqueur les plus rares, avec un dernier, réservé à la bière que buvait Charles d'Este, et qu'on brassait ex­près pour lui à Pilsen, en Bohème. Otto et son androgame Saint-Amour, trouvèrent là d'étranges plaisirs, se gorgeant, cassant les goulots, entonnant à même; alors, des chansons, des hurlements, des crapauds crevés avec de la poudre, des baptêmes de chiens que l'on faisait ensuite s'accoupler, les ordures les plus énormes. Enfin, de degré en de­gré, l'effet de leur ivresse était tel, qu'ils salissaient le pavé d'effroyables traînées, et rendaient partout ce qu'ils avaient pris. Même, une fois ou deux, Charles d'Este s'en mit en peine, et vint passer l'après-midi, au chevet de son bien-aimé fils, en compagnie de Giulia.

Un soir, comme la Belcredi , revenue depuis une demi-heure à peu près, d'une de ces longues visites, se trouvait seule chez le Duc, son étonnement ne fut pas petit, de voir entrer soudainement, la plus singulière figure de mascarade, et de reconnaître le comte Otto. Elle s'écria; mais lui, tout d'abord, s'arrête un moment à la porte, prend son élan, en répétant : Ah! le bon lit ! le bon lit! saute dessus, comme saisi de frénésie, s'y roule trois ou quatre tours; puis, revenant vers la chanteuse stu­péfaite, il la pria de lui ajuster quelque pli qui s'était dérangé. Il portait de longs crêpes verts, flottants et voltigeants, surmontés d'un bois de cerf au naturel, sur une coiffure bizarre, qui lui don­nait l'aspect d'un Actéon.

•  Est-ce chez M. Aguado que vous allez? demanda-t-elle, où il y avait en effet, bal masqué.

Et là-dessus, le comte se retournant, lui mit la main au sein, pour toute réponse. Il la serrait de près, elle tomba; on vit la durée d'un tourne-main, ses bas de soie couleur citron, à coins d'argent. Finissez! finissez! disait-elle, en se défendant contre les baisers... Le terrible était qu'à cinq pas, se trouvait une porte entr'ouverte, avec quelques marches de marbre, qui conduisaient au cabinet où Charles d'Este prenait son bain ; la chanteuse ne cessait pas de tourner les yeux vers cette porte. Ses forces commençaient d'être à bout, quand le Duc, par hasard, appela :

•  Giulia !

Et cette voix inattendue mit en fuite l'enragé Otto, sans que Son Altesse, dans sa baignoire, eut pu s'apercevoir de rien. Il n'en fut pas autre chose d'ailleurs, et le jeune homme put, tant qu'il voulut, se consoler auprès de Saint Amour. Mais leur commerce, pour devenir ainsi habituel et journalier, commençait à lui pa­raître fade; et le vice croissant d'Otto brisa bientôt cette sale amitié, par de nouveaux amours, plus sa­les encore. Un sérail de prostituées prit la place de l'hermaphrodite ; tout devint bon au jeune comte. A la Roche Brûlée , un château de son père, où il s'enterra quelques jours, avec des filles et des gar­çons,

Car il était au poil et à la plume, disait M. d'Oels...

Otto bouleversa le parc, en fit sauter d'énormes ro­chers, vida l'étang, descella les grilles, et toujours les poches bourrées de cartouches de dynamite. Il voulut faire l'épreuve enfin, ne sachant plus qu'inventer, comment l'on tombe du haut d'un ar­bre que les bûcherons abattent; et il faut nommer un vrai miracle, s'il ne se brisa pas les os. Mais ce fut sa dernière prouesse ; la Roche-Brûlée l'en­nuyait, et il revint promptement à Paris. Alors, tout ce qu'on avait vu qu'il savait faire jusqu'à ce moment, parut en quelque sorte, les Jeux et les Ris. On peut dire que l'abcès creva, et que le pus qui affolait Otto, lui monta au-dessus des yeux. Ses furies ne le quittèrent plus ; un pareil prodige de perversité étonna Charles d'Este lui-même. Il eût fait peur au coin d'un bois, avec sa pâleur de cadavre, ses regards louches et égarés, et le tic ef­frayant qui, à chaque minute, lui jetait la face en avant, ainsi que pour vomir son démon. Toutes les nuits, on ramassait Otto, on le portait au lit, ivre mort ; puis c'était vers midi, au réveil, le plus étrange défilé, ruffians, escrocs, entremetteurs, des matrones puantes de musc, des barbes sales, des cochers. On faisait cercle, on louangeait Otto ; on le pressait de venir voir, selon le style du métier :

Quelque nouveau tableau d'un rare mérite.

Douze ou quatorze heures de suite, les chevaux du Duc restaient attelés devant d'infâmes numéros. Ses rages devinrent terribles ; il fallait que l'on fût devant lui, petit et tremblant comme l'herbe : et tant de monstrueux passe-temps de débauche démesurée, dont il doublait et triplait son plaisir, ne pouvaient éteindre sa luxure. Exténué et dé­faillant, il était encore allouvi; un tison l'éveillait, l'embrasait, le forçait sans repos, de courir se faire étalon, dans quelque banal mauvais lieu... Il finit par ne plus bouger de ces maisons, s'y établir des semaines entières, tellement que Charles d'Este, durant quelques jours, put disposer de cet appar­tement vacant pour la princesse de Hanau, une pa­rente pauvre et catholique, qu'un accident de malles imprévu laissait sur le pavé, à peine arrivée, sans garde-robe et sans argent. Le Duc ni elle ne s'étaient pas revus, depuis près de dix-huit années, et Son Altesse qui, dans sa jeunesse, avait montre du goût pour sa cousine, fut assez de temps à s'extasier que « Sophie eût ainsi changé. » C'était une femme étonnamment maigre, d'une taille qui effrayait, quand on l'apercevait de loin, avec un visage comme enflammé, et de lon­gues dents de sorcière. Elle n'était rien moins ce­pendant, mais l'honneur, la droiture même; un esprit enjoué, pénétrant et naturellement rempli de grâces, et la plus ardente charité qui l'avait fait se dépouiller à la lettre, pour nourrir les pauvres, et élever des hôpitaux. Les bonnes uvres, les au­mônes, les prières chez elle ou à l'église, de rares visites dans le monde, pour lequel elle eût eu du penchant, mais extrêmement retenu, formaient tout le tissu de sa vie. Et tant de piété et de vertu, qui ne s'étaient pas démenties, depuis quatorze ans qu'elle était veuve, avaient toujours comme obligé le Duc, de marquer à cette parente une estime particulière; si bien que Christiane enfant avait passé jadis, tout un été, en compagnie de la prin­cesse, dans une sorte de couvent bâti par les an­ciens comtes de Hanau, au plus riant du Tyrol italien.

Aussi, la comtesse Christiane fut-elle la première personne de qui s'informa M me Sophie, en ne ta­rissant pas sur sa gentillesse et sa vivacité d'au­trefois, qui devaient la parer à présent, de toutes les grâces les plus charmantes. Ah ! elle est changée, bien changée! disait Charles d'Este nonchalamment, et sans marquer grand empresse­ment... Mais enfin, comme tôt ou tard, il fallait bien que l'entrevue eût lieu, tous deux, vers la fin de l'après-midi, se rendirent chez Christiane. La chambre du lit était vide ; pas un valet pour les annoncer. Ils traversèrent de nouveau la galerie silencieuse ; le tapis couvert de gouttes de cire, rappelait au Duc la mort de Hans Ulric, et les flam­beaux de la chapelle ardente. Il se trompait, ou­vrait des portes qui donnaient sur des degrés. Ils finirent pourtant par trouver le grand cabinet du piano; mais dès le seuil, le profond silence, le spec­tacle de Christiane, les yeux fermés, étendue dans un fauteuil, déconcertèrent la princesse, et elle n'avança que peu.

Voilà, dit Charles d'Este, après avoir toussé, notre cousine de Hanau que je vous amène.

Christiane se tourna sans rien dire, et montra qu'elle la reconnaissait, avec un air de douceur et d'affection qui pénétra la bonne femme ; son visage livide et fixe, avait quelque chose d'égaré. Le Duc lui dit que leur parente venait s'établir à Paris, Elle s'était mise debout, et demeura sans répondre un mot; les larmes qu'elle retenait, lui débordaient des paupières. Tiens! mais c'est fort joli ici, reprit Charles d'Este, le nez en l'air, car il n'avait jamais vu cette chambre. Elle ferma les yeux et se tut. Un orgue de carrefour jouait au loin; le ciel du couchant s'appâlissait, ce ciel que Hans Ulric avait si souvent regardé à ces mêmes vitres. Il était mort, il était mort... il dormait dans les ténèbres; et cela n'aurait jamais de fin.

Le même soir, comme le Duc, achevé de désha­biller, se faisait, selon son habitude, brosser les pieds par Arcangeli (seule fonction qui demeurât à ce grand-vizir déchu), le comte d'Oels apporta un billet, tout frais arrivé des Tuileries, De l'Empereur, dit Charles d'Este, le dépliant vive­ment. Sa Majesté priait le Duc qu'ils pussent avoir tous deux ensemble, une sérieuse conversation : « et je voudrais bien, s'il vous est possible, que ce fût demain vendredi, dans l'après-dînée. » A quoi le Duc fit réponse que oui, et se mit au lit fort intrigué, d'autant qu'un post-scriptum le priait d'apporter avec lui, quelques-uns de « ses beaux diamants. » Il se rendit aux Tuileries, vers deux heures et demie, mais Sa Majesté, à ce moment même, re­cevait l'ambassadeur d'Autriche; et un chambel­lan avertit le Duc d'entrer dans le petit cabinet sur le jardin. La pièce était vide, et Charles d'Este s'amusa comme il put, à considérer les bronzes antiques et les médailles, qui garnissaient deux hau­tes vitrines. Le temps lui durait néanmoins, et il tirait sa montre à chaque minute.

Ah ! je vous y prends! dit d'un ton plaisant l'Empereur, qui venait d'entrer. Et tout de suite, il demanda aux deux laquais de l'antichambre si M. Babinet n'était pas encore arrivé, défendit qu'on l'interrompît, excepté pour l'avertir, sitôt que le savant paraîtrait; puis, ferma la porte au verrou.

•  Mais, Sire! qu'est-ce qu'il y a donc? interrogea le Duc étonné.

Alors Sa Majesté le prenant par le bras, et le menant devant un attirail de cuivres et de cloches de verre qui chargeaient une petite table, lui dit, qu'au risque de l'ennui, il l'avait voulu régaler d'expériences curieuses touchant la coloration des diamants; que c'était M. Babinet qui lui en avait donné l'envie à lui-même, et cité le nom de Son Altesse comme d'un des meilleurs connaisseurs de pierres, et qui s'intéressaient le plus à ces ques­tions; et, là-dessus, on peut penser, force remer­ciements du Duc. Ensuite, tous deux regardèrent les pierreries de la Couronne destinées pour les expériences, et dont Napoléon tira quelques petits écrins de sa poche. Il les déposait à mesure, au milieu des papiers, des atlas, des modèles de ca­nonnières, et de sacs, pour l'infanterie, dont le bu­reau était encombré ; puis, sans transition, tout à coup :

•  Vous avez beaucoup de parents, Monseigneur ? demanda-t-il de sa voix pâteuse.

•  Ah! Sire! exclama le Duc, que ne sont-ils tous, au fond des enfers!

Sa Majesté tracassa ses moustaches, comme un peu surpris du compliment, et avec un air si glacé et si important dans son silence, que le pauvre Duc changea de couleur.

•  Qu'y a-t-il donc, Sire? Parlez ! parlez ! je puis tout entendre.

A ces mots, l'Empereur lui désignant un fauteuil, et allant se mettre à son bureau, vis-à-vis du Duc, lui dit, en forme de préface, qu'il avait de puissants ennemis. Charles d'Este déjà, la mine allumée, se remuait furieusement sur son siège ; mais Sa Majesté, sans s'arrêter, l'avertit en termes exprès, qu'il fît attention à sa conduite, qu'on le guettait, qu'on voulait un éclat, que, selon la bonne coutume des parents et des alliés, il se brassait des choses contre lui, et finalement, lui lâcha le nom de son oncle et ancien tuteur, François V, le duc de Modène.

•  Lui, le gueux! s'écria Son Altesse, dans une sorte de transport...

Sur quoi, lui coupant la parole, car il voulait en finir promptement, l'Empereur tourna court à un autre sujet, et demanda s'il était vrai que Charles d'Este eût dépensé seize millions pour l'hôtel Beaujon. La réponse du Duc ne fut rien de suivi, mais les élans d'un homme qui s'indigne, et veut tempêter. Après l'avoir laissé quelque temps, pousser sa plainte, Sa Majesté dit que, quoi qu'il en fût, et quelque peine qu'Elle éprouvât de lui apprendre des choses aussi fâcheuses, Elle ne pouvait plus les retenir; qu'Elle savait donc, de source sûre, que la famille du Duc s'intriguait ; que l'on affec­tait de redouter que tant de prodigalités, la cons­truction de cet hôtel, cette furie intempestive de procès, et mille autres actions bizarres (mais ce ne fut pas le terme employé) ne marquassent quelque dérangement dans la santé de Son Altesse ; qu'il était question de s'employer à mettre un terme à cet état de choses; que François, le duc de Modène, se trouvait à la tête de la coalition :

•  Et j'ai tout lieu de croire, poursuivit l'Em­pereur, en appuyant fortement sur les mots, qu'il a commencé des démarches, afin de réunir un conseil de famille, qui vous placerait sous sa curatelle.

•  Ah! Sire! pardonnez! dit le Duc, se levant tout debout, la face empourprée ; et il commença de se promener par le cabinet, de long en large, en soufflant bruyamment... Un lâche! un tyran! un voleur, bégayait-il, tout suffoqué de colère :

•  Oui! un voleur ! car il était prouvé, qu'au mo­ment de sa fuite honteuse, François V avait enlevé pour cinq à six millions de tableaux qui appartenaient à l'Etat. Un vieillard incapable et méchant, et dont lui-même, Charles d'Este, était de droit le supérieur, comme chef de la branche aînée...

Et, s'échauffant de plus en plus, la pauvre Al­tesse découronnée se mit à vomir des injures, dont le cabinet retentissait. L'Empereur, assis au mi­lieu de son grand bureau en désordre, et une coupe en face de lui, où il prenait distraitement des pas­tilles de chocolat, se balançait d'un air absorbé.

•  Oui ! sans doute, reprit-il, tout cela est fâcheux, extrêmement fâcheux.

Enfin, après un assez long silence, pendant le­quel le Duc, encore fumant, continua de marcher à grands pas, Sa Majesté le regarda bien en face, et dit que ce n'était pas tout : qu'Elle avait voulu connaître à fond, les effets possibles d'un pareil acte; qu'on les lui avait expliqués, et que la dé­cision du conseil de famille, transmise à M. le Ministre des affaires étrangères, passant de là, au procureur impérial...

•  Mais, Sire, interrompit le Duc, en France...

En France, reprit l'Empereur, comme en Italie, en Suisse, en Russie, et partout où vous possédez, François V, en vertu de l'acte de séques­tre, formera opposition sur les revenus de vos biens, et en fera juridiquement, ordonner la remise entre ses mains.

•  Sire, dit le Duc, nous plaiderons!

•  Hé, sans doute, je vous attendais là, répliqua l'Empereur qui haussa les épaules. Vous plaide­rez... gagnerez-vous? Il paraît qu'on peut soute­nir que l'acte du conseil de famille est un véritable statut personnel, qui vous suit, où que vous soyez; et M. le Ministre de la justice ne m'a pas caché que cette doctrine avait des chances d'être accep­tée par le tribunal.

•  Mais ce serait monstrueux, fit le Duc, avec emportement; voyons, Sire, je ne suis pas fou !

•  N'avez-vous donc, poursuivit l'Empereur sans répondre, aucun moyen d'action contre Fran­çois V? et il se leva de son fauteuil, en atta­chant sur le Duc des yeux mornes.

Il y avait déjà longtemps que M. Babinet était annoncé. Le paquet une fois lâché, Sa Majesté alla ouvrir, l'appela tout haut, du seuil de la porte; et les premiers moments se passèrent en respects et en saluades du savant. Il était fort voûté, tout chenu, la tête grosse, et un délicieux pantalon gris perle; il arrivait de chez Sa Majesté l'Impéra­trice... Je suis à vous dans un instant, permet­tez ! reprit l'Empereur ; et tirant le duc Charles à l'écart, il se remît sur le sujet interrompu, et lui demanda à voix basse, ce qu'il décidait.

•  Sire! dit le Duc, j'ai trouvé. Il m'est resté entre les mains, diverses pièces de ma tutelle qui pourraient bien embarrasser mon cher oncle, et puisqu'on m'y force, je les emploierai. François V m'attaque à Paris, je le ferai condamner à Flo­rence.

•  Il vaudrait mieux ne pas plaider, Monsei­gneur, croyez-moi, reprit Sa Majesté.

Et cette parole dite un peu ferme, ayant réduit Charles d'Este au silence, l'Empereur le tira dans une embrasure, où il le tint plus d'un demi-quart d'heure, à représenter ce qu'un tel procès aurait d'indécent et de dangereux. De là, s'approchant encore plus près de l'oreille de Son Altesse, l'Empereur en vint sans doute, aux raisons politiques et confi­dentielles, qu'il développa longuement. Charles d'Este, le nez collé contre la vitre, d'où l'on voyait la sentinelle en bonnet à poil, aller et venir au-dessous, la Diane chasseresse presque vis-à-vis, et, par delà, les arbres verts des Tuileries, changeait de posture à chaque minute, comme un homme qui rage, et qui n'ose répliquer; et l'on n'entendait d'autre bruit, dans la chambre pleine de soleil, que ce léger chuchotement, et les pas étouffés du sa­vant, qui avait commencé d'installer ses appareils.

•  Ne pas plaider! dit tout à coup le Duc, d'une voix haute.

Puis, après un instant de silence, levant la tête et soupirant, il demanda :

•  Que faire donc?

•  Que faire? répondit l'Empereur; il n'y a qu'une chose à faire, transiger.

•  Transiger! répéta Son Altesse, avec une ex­trême amertume.

•  Le duc de Modène est à Rome, poursuivit Sa Majesté; envoyez-lui un négociateur en qui vous ayez confiance; il fera peur au Duc qui est avare, le menacera d'un procès, et si les papiers dont vous me parlez, ont une réelle importance...

•  Assurément ! interrompit le Duc.

•  Eh bien ! le bonhomme sera trop heureux de ne plus jamais souffler mot de la demande d'inter­diction, pourvu que, de votre côté, vous renonciez à le chicaner.

Et comme Charles d'Este ne répliquait point :

•  Réfléchissez! dit l'Empereur, prenez votre temps; vous me rendrez réponse tout à l'heure.

Ils revinrent alors vers M. Babinet; et Sa Majesté, debout devant lui, avec le Duc en laisse, un peu en arrière, demeura quelque temps à considérer la machine pneumatique, que le savant faisait jouer. Le Duc rompit enfin le silence, en demandant si un tableau de Karl Muller, une Vierge qui se trou­vait à droite de la bibliothèque, contre la tenture de soie verte, n'était pas un Raphaël? On parla de plusieurs choses indifférentes, qui conduisirent à des anecdotes de la cour ; et Sa Majesté égayée, s'avisa de demander au savant des nouvelles de la réception à l'Académie, qui avait eu lieu la veille même. Mais M. Babinet déclara gaiement, n'avoir pu pénétrer dans la salle, tant la presse était pro­digieuse.

•  Et l'on a dit beaucoup de mal de moi? demanda l'Empereur, avec un pâle sourire.

A quoi le savant répliqua, d'une voix contenue et modeste, qui montrait le bon mot forgé à loisir, que les orléanistes outraient sur le marquis de Mascarille, (lequel voulait, comme chacun sait, mettre l'histoire romaine en madrigaux,) mais que ces messieurs s'évertuaient à la tourner en épigrammes; et cette allusion à la harangue de l'acadé­micien reçu, qui, en dissertant des Césars, avait surtout critiqué Napoléon, fit sourire Sa Majesté, La première expérience fut courte. Les dia­mants, sous l'action d'un courant électrique, s'il­luminèrent, et chatoyèrent de mille feux multico­lores, tandis que M. Babinet, voltigeant de propos en propos, donnait toutes les explications, sans un seul mot qui pût sentir la pédanterie académi­que. Les deux souverains comprenaient, goûtaient à cela un secret plaisir, et Charles d'Este finit même par interroger le physicien :

•  La science parviendrait-elle à fabriquer jamais des diamants?

M. Babinet rassura le Duc; et tout en rattachant les rideaux des fenêtres à leurs embrasses de ve­lours vert :

•  Si j'avais cette vérité-là dans les mains, dit-il, parodiant le mot de Fontenelle, je me garderais bien de les ouvrir.

Il y eut un peu de silence, puis l'Empereur, pro­menant un coup d'oeil sur les creusets, les four­neaux et tout l'attirail que M. Babinet déployait, pour les expériences qui allaient suivre, proposa au Duc, en attendant, de passer avec lui dans son arrière-cabinet. C'était un réduit à tenir quatre ou cinq personnes serrées, où Napoléon avait un bureau, des sièges, des livres, et que connaissaient seulement ses plus privés familiers, ainsi qu'il le dit à Charles d'Este. Deux miniatures d'Isabey pendaient au mur : l'une, la reine Hortense à quinze ans, blonde, souriante, avec des yeux bleus; et près d'elle, le prince Eugène, une tête poupine et frisée, à qui le duc Charles assura qu'il ressem­blait beaucoup dans sa jeunesse. Alors Sa Majesté, d'une voix sourde :

•  J'ai pris une part bien sincère, Monseigneur, à la perte cruelle que vous avez faite récemment.

Le Duc hésita quelque peu ; puis, pensant qu'il s'agissait de Hans Ulric, il murmura les mots« d'affreux malheur, » car, pour ne pas avouer le suicide, on avait répandu que le comte s'était tué par acci­dent, en nettoyant ses pistolets.

•  Il vous reste deux fils, reprit Sa Majesté.

•  Oui, Sire!

•  Je suis fâché, dit l'Empereur qui atteignit, dans un tiroir secret du bureau, une chemise de papier gris, qu'il me faille me plaindre à vous de l'un des deux; mais aussi, voyez, Monseigneur, s'il y a moyen de faire autrement ?

C'était une note de police qui concernait le comte Otto, et que Charles d'Este lut d'un coup d'il. Son fils y était accusé ou, du moins, fortement soupçonné, d'avoir fait, par un sinistre jeu, brûler vive une femme galante, chez qui le feu avait pris plus qu'étrangement. Et le maudit rapport contenait en outre, une telle profusion de détails sur la férocité d'Otto et ses monstrueuses débauches, que Son Altesse s'altéra visiblement, tandis que l'Empereur disait de sa voix pâteuse :

•  Le comte Otto est bien né, Monseigneur, mais il a été mal fouetté.

•  Oh ! Sire, s'écria le Duc, mon fils et moi avons tant d'ennemis !

•  Il serait pourtant à propos, reprit doucement Napoléon, que le comte Otto voyageât, et s'éloignât pendant quelque temps ; puis, comme le Duc fai­sait mine de vouloir disputer la dessus, Sa Majesté y coupa court aussitôt, en déclarant d'un ton de maître, qu'Otto, par ce qu'il était né, eût dû gar­der plus de respect pour lui-même, qu'il ne fal­lait pas moins qu'être le fils de Son Altesse pour que l'on consentit à fermer les yeux, que le scan­dale de sa conduite ne se pouvait déjà plus couvrir par son nom et sa dignité, en un mot comme en cent, que le comte devait partir.

•  C'est bien, Sire, j'obéirai, dit le duc Charles d'une voix brève; ou plutôt, continua-t-il, à un geste de l'Empereur, je suivrai les deux conseils que Votre Majesté a bien voulu me donner.

Trois jours après, le comte Franz se mettait en route pour l'Italie. Le Duc, quelque éloigné qu'il fût de donner des missions à ceux de son sang, n'avait pu trouver que lui, comme ambassadeur. Arcangeli, las d'un état, où d'infimes occupations le tenaient encore, comme suspend, par les che­veux,, mais sans avoir pied nulle part, et toujours au bord d'une disgrâce, demanda à accompagner le comte en qualité de truchement, ce que Son Altesse accorda, pour s'ôter l'Italien de devant les yeux; et Emilia, elle aussi, prit le chemin de fer de Lyon, le lendemain de leur départ. La même journée vit s'éloigner Otto, à qui son père avait signifié la volonté de l'Empereur. Il reçut cet ordre sans chagrin, et le soir même, paria qu'il irait de Paris à Vienne en treize jours, sur Bellua, sa ju­ment favorite. Il monta à cheval à l'heure dite, et un groupe de ses amis l'accompagna jusqu'à la barrière du Trône. Là, il rendit la main, et s'éloi­gna au galop.

VII

Le quarante et unième jour après son arrivée à Rome, un mardi, fête de Saint-Victor, en l'honneur duquel, tout justement, carillonnaient des cloches lointaines, Arcangeli fut réveillé à cinq heures du matin en sursaut, et vit, en même temps, Emilia ouvrir les Persiennes de son galetas, et un garçon bleu de l'hôtel Manni, qui se tenait debout devant lui, avec une lettre à la main. C'était une dépêche de Charles d'Este, arrivée dans la nuit, au comte Franz, et qui prescrivait que Giovan quittât Rome incontinent, et s'en revint tout d'une traite, à Paris. Il se dressa debout sur son matelas, et cria : Viva Garibaldi ! Ses disgrâces avaient pris fin, le voilà sauvé, ressuscité, ramené du fond des abîmes. La Cucurani l'avait bien prédit qu'il ne pourrirait pas disgracié ; tu te rappelles, sorella. Et tous deux, tandis que Giovanni, le pied levé contre le mur, cire ses chaussures frénétiquement, ils se renvoient la balle l'un à l'autre, en énumérant les choses surprenantes que la sorcière leur a dites : ces détails exacts et précis, le jour, l'heure, l'en­droit du campo di Fiori, où Franz, une semaine après son arrivée, a rencontré Emilia, son silence, les jours suivants, l'amour lui renaissant peu à peu, les tentatives qu'il a faites pour être admis en sa présence, tout enfin, jusqu'à ses propos mêmes, quand le galant a supplié Giovan de venir habiter avec sa sur, chez leur vieille m amaccia, afin d'ê­tre plus à portée de le seconder dans sa passion.

•  Ah ! bonne Vierge, dit la jeune femme qui fon­dit en larmes tout à coup, et maintenant je reste seule, tu m'abandonnes... Hi ! hi! hi ! que je suis malheureuse !

•  Allons, sotte! reprit-il avec vivacité, vous savez bien que tout est prêt, et que nos bons amis n'ont plus besoin de Giovan, pour achever la co­médie.

Telle était bien la vérité. La seule vue des jupes d'Emilia, rencontrée au tournant d'une rue, avait bouleversé le jeune homme. Une passion renaît toujours, tant qu'on ne l'a pas ôtée jusqu'à la dernière racine ; et Franz, sans fiel, comme la co­lombe, lassé d'ailleurs, de voltiger et de cueillir des faveurs passagères, oublia tous ses anciens griefs, et ne trouva même plus suspecte la pré­sence à Rome d'Emilia, dès qu'il eut conçu le secret espoir que celle-ci redevînt sa maîtresse. Ce fut d'abord une simple pensée, puis une vive imagi­nation, et un désir sans cesse grandissant, qui l'oc­cupa bientôt, jour et nuit. Les négociations n'avan­çaient que lentement. Napoléon faisait agir sous main, auprès de François V, par la Curie romaine ; et le pauvre comte inoccupé, se mourait de chaleur et d'ennui. Des rues sales, un soleil de plomb, des nuits de moustiques et de punaises, avec des na­turels grossiers, se soulageant le long des maisons, et un goût d'huile abominable aux mets qu'on lui présentait, voilà ce qu'il y avait pour Franz, dans cette cité tant célébrée, et dont il trouvait tout dé­plaisant et ridicule, les murs, les enseignes, les costumes, jusqu'au Colysée « plus petit », qu'il ne l'avait imaginé. Pour seule ressource, c'étaient les longues visites de Giovan, mais un Giovan sombre et sérieux, qui s'essuyait le front d'un air morne. Il avait été repoussé; à quoi bon s'obstiner plus longtemps? la malheureuse avait le cur brisé... Après quoi, d'accablants silences, la tristesse qui s'épaississait, les bâillements qui redoublaient, jus­qu'au moment où l'Italien, se levant enfin et se re­tirant, le comte lui tendait un nouveau poulet des­tiné à Emilia, ou bien, lui donnait rendez-vous pour la prochaine matinée, dans quelque jardin, ou quel­que église, et voilà cet homme, si fringant ja­dis et si plein de superbe, à Paris!

Ce jour-là, quand Franz, tout ému, descendit les marches de San-Clemente, il aperçut de loin le bouffon agenouillé, environné de triangles de bougies de cire, dont il avait fait allumer précisément, quarante et une, le chiffre fatidique de ses jours d'exil, et qui continua de pousser son oraison et de se frapper la poitrine, jusqu'à l'entier achève­ment de ses quarante et un Pater, entrelardés d' Ave en même nombre. Alors le pauvre comte, se plantant devant lui, et d'un ton de gémissement :

•  Tu pars, Giovan, dit-il, tu m'abandonnes, moi qui n'avais d'espoir qu'en toi I

Il était en guêtres, en pantalon bleu, si correct avec ses favoris et son petit épagneul sous le bras, que Giovan, par ressouvenir des voyageurs guê­tres et fashionables qui lui jetaient jadis des grani, sur la route de Castellamare :

•  Allons, dit-il en bouffonnant, signor Inglese, du courage! Eh! pardieu! vous n'en mourrez pas! Il se pencha vers son oreille : Prévenez votre père immédiatement, que vous avez encore besoin de moi, pendant trois... quatre jours... affaires de haute importance... négociations entamées... les intérêts de Son Altesse ; et il le tenait par le coude, en l'arrêtant à chaque degré; puis, comme du seuil de l'église, où Franz ôtait la laisse à son chien, on apercevait sur les murs, des affiches multi­colores :

Frizo ne craint pas Patrizio

Patricia ne craint pas Frizo,

défis de deux escamoteurs, fort populaires, à ce moment-là, parmi la canaille de Rome :

Et moi, dit Giovanni, gambadant et lançant son chapeau en l'air, je ne crains ni Frizo ni Patrizio, seigneur comte; avant trois jours, Emilia et vous, serez comme deux tourtereaux.

Pendant près d'une semaine encore, on vit donc le Napolitain, tantôt de ci, tantôt de là, en fréquents colloques avec des sbires, parlant sous des porches obscurs à des abbati mystérieux, toujours en course et affairé, et faisant par journée, deux cents signes de croix, et autant de génuflexions, le bon apôtre, tant il y a d'églises dans la Ville éter­nelle. Là-dessus, toutes choses arrangées, la patte de ses acolytes largement graissée, et après avoir assisté à l'entrevue du comte avec Emilia, qui se passa parmi le trouble et les plus vives effusions, Arcangeli partit enfin, la tête encore pleine du grand coup de dés que sa sur hasardait à Rome, mais le nez déjà tout tourné vers l'hôtel Beaujon, et la façon dont, lui présent, assurerait et rendrait stable, ce que son absence avait commencé de re­conquérir. Il ne s'arrêta nulle part, avala prestement à deux ou trois buffets, quelque cuisse de chapon ; et un mercredi, vers les neuf heures, Arcangeli, pou­dreux, joyeux et se fredonnant des cavatines, passait devant le Génie d'or de la colonne de Juillet, moins alerte et moins palpitant, assurément, que ce diable d'homme. Quelle ne fut pas la stupeur de l'excellent M. d'Andonville qui, posté au haut du perron, et jouissant avec sérénité, du calme imposant de la cour d'hon­neur, semblait mirer son habit sang de buf dans les marbres et les jaspes polis dont il était envi­ronné, d'apercevoir là, tout à coup, et l'on peut dire, tombé des nues, comme une vilaine chenille, un fiacre délabré et boueux, qui portait sur sa galerie, une malle de servante éclatée, raccom­modée d'une ficelle, et deux ou trois sacs de ta­pisserie.

•  Quoi! c'est vous! exclama-t-il tout saisi, en reconnaissant l'Italien.

•  Hé oui ! c'est moi ! c'est moi ! Ah ! journée heu­reuse! et de son feutre noir, décoré d'un il de paon, l'effronté comédien saluait cette façade hos­pitalière, quand son regard rencontra Giulia, arrêtée derrière une vitre.

•  Mala bestia! lança-t-il, avec un crachat mé­prisant... Et un peu rembruni, l'Italien monta le perron, en s'informant à haute voix, de la santé de Son Altesse Sérénissime, cependant qu'un groupe de marmitons, au milieu desquels paradait un nè­gre gigantesque, habillé à la turque, se pressaient pour le considérer.

•  Le comte Otto... répondit le Normand qui s'effaça, laissant le pas à M. le secrétaire des comman­dements...

•  Non, non! protesta l'Italien, que Votre Ex­cellence passe d'abord... Mais qu'ont-ils donc, ces

Coglioni ?...

•  A demandé hier par dépêche au Duc... Après vous, monsieur Arcangeli,

•  A me dévisager ainsi... Je n'en ferai rien, monsieur d'Andonville.

•  Cent vingt-cinq mille francs, acheva le digne chambellan, lequel cligna des yeux et clappa fortement de la langue. Le demi-million en deux mois ! ah ! ah ! ah ! la vie est chère à Vienne !... Il regarda, et s'élança vers les cuisines, d'où partaient des cris : Ali! attends un peu! coquin!... Le Nubien est insupportable, reprit-il, une fois revenu, et tout en s'épongeant les tempes. Mais voilà le fidèle Jo­seph qui vous cherche de la part du Duc. Arcangeli fut enlevé, ainsi qu'un Mercure qui s'envole au prologue d'un opéra, dans la fameuse machine bleu de ciel. Il éprouvait quelque peu d'é­motion à la pensée de reparaître devant ce Jupiter capricieux; et arrêté dans l'antichambre, le malin singe s'y rajustait, quand il entendit, à travers la porte, la voix de son maître :

•  Brave enfant ! disait Charles d'Este ; vous avez vu, Ulmann, lorsqu'il est arrivé, vingt-cinq offi­ciers autrichiens se sont portés à sa rencontre jusqu'à Linz, pour témoigner leur sympathie envers le fils du duc de Blankenbourg.

Il est question d'Otto, pensa Giovan Ulmann ?... quelque employé de M, de Rothschild ; et soulevant l'épaisse portière, l'Italien se précipita :

•  Ah! Monseigneur, Monseigneur, quelle joie!

•  Chut! fit le Duc, avec un regard impérieux qui cloua le bouffon sur place, et bien étonné. Tout son arrangement de scène fut déconcerté; nulle embrassade, point de sensibilité, et le Duc, fleg­matique et hautain, comme il n'avait jamais paru. Renversé dans un grand fauteuil, l'air concentré, sur la tête, un léger bonnet de cachemire vert, Char­les d'Este considérait en face de lui, des liasses épaisses de billets de banque, et un bel homme impassible, frisé, qui les comptait du pouce rapi­dement, puis les jetait par paquets, à sa droite.

•  Oui! oui! dit Son Altesse avec gravité, en prenant sur le guéridon, un fatras de toutes sortes de gazettes, pleines d'Otto et de portraits de son cheval :

La jument Bellua, qui a fait le trajet de Paris à Vienne, en treize jours... vérifiez, Ulmann, vérifiez, j'aime mieux cela; le baron James me disait hier, qu'il circule en ce moment, à Paris, une quantité de billets faux. Et, se rappelant au même moment, un article de l' Entraîneur récemment paru sur Otto, Charles d'Este l'écrivait en note, afin d'envoyer au rédacteur, selon son usage constant, quelque brim­borion de bijou, quand en levant les yeux, il vit M. Ulmann s'arrêter, balancer, recompter une des liasses, et finalement la jeter à part, à sa gauche, comme un homme qui sépare l'ivraie du bon grain. Hein! quoi? qu'est-ce que cela voulait dire? et Son Altesse se dressa en pied. Un deuxième pa­quet, au bout d'un instant, s'en vint rejoindre le paquet suspect, puis un troisième, un quatrième, coup sur coup. Ah! mille tonnerres du diable! les billets n'étaient donc pas bons !... Et le duc Char­les tout hérissé, serrant autour de lui son vêtement flottant de damas à fleurs, et traînant ses babouches de cuir jaune, se mit à marcher, de long en large. Mais quand, pour la cinquième fois, ce vi­lain juif, avec son geste insultant, eût jeté au rebut une nouvelle liasse, le duc Charles n'y put tenir. Se plantant droit devant Arcangeli, qui, les yeux baissés et transi, aurait bien voulu être sous terre, il lui dit, d'une voix étranglée de furie :

•  Sortez, impudent coquin ! je vous chasse !

L'autre pensa fondre de saisissement, puis il sor­tit, sans répliquer. Cependant, le dernier paquet compté, M. Ulmann venait de se lever.

•  Il y avait donc des billets faux ? dit le Duc, d'un accent altéré.

•  Faux!... ils sont fort bons au contraire, re­prit le caissier placidement, mais je les ai séparés par séries.

Et voilà un homme bien étonné que Son Altesse se lève de sa chaise, coure à la porte avec impé­tuosité, l'ouvre et crie d'une voix forte :

•  Arcangeli ! Arcangeli ! viens donc ! que je suis heureux de te revoir!

Puis, soulevant d'un air affligé, son bonnet de cachemire vert, ce qui montra un crâne presque chauve :

•  Ah ! Giovan ! ton maître est bien changé, mon enfant !

Les baignades, parfumeries, étuveries de Son Altesse reprirent donc leur cours, dès le lendemain, avec Giovan comme grand maître; c'était bien fini sa disgrâce, et les portes fermées devant lui, tan­dis que Giulia triomphait, La médaille avait tourné plutôt ; l'Italien, à sa surprise extrême et à son entier ravissement, lui qui s'épuisait à chercher comment jeter dehors cette sultane, vit promptement que la machine roulait encore mieux d'im­pulsion propre, que par les efforts qu'il ferait. Il s'élevait au milieu de l'hôtel, je ne sais quelle voix confuse qui proclamait ouvertement, la décadence de la Belcredi , et les faits y répondaient assez. Plus de déjeuners tête-à-tête; l'humeur capricieuse du Duc en avait renversé les escabelles ; les mignar­dises, les cajoleries semblaient lui puer mainte­nant, pour être surannées et fanées. Restaient-ils ensemble un moment, la contrainte du Duc sautait aux yeux. Il bâillait, ne savait qu'inventer :

Tiens ! voilà le galant de Sophie ! disait-il enfin, posté à la vitre, et en accueillant, chaque jour, de la même fade plaisanterie, l'appa­rition du père Le Charmel, le confesseur, l'ami spirituel de la princesse de Hanau. On les aperce­vait, elle et lui, fort souvent dans le parterre d'orangers, de plain-pied à l'appartement d'Otto, et qui, taillé et régulier, fait là, au milieu des jardins, comme un bosquet de vases, de statues et de com­partiments de fleurs, en terrasse sur le grand bassin. Christiane aussi, quelquefois, s'y traînait languissamment avec eux, toute noire au soleil couchant ; et Charles d'Este, alors, ne manquait pas de lancer de dédaigneux brocards sur la laide tache de vin dont le Dominicain avait la joue couverte. Quel mu­seau ! un joli galant à apprivoiser ainsi les femmes ! Cela rappelait à Giovan l'envie absolument pareille de l'abbé Sotto-Cornela, l'un de ses bons amis de Rome, les filets préparés là-bas pour prendre Franz ; et le baladin commençait à passer les plus mau­vaises nuits, par l'impatience où il était de recevoir enfin quelque nouvelle.

Le mardi 12 août, sortant à neuf heures et de­mie, pour aller faire une commande d'eaux de senteur et de pommades chez Félix (Giovan se l'est toujours rappelé) on lui courut après de l'hôtel : Arrête ! arrête ! C'était un billet par dépêche, qui ne contenait que ces mots, passablement énigmatiques :

Fais dire une messe pour la réussite,

et le nom de sa sur au bout. L'Italien, afin de s'éclaircir, courut chez la somnambule. Il était temps. La farce se jouait à Rome, dans ce moment même, comme cette femme, à peine endormie, en dépeignit parfaitement, et le lieu et les péripéties : la cham­bre empire à carreaux rouges, Emilia debout, le teint enflammé, sur qui la sibylle s'écria pour sa ressemblance avec Giovan, et un homme à ses pieds, qui paraissait supplier, Pauvre Franz ! ricana l'Italien ; va ! je sais ce qu'on te répond : Je ne veux pas me damner... Allons trouver quelque curé; bref, ce qui précède d'ordinaire, un bon petit ma­riage clandestin à la romaine...

La scène changeait en effet. Grande joie ! Franz avait consenti... Emilia l'embrassait.., courait... sortait avec lui. Là dessus, un troisième acteur fit son entrée, en la personne de ce bon abbé Sotto-Cornela, lequel suivait le couple par les rues, reconnaissable à sa large tache de vin. Ensuite, minute à minute, et si fatiguée qu'elle fût, dona Estefania raconta la messe, telle qu'Arcangeli y avait maintes fois assisté, dans cette petite église du Transtevère, la description de la nef obscure, des gens du peuple agenouillés, des bougies de cire qui brûlaient. Tout d'un coup, une clochette tinte. Le prêtre à l'autel, élève l'hostie. Emilia saisit la main de Franz et lui chuchote quelques mots ;

•  Mon François, je te prends pour époux !

•  Emilia, je te prends pour épouse!

Et brusquement le rideau tomba, Giovan ayant vu tout ce qu'il voulait voir. Ah ! le bon billet qu'a la Châtre  ! se disait Franz à Rome, à la même heure, sûr de la nullité d'un tel mariage, qui : tout inexplicables que soient de telles espèces de sortilèges, s'était pourtant accompli en réalité, comme l'avait décrit la Estefania. Et le bouffon, de son côté, en regagnant l'hôtel Beaujon, riait des rires du seigneur comte, car le très saint Concile de Trente a prévu ces unions secrètes, et les a déclarées sacrilèges. Il fallut que Giovan inventât une défaite pour ces quelques heures d'absence, son maître renfermant sous clef, jalousement, tout ce qui avait l'honneur de l'approcher. Le ridicule que le Duc supposait à son crâne pelé, le rendait le plus maussade des hommes. Il avait essayé de tout, réuni savants et médecins, épuisé les moelles de buf, les onguents, les lotions, les jouvences. L'entretien, du matin au soir, revenait sur ce sujet unique, auquel Arcangeli répondait comme l'effleurant à peine, pre­nant garde à toujours éviter, par quelque circon­locution, le terme détesté de « chauve.» Puis, comme Charles d'Este demeurait morne, s'écriant seulement parfois, ainsi qu'en un spasme de sa douleur, qu'il lui répugnait trop de porter les cheveux de quelque pouilleux enterré, le célèbre M. Félix jugeait à propos d'intervenir :

•  Si les perruques de cheveux, exclamait l'il­lustre Toulousain, ont le malheur de répugner à Votre Altesse Sérénissime, que Votre Altesse es­saie des perruques de soie ! Et vite, il en tirait quelqu'une de ses cassettes, et la tournait, la ma­niait, sur son champignon do porcelaine rose. Non, pas à présent, répondait le Duc, qui sentait attachés sur lui, les yeux perçants de la Belcredi. Avait-elle jamais daigné marquer le moindre intérêt à tout cela? C'était, sans doute, au-dessous d'elle; on faisait la majestueuse, la dédaigneuse; et Charles d'Este ne respirait qu'en se retrouvant seul avec ses deux acolytes. Mais le miroir ne con­tentait pas plus pour cela, le pauvre homme. Il cherchait sa physionomie, son front, ses yeux, tous ses traits, lesquels ne se retrouvaient plus. D'ail­leurs, comment changer de coiffure à son gré, et en varier la disposition?

•  Je serais donc toujours le même, mon bon Félix, s'écriait l'Altesse gémissante.

•  Allons, Monseigneur, prenez courage ! je chercherai, je chercherai...

Comme, en effet, M. Félix arriva un beau jour, triomphant. Il demandait uniquement, pour l'entreprise qu'il formait, tous les portraits qui avaient été faits de Son Altesse Sérénissime.

On tracassa donc, durant deux journées, dans les greniers et dans les chambres de resserre. Cela rendit jusqu'à cinquante-quatre images du duc Charles, tant sur toile qu'en marbre, en bustes, en médailles, en miniatures, desquelles, la pleine voiture s'en alla toute chez le coiffeur, à la réserve de divers tableaux de dévotion de grands maîtres italiens, principalement des Carrache, qui compo­saient l'ancienne galerie de l 'électeur Antoine Ulric, et qui se retrouvèrent, on ne sait comment. M me Sophie les recueillit ; et ils allèrent orner les murs de l'appartement du comte Otto où elle était toujours logée, en attendant que l'on eût meublé sa petite maison de Passy.

Mais ce qui causa le plus de surprise au duc Char­les, ce furent des caisses énormes dont l'Italien s'avisa, et tout emplies d'habits de mascarade. L'appartement, durant quelques jours, parut comme le vestiaire d'une troupe de comédiens, en­combré qu'il était, de défroques : Tartares à mous­taches tombantes, Mogols, Algonquins, Chinois de satin jaune et bleu, un quadrille de Turcs dorés, à tête de carton gigantesque. Charles d'Este put d'autant mieux, se croire revenu à sa jeunesse, et à ses longues conférences avec M. Pforzheim, le fabricant de masques de la cour, que le grand Félix le pria de se laisser mouler la face, au na­turel...

Mais que diable, machinez-vous donc? s'é­criait le pauvre homme intrigué, de sorte que l'on dut à la fin, lui révéler qu'il s'agissait de fabriquer trente têtes de cire le représentant, destinées à trente perruques différentes; et voilà ce friand mystère, que Giovan et son compagnon firent valoir au Duc, chaleureusement, et comme si ce fût la chaudière de Médée, pour le transformer et le rajeunir. L'émailleur avait même apporté, en guise de sûres amorces, plusieurs masques de cire de l'année dernière, commandés pour ce fameux bal chez le jeune prince Radziwil. Les gens en mettaient par badinerie, deux ou trois superposés, si bien qu'on y était trompe, quand ils se démasquaient, en pre­nant le second masque pour le visage. Charles d'Este s'intéressa à les considérer longuement, surtout l'un d'eux, qui représentait une jeune femme blonde et rose, l'air vif, capricieux, plaisant, et de qui même, Son Altesse finit par demander qui elle était :

•  Une de mes bonnes clientes, dit le coiffeur, négligemment... Elle était charmante à ce bal...

•  Me diras-tu son nom, imbécile!

•  Mais c'est la Renz , lança Félix, qui s'inter­rompit, comme par stupeur, de replacer l'un des masques, dans leur cassette à compartiments. Est-il possible, Monseigneur! Votre Altesse ne connaît pas mademoiselle Lyonnette?

Et les deux compères s'exclamèrent, car Giovan, lui, la connaissait, sans doute pour l'avoir rencon­trée chez l'émailleur ; et même, il la vanta de telle sorte, et dépeignit au Duc si passionnément, toutes les grâces et l'esprit de cette fille, que l'en voilà proclamé amoureux, et des éclats de rire jusqu'au soir, à propos de cette étonnante découverte. Lui-même, il en riait encore plus, une fois retiré dans sa chambre. L'hameçon avait bien pris, en effet; la grande affaire était embarquée, qui occupait Giovan sans relâche, depuis le jour de son arrivée. Après tant de hauts et de bas, il voyait un espoir certain de pouvoir chasser la Belcredi , et donner à son étrange prince, une maîtresse de sa main. Il saurait bien tenir par les cordons, cette nouvelle favorite; tous deux gouverneraient de concert, ou plutôt, lui par dessus elle; et ce serait enfin, son vrai retour au monde et à la fortune... Amen! ainsi soit-il! pensa le bouffon, en se mettant au lit.

Bonjour, Philippe! lui lança le Duc, dès que Giovan parut le lendemain,

car la veille, à la collation, ils avaient fait, comme l'on dit, un philippe ensemble, payable pour Son Altesse en argent, et en farces pour Arcangeli. Mais Charles d'Este, par malheur, était morose, ce matin-là, si bien que, remettant les gambades à plus tard, il ordonna seulement au bouffon de lui lire à haute voix, la Gazette de Florence, un de ces journaux italiens et celui-là paraissait en français que l'on recevait à l'hôtel, depuis le départ de Franz, comme ambassadeur.

Giovan, (en lui marquant de l'ongle, un certain endroit) tiens, prends ceci, ajouta Son Al­tesse ;

UN MARIAGE A ROME

à ces mots : «  Nous avons parcouru.... J'ai déjà lu le début de l'histoire, dit le Duc à M. Félix, lequel commençait à le coiffer. C'est un imbécile d'étranger... le journal ne donne pas son nom. A peine arrivé, il s'amourache d'une femme galante. Elle lui tient la dragée haute, le désespère, et fina­lement, il l'épousera, comme mon père avait épousé la Ghigelli.

Aïe! aïe ! pensa Giovan, le cur palpitant de voir tout à coup, fumer la bombe qu'il avait chargée, et admirant le hasard de l'aventure. Et dans une sorte de transport de joie et d'attente, le bala­din sauta sur le gradin de la fenêtre et s'assit sur l'armoire, déclarant qu'il était mieux ainsi, pour se faire entendre.

Allons, commenceras-tu ? dit le Duc.

« Nous avons parcouru, ânonna Giovan, nous avons parcouru le champ des faits préliminaires ; nous avons vu comment le crédule étranger s'est laissé entraîner à ce mariage clandestin, qui de­vait le perdre. Le 13 août, vers trois heures de l'après-midi, un agent de la police romaine se présente : le jeune homme est arrêté, et conduit dans les prisons du Saint-Office. »

•  Qu'est-ce qu'il avait donc fait ? demanda M. Félix en se reculant, ses petits ciseaux à la main, car il taillait la barbe de Son Altesse.

« On comprend facilement l'intrigue, continua d'un ton criard, Giovan, qui sauta ainsi, par dessus toute explication. A peine de retour de l'église, la demoiselle ou l'un de ses complices, était allée se dénoncer et dénoncer sa dupe. Le mariage clandestin est en effet, un sacrilège, une profana­tion des cérémonies sacrées, prévue par le concile de Trente, et frappée d'anathèmes et de peines physiques (CH. I Section 24 des Actes du Concile). Le malheureux a devant lui, une autorité reli­gieuse inflexible qui gouverne les âmes, et les galères l' attendent, s'il ne consent pas à épouser. Telle est la seule alternative : le mariage ou les galères!

Le 14 août au matin, poursuivit Arcangeli. le jeune homme est placé dans une voiture cade­nassée, escortée par des sbires. C'est avec ce cortège nuptial, qu'il est conduit à l'église Saint-Au­gustin. La voiture s'ouvre, le prisonnier est traîné en silence, il entre ainsi dans la sacristie. Il y trouve son audacieuse maîtresse; on lui dit qu'il peut choisir, il est libre; (l'Italien éclata de rire) il épousera, ou il ira aux galères! »

•  Eh bien l il est allé aux galères? demanda plaisamment le Duc, pendant que Giovan, au milieu de la chambre, mimait en se contorsionnant, toute la scène du mariage.

Pis que cela, la corde au cou ! cria Giovan. Uni, boni, lié, escamoté, par devant notre sainte mère l'Eglise !

Et dans l'emportement de joie de son triomphe, il hésita quelques moments, s'il n'allait pas décou­vrir au Duc le pot aux roses ; mais rien n'était en­core débrouillé, et que savait-on si le mariage se trouvait solidement muni de tout ce qui le devait assurer ? Aussi, modérant ses premiers transports, le bouffon se contenta-t-il de ricaner sous cape, du hasard qui l'avait enfilé malignement, jusqu'à pou­voir ainsi bafouer le Duc, à son nez et à sa barbe, la pauvre Altesse ! Arcangeli reçut le lendemain, une longue lettre d'Emilia, qui confirma et étendit ce que l'Italien connaissait déjà. Tout avait bien joué, nul accroc, et la farce aussitôt éclatée et finie, qu'entreprise. Les détails en étaient plaisants : contestations, lamen­tations, protestations de Franz sous les verrous, puis les liqueurs spiritueuses auxquelles il avait fallu recourir, dans l'église Saint-Augustin, pour le faire revenir à lui; mais au dénouement le style chan­geait. Il était tellement visible de quelle main par­tait le coup, que si peu que le comte eût de ruse, les écailles devaient lui tomber des yeux; de ma­nière qu'après la messe, et à peine mis en liberté, le nouvel époux était monté dans un cabriolet de louage, et avait planté là Emilia, en lui disant d'un ton irrité :

•  Je ne vous reverrai jamais !

•  Il frappera chez elle, après-demain, pensa Gio­van, qui haussa les épaules. Ce n'était pas cela qui le mettait en peine, ainsi que le baladin l'écrivit à sa sur, avec tout un plan de conduite, mais bien, l'éclat d'apprendre au Duc le mariage, et la cas­cade de fureur qui en pouvait tomber sur son dos.

Justement, Son Altesse, durant quelques jours, eut des ondes d'humeur terribles, sans que nul en devinât la cause. On se regardait effrayé; chacun ouvrait des suppositions, jusqu'à M. de Cramm,qui se joua, pour sonder Charles d'Este, à lui parler du comte Otto et de l'argent immense que ce fils chéri continuait de prodiguer à Vienne. Bien lui en prit d'être encore ingambe, et de pouvoir s'enfuir au plus vite. Mais la fureur du maître, déçue de ce côté, se tourna contre Giulia qui, depuis cinq ou six matinées, ne rendait plus même au Duc, le respect de l'aller visiter à son réveil. Cela fit une horrible scène, dont les hurlements, les piétinements reten­tirent dans l'hôtel entier. Enfin, l'énigme fut éclaircie, et l'on apprit par M. Smithson, qui arriva le lendemain, que la perte de plusieurs des procès du duc Charles, avait causé ces étranges bourras­ques.

Arcangeli passa vingt-quatre heures, on peut dire, à les compter toutes, dans le riant espoir que, d'un moment à l'autre, sa rivale serait chassée. Il ne cessait pas, toutefois, de chanter les louanges de Lyonnette; à quoi le Duc, sans trop répondre, s'exhalait contre la Belcredi , et son insolence in­croyable. Et ces doléances finirent pauvre Gio­van qui s'en étonna ! par un commandement exprès que lui fit Son Altesse, un matin, d'aller lui chercher la chanteuse. La hauteur superbe de Giulia avait, en effet, ranimé le petit reste d'affec­tion qui palpitait encore pour elle, dans cette âme engourdie et blasée. On peut juger si l'Italien avait une mine de joie, en se rendant chez la favorite. Quoique l'heure fût matinale, les portes tombèrent devant le nom du Duc. Giovan avança doucement, saluant la chan­teuse, du plus loin qu'il l'aperçut ; et cette entrevue, il ne sait pourquoi, lui est toujours demeurée dans l'esprit, avec une impression de mystère. La Belcredi était au fond de son boudoir, où elle avait fait mettre un petit divan, une écritoire sur les genoux, et la plume à la main ;

A qui donc écrit-elle? se disait Giovan, tandis que Giulia ployait ses paperasses.

Il crut bien avoir distingué, sur une enveloppe de lettre toute préparée, posée près d'elle, le mot « Wien »; mais, outre qu'il n'en aurait pu jurer, comment discerner parmi tant d'amis, que la chanteuse avait à Vienne? Il ne tint donc qu'à Giulia, grâce à cet heureux coup de baguette, de se remettre avec le Duc, mieux qu'elle n'y avait jamais été. Bien loin cependant, de triompher d'un tel changement de théâtre, la chanteuse parut daigner à peine, ramasser les avan­ces de Charles d'Este, et même, parfois, se froncer contre elles. On la voyait, assise au bout de la chambre, (ordinairement, près de la dernière de ces trois tables de porphyre qui occupaient les entre-fenêtres, toutes chargées de vases et de bijoux,) indifférente, silencieuse, jusqu'à ne répondre ja­mais à ce qui n'était pas une interrogation précise, et comme absorbée à contempler la statuette équestre d'argent le l'électeur Otto Ludwig, ou le petit temple d'argent, peuplé de figurines de vermeil, qui sont les princes et princesses de la maison de Blankenbourg.

Les deux compères, à l'autre bout, jouaient leur farce, autour du sopha où trônait Charles d'Este, assis à la turque : l'un allant, venant, pérorant, toujours à « méditer » ses bustes; et Giovan qui courait, gambadait, soupirait, tournait les prunel­les, parlait à chaque moment du jour, de la divine Lyonnette. Elle avait dit ceci, elle avait fait cela; elle l'appelait « grand luriot, vieux rouffia » comprend-on ? Et des mains ! des fossettes ! une gorge ! car l'Italien ne se cachait plus d'aller chez elle, maintenant :

Mais pas ça ! ajoutait-il, en se prenant la dent avec l'ongle du pouce, d'un air piteux et déses­péré.

Il ne laissa pas néanmoins, si cruelle que fût Lyonnette, d'avoir son portrait à souhait, un jour que Son Altesse bâillait, et se plaignait de sa soli­tude ; et la miniature montra le sourire le plus charmant, un visage comme formé par les Amours, et je ne sais quoi de piquant, de mutin, de capri­cieux, qui étonnait et ravissait : tellement, que bientôt Charles d'Este, rebuté de la Belcredi , et à force d'entendre sans cesse, « Lyonnette, Lyonnette, » et « Lyonnette », commença de s'inté­resser à ces litanies sempiternelles, y répondit, les mit sur le tapis, et même, souhaita intérieurement, de voir enfin cette merveille. Une après-dînée que les amusements languis­saient dans la chambre du Duc, Giovan, comme s'il y songeait tout d'un coup, proposa qu'on montât re­garder, de dessus la terrasse neuve, le défilé qui s'en allait au Bois. Son Altesse, depuis cinq semaines, s'était avisée de faire doubler une galerie du rez-de-chaussée, ce qui avait donné trois ou quatre pe­tits salons intérieurs, et une terrasse à l'italienne, ornée de fleurs et d'orangers en boule, et d'où l'il plongeait à découvert, sur la place de l'Arc de l'Etoile. On emporta donc des lorgnettes et un pliant pour Giulia; et le Duc, assez peu curieux de ces visages inconnus, se divertissait, comme un éco­lier, à jeter dans le premier jardin, des carrés de papier déchiré, quand l'Italien, poussant un cri, et affectant la plus grande surprise :

•  C'est elle! la voilà! exclama-t-il, la Madonna del mio cor; et il envoyait des baisers de la main, tandis que M. Félix saluait.

•  Est-ce Lyonnette? demanda le Duc, qui vint; avec vivacité, se poster à la balustrade.

Il la trouva encore plus délicatement et singuliè­rement jolie qu'il ne l'avait imaginée. Elle était seule, avec un laquais, dans un soufflet de satin mauve, tiré par trois petits poneys, tout harnachés d'argent, de rosettes, de bouffettes, et qu'elle me­nait au grand trot. Le duc Charles, lorsqu'elle passa, lui ôta son bonnet fourré, en le tenant près de son oreille. Elle leva le nez, sous son large chapeau de mousseline, chargé de plumes, fit une demi-ré­vérence, accompagnée d'un sourire charmant, et disparut comme le vent, pendant que Charles d'Este disait :

•  Où diable, monsieur mon bouffon est-il allé chercher une aussi jolie femme ?

•  Oui ! elle est charmante, vraiment charmante, dit Giulia derrière lui; et Votre Altesse a bien rai­son.

Charles d'Este se retourna; elle parlait avec une paix profonde, toute droite, les mains croisées, et en souriant si étrangement, que le pauvre Duc rougissant, se trouva assez déconcerté. L'immense couchant était jaune et vert; Giulia regardait au loin, appuyée à la balustrade, entre les aiguilles de marbre sanguin, qui s'y dressent à chaque bout. Cette tranquillité était-elle une feinte? Sous ce vi­sage paisible et doux, cachait-elle une âme sinistre ; ou bien, vraiment indifférente à ce nouveau caprice de son maître, poursuivait-elle un but mystérieux, que la suite allait découvrir? Elle était montée haut cependant, maîtresse en titre du duc Charles, et pouvait bien encore grandement espérer, avec un peu de patience; mais les ambitieux, des com­bles les plus désirés, même les plus inespérés, une fois atteints, se font aussitôt des degrés, pour arri­ver à davantage. Peut-être qu'à l'âge du Duc, et avec la graisse qu'il avait, une telle base semblait trop périlleuse à Giulia, pour porter sa fortune dé­finitive. Peut-être, en cette pleine vie, si éclatante et fastueuse, qu'elle avait senti le cadavre, et tâ­chait déjà de se retirer... Mais qui le sait, qui pourra jamais dire les pensées enfouies au plus grand secret, et dans le centre de ce cur, sinon le prince des démons dont elle était la digne fille, et Celui aussi qui l'a jugée, en quelque endroit que sa justice ou sa miséricorde l'ait mise! Septembre, cette année, fut admirable ; un ciel pur, le plus beau soleil du monde, une température charmante. Le Duc voulut donc que l'on garnît cette terrasse à la chinoise, de porcelaines et de lanternes; et sans en faire aucune façon, il y vint chaque jour, voir passer Lyonnette, qui ne manqua pas plus que lui, à ce rendez-vous tacite et fort exact. De la rue, on apercevait Son Altesse et ses deux acolytes, buvant, mangeant au haut des airs, parmi les pots de fleurs, les coussins, les sophas, les meu­bles de vernis rouge et or. La triste Christiane et Mme Sophie, offusquées de ces rires retentissants, avaient dû se réfugier au fond extrême du jardin, dans ce qu'on nommait le « Bosquet, »un bois de charmilles humides, arrangé et planté en partie, d'après le fameux labyrinthe de Wendessen.

Elles erraient là toutes deux, en compagnie du père Le Charmel, au milieu des arcades, des cloî­tres et des cabinets de verdure, passant sous les portiques déserts, enfilant de sombres colonnades, tournant autour de bassins mornes, ombragés d'im­mobiles cyprès, où des nymphes dormaient, cou­chées sur des dauphins silencieux. Les matières de dévotion, les débats de controverse, ne duraient que de courts instants, quoique le Père et la prin­cesse ne se cachassent plus maintenant, de vouloir convertir Christiane. Mais, outre la science des saints, le célèbre Dominicain avait aussi celle des hommes. Bien différent de M me Sophie, de qui l'ex­trême élévation et la spiritualité faisaient parfois perdre haleine, c'était avec des choses de la terre que le Père poussait Christiane sans relâche, du côté du ciel ; une fleur, un arbre, un passereau, lui fournissaient de quoi parler, et toucher les curs. Elle répondait oui de la tète : Oui, mon père, ou bien : Oui, ma tante, en tâchant de montrer à ces deux noirs fantômes, un visage de sérénité. Ils allaient ainsi, à pas lents, par les sentiers ver­dis et moisis, jusqu'à ce qu'ils s'arrêtassent enfin, au pied d'un de ces vases énormes, isolés sur des piédestaux, ou bien à quelque banc de pierre, dans un renfoncement de charmille. Le Père alors, ou la princesse lisait tout haut, en reprenant au si­gnet de la veille : « Mes cinquante raisons pour retourner à la religion de mes aïeux », cette fa­meuse apologie, publiée par l'électeur Antoine Ulric de Blankenbourg, quand il avait abjuré la ré­forme. Christiane s'appliquait à comprendre, mais son cur s'enfuyait loin d'elle. Ulric, Ulric ! elle le revoyait, elle le retrouvait partout; son âme avide reconnaissait la moindre ressemblance ébau­chée. C'était ainsi qu'il posait les mains, ainsi qu'il portait ses regards. Où donc s'en était-il allé, ce frère, cet ami de toutes les heures? Pourquoi l'a­vait-il abandonnée? Le monde lui paraissait trou­ble, et couvert d'une épaisse fumée; les choses pas­saient devant son esprit, ainsi qu'une eau bour­beuse et livide... Le soir tombait; on entendait l' Angélus, qui tintait à une chapelle voisine :

Je vous salue Marie, pleine de grâces...

Et Christiane, en se signant, faisait les réponses avec la princesse. Que lui importaient ces prati­ques, ces chapelets, ces croix, ces médailles, qu'elle acceptait docilement ! Tous trois marchaient vers l'hôtel, sans plus rien dire, Christiane seule en avant. Ce mort, dont les mains lui serraient le cur, elle le sentait à cette heure, s'agiter dans son sein, plus douloureusement. Oui! je t'entends ! je t'entends, pauvre âme ! apaise-toi, pardonne-moi ; et à ces souvenirs déchirants, toute son unie s'en allait...

Cependant, le jour approchait, que M. Félix avait marqué pour la livraison des bustes du Duc. Charles d'Este fit la partie de les aller voir achevés dans la boutique de l'émailleur: et depuis si longtemps qu'il croupissait à l'hôtel, sur son canapé et sur ses coussins, cette sortie devint une vraie aven­ture, dont il s'amusa comme un enfant. Il choisit lui-même, la veille, des habits parmi sa garde-robe : twine vert, gants lilas et cravate appareillée, beau­coup de bagues et de bijoux, avec le cordon de son ordre ; et ce ne fut pas un petit travail pour Giovan et M. Félix, que de l'ajuster à son gré, quand cette fameuse aurore se leva enfin, Charles d'Este ne te­nait pas à terre, d'impatience; il grondait, hâtait ses gens. Et même, de peu s'en fallut qu'il ne trou­vât interminables, les trente tours de roue qu'il y avait, de son logis à celui du coiffeur, juste au beau milieu des Champs-Elysées.

Qu'est-ce donc, dit le Duc, en montant le large escalier, garni de fleurs et de statues, qu'est-ce donc que m'a bredouillé, tout à l'heure, ce bon d'Andonville?

•  Il apportait à Votre Altesse, une lettre du comte François, répondit l'Italien, à qui le cur battit quelque peu; puis, comme dans le même instant, Charles d'Este avait passé la porte, l'émailleur et Giovan s'esquivèrent doucement, et le Duc, en se retournant, se vit seul, et un salon dé­sert.

Mais il entendit quelque bruit, une toux, un froissement d'étoffes, et, au même moment, Lyonnette se montra, de derrière le paravent. Le silence, et l'air d'embarras, également dans les deux per­sonnages, durèrent au moins une bonne minute. Elle avait un habit charmant, quoique d'invention et extraordinaire, en velours frappé bleu turquoise, la jupe de satin vert froid, brochée de fleurs de ve­lours vert brun, et aux oreilles, deux montres son­nantes, de la grosseur d'une noisette, qui formaient le présent royal dont le Duc s'était fait précéder. Il remarqua bien qu'elle les portait, et d'une voix assez mal assurée :

•  M. Félix vous a donc parlé, mademoiselle, demanda-t-il.

•  Oui, monsieur, répondit Lyonnette ; puis, se reprenant :

•  Oui, Monseigneur;

et en elle-même, tout bas :

•  Oui, pomme cuite, ajouta Lyonnette. 

•  Ho çà, où diable, sont donc mes bustes? dit Charles d'Este, pour ne pas rester court; et il commença de marcher, le nez en l'air, autour de la chambre.

Dix-sept grandes armoires, à doubles battants, blanc et or, enrichies de sculptures dorées, lambrissaient les quatre murailles; et le plafond ovale, à compartiments, était orné de bas-reliefs, de pein­tures, et de divers emblèmes, qui avaient du rap­port à l'art qu'exerçait M. Félix. Son Altesse en fit des plaisanteries, tandis que Lyonnette expli­quait que chaque fleur en médaillon, peinte sur les panneaux blanc et or, répondait aux flacons de l'armoire, et que les bustes, par conséquent, ne pouvaient point se trouver là.

Le Duc les découvrit enfin, derrière un rideau qui paraissait une draperie de fenêtre. On les voyait, tous les trente-deux, au haut de leur socle de stuc, sur une manière d'estrade, entourée d'une corde dorée; et, dans le demi-jour du petit cabinet, tant de cires, avec le bleu des veines, et reflétées de toutes parts, par une infinité de miroirs, semblaient plutôt les curiosités de quelque charlatan de foire, que d'honnêtes bustes emperruqués, à cinquante louis la pièce.

•  Décidément, Félix est le premier artiste de l'Europe! s'écria Charles d'Este, enthousiasmé.

•  Ah!... ils me font peur! lança Lyonnette, qui rentra dans le salon des Fleurs; et s'apercevant qu'elle avait encore une fois, omis le : « Monsei­gneur. »

•  Ne m'en voulez pas ! Vous savez, dit-elle, c'est de la légèreté.

Tous deux sourirent et se regardèrent ; elle, de­bout, les bras levés, tout en ôtant sa toque de four­rure; et lui, la tirait par sa robe, et considérait ses beaux cheveux blonds, dont la dorure épaisse et éclatante, avait au soleil, des reflets d'argent. Mais à cet instant, il éternua.

•  Que Dieu te bénisse! pensa Lyonnette, et te fasse le nez, comme j'ai la cuisse, et le menton, comme j'ai le talon.

Après quoi, se plaignant du froid, et combien il était précoce, cette année, elle se posta devant le feu, en se troussant quelque peu les jupes. Elle avait des bas couleur chair, tellement chatouil­lants à la vue, qu'anges et saints n'y eussent tenu. Charles d'Este lui prit la jambe, sans mot dire, et puis de là, la jarretière. Il était occupé de l'idée si sa perruque ne tomberait point.

•  Ah ! mon Dieu! dit la jeune femme, qui se renversa sur le canapé ; je ne savais pas que Votre Altesse me fit venir ici pour cela...

Arcangeli, Félix, Charles d'Este et Lyonnette rentrèrent à l'hôtel, vers quatre heures. Ils gar­nissaient le plein carrosse, sans compter deux bustes de cire, que Son Altesse avait voulu qu'on emportât, le n° 13 en frac bleu, et le n° 25 aux épaulettes de diamants jaunes; et comme il y avait dans la voiture, un en-cas de pâtisseries, le bouffon et Lyonnette étaient en train de dépêcher une espèce de petit goûter, quand on entendit la voix du Duc :

•  Oh ! oh ! trois pots de confitures pour Hildemar ! Si du moins, cet imbécile-là ne s'était pas laissé mourir!

Son Altesse, chapeau en tête, s'amusait à véri­fier le registre des comptes de bouche, que cet en­têté d'Andonville avait laissé sur la banquette, au moment où les chevaux parlaient; et encouragé par les rires, Charles d'Este continua à demi-voix :

Du 29. Le dîner des gens de son Altesse.... 114 fr. 70
Sucreries que S. A. a envoyé chercher., 20 »
Truite pour la comtesse Christiane ..... 14 »

•  Tiens ! dit le Duc s'interrompant, voilà ma fille qui fait maigre le vendredi, comme les pa­pistes.

Mais en tournant la page, il resta béant et ha­gard devant le registre, comme s'il venait d'y découvrir quelque venimeux scorpion. Sa gorge s'enfla de fureur, les yeux lui sortirent de la tète ; et, se jetant hors de la portière, car la voiture abordait justement, devant le perron principal, il commanda avec impétuosité, au premier valet qu'il aperçut, de lui amener sur-le-champ, mademoiselle Belcredi.

•  Où cela, Monseigneur?

•  Ici, triple brute! dans ce vestibule...

Et d'un revers de main, Son Altesse fit voler la porte si furieusement, que les armes et les ar­mures, rangées des deux côtés, en symétrie, trem­blèrent sur leur tronc de bois, et qu'une plume du masque horrible qui pendait au casque de Montézuma, se détacha et tournoya jusqu'à terre. Au même instant, la Belcredi paraissait au bas de l'escalier, ainsi que sept ou huit laquais attirés par cet étrange vacarme,

•  Est-il vrai, madame, demanda le Duc, d'un bout à l'autre de la salle, et sans lui donner loisir d'approcher, que vous vous soyez fait servir, l'au­tre mois, quatorze cruchons de ma bière?

•  Monseigneur, dit la Belcredi , revenez à vous, je vous en conjure.

•  Elle m'insulte! s'écria le Duc» à qui la fu­rie sortit aussitôt, par les prunelles et par la bou­che, d'une si terrible façon, qu'il fit trembler non seulement Giulia, mais Félix, Giovan, Lyonnette, les domestiques amassés et jusqu'aux marmitons, dans les cuisines. Les termes les plus durs, les plus méprisants, les apostrophes et les injures tombè­rent sur la Belcredi , qui, blanche et immobile comme une statue, n'eut ni le temps ni le moyen de proférer une syllabe.

•  Dehors! dehors! hurlait le frénétique, et qu'on ne vous revoie jamais!

Alors, prenant tout à coup son parti, avec l'air d'un mépris superbe, Giulia Belcredi sortit, silen­cieuse.

•  Bon voyage ! chantonna Giovan, qui monta l'escalier en sautillant, derrière le dos de son maître.

Ce ne fut que le soir, fort tard, et pendant sa toilette de nuit, que Charles d'Este ouvrit la lettre de son fils. Le comte Franz annonçait, tout d'a­bord, en guise de gâteau de miel, le plein succès de son ambassade: puis, venait un récit assez court et mal en ordre, ajuste de manière à prouver qu'ar­restation, prison et mariage étaient du fait de Fran­çois V, qui, par vengeance, avait servi ce plat romain au pauvre comte; pour finir, des protes­tations, force humilité, et la demande de pouvoir revenir à Paris, avec sa femme,

•  L'imbécile, exclama le Duc, en haussant les épaules, et sans d'ailleurs se mettre en peine de voir clair, dans cet imbroglio.

Puis, comme la pendule sonnait:

•  Allons, Monseigneur, couche-toi, dit Lyonnette, qui courait ça et là, en chemise; et du ton d'un enfant qui récite :

Il est minuit. Qui l' a dit? Jésus-Christ. Où est-il? Il est dans sa chapelle. Que fait-il? Il fait de la dentelle Pour les dames de Paris.

VIII

On put croire que la Belcredi n'avait eu qu'à ti­rer une chaîne dont le bout était dans sa main, pour ramener Otto à Paris. Quarante-huit heures après l'étrange scène de Beaujon, un samedi, der­nier septembre, vers le milieu de l'après-dînée, le jeune homme, qui n'avait pris que le temps de chan­ger d'habits, gâtés par cette longue route, et d'a­valer du potage et un uf, se présenta au Grand-Hôtel, où la chanteuse s'était retirée. Quoiqu'il eût roulé jour et nuit, sans s'arrêter, jusqu'à Paris, tirant sa montre à chaque demi-quart d'heure, Otto eût souhaité au-dedans de lui même, de ne pas rencontrer Giulia.

Elle se dressa, en poussant un cri...

Ah! c'est vous, Otto, balbutiait-elle.

Il demeurait en silence, il ne lui disait rien, il la regardait enivré, et il attendait qu'elle lui parlât; elle avait un vêtement blanc, chargé de falba­las pressés de dentelle et de mille rubans, et où la chanteuse s'était amusée à attacher, de place en place, tout du long, des bouquets de roses na­turelles. Il contemplait éperdument ces roses, ce vêtement éblouissant, les yeux, les cheveux de sa maîtresse, jusqu'au plus petit de ses traits; il lui semblait qu'il allait aimer Giulia, des siècles en­tiers, et, plongé dans des images délicieuses, le jeune homme ne remuait point. Ce silence le ré­veilla ; il fit un brusque effort sur lui-même, et sans savoir ce qu'il disait:

•  Oui ! répondit-il, je suis parti, sitôt que j'ai reçu votre dépêche. Je serais accouru de plus loin, rien ne me retenait là-bas.

•  Et la Schlosser ? fit Giulia.

•  La Schlosser  ! répéta Otto, qui rougit à l'ex­cès, puis pâlit tout à coup, blanc comme le marbre où il s'appuyait; et après un instant de pesant si­lence qui avouait tout, il se mit précipitamment, à tâcher de se disculper. Mais est-ce qu'il aimait la Schlosser ? Pouvait-il aimer pareille sotte, une femme toujours pleurante, laide, maigre, une vraie sauterelle? Et, dans son trouble et son irritation, il accompagnait ce discours de gestes outrés, en parlant avec une sorte de transport. Il avait trouvé en wagon, les paroles les plus touchantes et les plus tendres; mais la crainte qu'il éprouvait de ne pouvoir fléchir Giulia, l'agitation de la revoir enfin, et cet air lourd et parfumé, à force de jonquil­les et de roses dont l'appartement était plein, jus­que sur la table en face d'Otto, lui dissipaient maintenant ses pensées, de manière que, malgré ses efforts, il s'égarait, ne se retrouvait plus : et le spectacle de la Belcredi , qui, rêveuse et silen­cieuse, jetait distraitement au feu, de vieilles bro­chures de théâtre, des lettres, des bouquets fanés, dont la cassette reposait sur ses genoux, déconcer­tait par surcroît, l'amoureux; tellement, qu'il commençait à dire le contraire de ce qu'on voyait qu'il voulait dire, quand à ce moment, une camériste mit la tête dans le salon, et pria que Made­moiselle indiquât l'heure, à laquelle on devait venir enlever les malles.

•  Vous quittez donc l'hôtel? demanda le comte.

•  J'ai loué, répondit Giulia, un petit pavillon tout meublé, rue du Puits qui parle, numéro 7.

Et sur ces mots, gagnant la porte, comme en deux sauts légers, elle parla bas à Laury, qui entra ramasser de dessus les fauteuils, des palatines et des manchons qui y traînaient. Otto s'était levé aussi, et considérait, par la vitre, l'immense rue fourmillante de monde, les bouti­ques parées et remplies, et les voitures innombra­bles, rapides, continuelles, roulant sous ce ciel pluvieux, qui redoublait sa tristesse. Il se répétait cependant, que c'était là une heure unique,un des plus vifs et des plus beaux moments qu'il aurait jamais; et enragé contre lui-même, bandait son âme tant qu'il pouvait, pour se donner de l'émo­tion. Il se sentait porté à pleurer, à faire des ac­tions singulières ; et comme, en cet instant, Laury étant enfin sortie, Giulia rejetait confusément dans la cassette, ce qu'elle en avait tiré de papiers et mis à mesure sur la nappe, Otto s'approcha tout à coup, et lui passa le bras autour de la taille. Elle dit :

N'avez-vous pas faim? Ne mangeriez-vous pas un morceau?

Puis, baissée devant les tisons, elle commença de secouer la cassette dans la cheminée, en tenant avec les pincettes, les brochures amoncelées, afin qu'aucune ne s'écartât; le jeune homme, pendant ce temps, lui couvrait la nuque de baisers. Le cur d'Otto avait séché subitement; il était là, comme une souche, comme une bête, devant elle; et Giulia restait de glace elle aussi, muette ainsi qu'une statue, et les yeux fixés sur le feu, regardait flamber et pétiller un dernier bouquet desséché, dont les rubans de satin vert étaient peints par le fameux Dalbono, de Milan. Un sourire étrange lui monta aux lèvres ...... Quel souvenir longtemps oublié, ce bouquet lui rappelait-il? Etait-ce point cette journée, où le Duc aussi l'avait trouvée, environnée d'habits et de couronnes...? Mais leurs prunelles se rencontrèrent, elle donna un baiser au jeune homme, et la Belcredi s'abandonna.

Les jambes tremblaient à Otto, quand il descen­dit l'escalier; il éprouvait un vide de dégoût, un horrible désenchantement. Ah! voilà donc ce que c'était qu'aimer; rien de plus qu'avec les au­tres femmes! Comme un enfant qui reste étonné, aussitôt qu'il a mangé le fruit convoité, Otto dou­tait si ce moment était bien une réalité. Quoi ! les ravissantes douceurs de ses longues rêveries, cet amour qui avait dormi trois années, à un endroit de son être si profond et si retiré, que lui-même n'en soupçonnait rien, ces ardentes lettres écrites dans le plus ténébreux secret, ses désirs, ses élans, sa passion, ses lèvres qui tremblaient vers elle, tout cela se réduisait donc à cette triste et courte débauche, à ce néant affreux qu'il sentait !

Et je croyais l'aimer ! pensa le jeune homme...

Son cur se brisa en morceaux ; Otto pleura amèrement et à sanglots. Il ne s'est jamais rappelé comment, après avoir erré dans des théâtres et des cafés, il se retrouva, au matin, chez une appareilleuse connue, ni par quels compagnons il y avait été mené. Il passa là deux jours entiers, cruelle­ment livré à tous les transports d'une humeur terrible et égarée : tantôt, s'abandonnant aux der­niers excès, pour se venger de Giulia et avilir en lui son image; tantôt, au contraire, vengeant sa maîtresse contre lui-même, et se frappant la tête aux murailles, en désespéré. Mais au milieu de la troisième nuit, comme son imagination agitée ramenait sans cesse les mêmes pensées, il se re­présenta de nouveau, le bonheur de voir Giulia, avec un sentiment de tendresse, irrésistible et sin­gulier ; toutes ses violentes douleurs de la surveille, ne parurent plus qu'un songe à Otto. Il n'y tient plus : il se love, s'habille, et donne à un cocher le nom de la vieille rue du Puits-qui-parle, bien plus connu à ce moment, que celui de rue Amyot, par lequel on venait de le remplacer. Il faisait froid, Paris dormait, la lune rayonnait en son plein. Otto, tout en considérant cette roue d'or immobile, se li­vrait à une rêverie si vive et si impatiente, qu'elle semblait le mettre par avance, en possession du bonheur auquel il songeait. Il arrive devant un mur ; il sonne, frappe, appelle, redouble, si bien qu'enfin, Laury vient lui ouvrir. Il traverse un carré de jardin, gravit un escalier de bois; Giulia réveillée, paraît... Ils se jetèrent éperdus, dans les bras l'un de l'autre. Ah ! bonheur et bonheur d'aimer ! philtre de vie qui renouvelle toutes choses ! source à laquelle une fois uni, le cur se répand de là sur le monde entier, comme un torrent qui prend sa course! A peine les amants se retrouvèrent-ils, leurs pru­nelles se dessillèrent, leur âme fut toute changée par une espèce d'enchantement. Jamais les cou­leurs du soleil ne leur avaient paru si brillantes, le ciel d'une sérénité aussi splendide et aussi continuelle. Ils jouissaient avec transport, d'une fleur, d'une herbe, d'un nuage, des humbles objets qui les entouraient; leurs moindres actions étaient mêlées d'une joie et d'une impétuosité extraordinaires; de leurs yeux, jaillissait un esprit qui animait pour eux, tout l'univers. Jusqu'à ce quartier gueux et noir, mal peuplé, mal pavé, mal bâti, qui dort à l'ombre du Panthéon, les brins d'herbe entre les pavés, les croisées où séchaient des guenilles, et l'étroite et petite rue du Puils-qui parle, bordée de masures branlantes et de vieux murs de jardin, leur semblaient les plus beaux endroits, que tous deux eussent vus sur la terre; et lorsqu'ils découvraient de loin, leur porte basse dans la muraille, avec l'ancien avis colle dessus, et écrit à la main :

Pour les lettres et réclamations, s'adresser à M. Spitzer neveu,

que ni Otto ni Giulia ne songeait jamais à arracher, ils sentaient éclater en eux une lumière intérieure, qui leur dévoilait combien ils aimaient. Leur tendresse rompue pendant deux journées, maintenant réconciliée, se reprenait plus étroite­ment; leur âme avait plaisir à serrer ses nuds : et ravis après ces mortelles langueurs, du réveil de leur passion, ils ne savaient comment bien ré­pandre leur cur, et se prouver leur grand amour, dans cet infini qui les remplissait. Tout en courant par la maison, ils se suivaient, s'appelaient, s'embrassaient, se rajustaient les habits, ou bien, se les dérangeaient par badinage, et se parlaient d'une voix tendre, uniquement pour se dire « toi » et goûter le délice nouveau de cette familiarité. Mais, à si peu de jours de la Schlosser , les mêmes pro­pos de tendresse qu'Otto avait tenus à celle-ci, les mêmes pensées, les mêmes phrases, jusqu'au même arrangement et aux mêmes mots, se retrou­vèrent sur ses lèvres; de manière que, peu à peu, et quelque ennui qu'il en eût, l'amant nomma la Belcredi de ces mêmes termes mignards dont il avait appelé la danseuse, tant l'homme a des ressources bornées, pour exprimer l'infini de son cur ! Au reste, que lui importait! Que lui importait une autre femme, quand il possédait Giulia ! Jamais elle ni lui n'avaient eu leurs pareils. Ils se sen­taient uniques, seuls au monde : et d'heure en heure, si l'on peut dire, tous deux se formaient l'un de l'autre, des idées nouvelles, embellies au gré de leurs sens et de leur imagination, comme autant d'idoles spirituelles qu'ils érigeaient au profond d'eux-mêmes, pour les adorer. Que tu es douce ! que tu es bonne! répétait l'enfant à Giulia, quoi­que cet orgueilleux sût bien qu'elle n'était point douce et bonne. Il se rabaissait, il avait soif d'obéir, de se prosterner, d'être l'esclave de sa maîtresse ; mais cette humilité d'amour, vouée à Giulia seule, haussait d'autant plus sa superbe, à l'égard du reste des humains. Une joie, une force effrayante, lui coulaient parmi le sang. Il eût voulu crier, frap­per, mordre, étouffer des lions; et cependant, ses yeux tournés sur Giulia, ne cessaient point de lui parler avec une douceur infinie, il ne pouvait se retenir de lui sourire, de l'admirer, de lui toucher l'épaule ou les cheveux, même en présence des ouvriers, qu'on venait, depuis quelques jours, de mettre après le petit logis, afin d'en rafraîchir les murs et de le rendre un peu plus commode. Il consistait en trois pièces au premier, où l'on montait par un degré de bois appuyé au mur, en­tre deux bâtons pour garde-fou, ni plus ni moins que l'escalier d'un meunier de village. On entrait de là, dans un corridor, sur lequel donnaient les trois chambres assez pauvrement meublées, qui s'ouvraient à gauche et à droite et c'était là le logement, sans rien de plus que quelques placards, un petit galetas au-dessus, et la cuisine, au rez-de-chaussée. Comme la Belcredi , en louant aux héri­tiers du vieux « souffleur » qui occupait la maison avant elle, s'était installée précipitamment, il ne se trouvait rien de prêt : pas une serrure en état; les clefs des appartements mêlées, et à peine, le soir, quelque mauvaise bougie, en attendant le re­tour de Laury, qui s'en allait chercher de l'huile. Dans cette ombre, Otto s'asseyait en face de Giulia pensive, et les paumes posées à plat sur les genoux de sa maîtresse, il la contemplait avidement. Le crépuscule descendait, la chambre devenait plus obscure. Il avançait la main tout éperdu, il cares­sait avec des doigts tremblants, la pâle joue de son idole ; et la douceur de cette sensation lui dilatait l'âme, et l'inondait d'une clarté semblable à celle de l'aurore.

Mais déjà, le plâtre et les coups de marteau les incommodaient grandement là-haut ; et Giulia ayant découvert une clef du rez-de-chaussée, les deux amants y pénétrèrent, s'y logèrent sans façon, pour déballer des caisses d'armes anciennes, po­lonaises et lithuaniennes, que le jeune comte Dzalinski, un des nouveaux amis d'Otto, lui avait expédiées en cadeau ; et ils finirent même par n'en plus bouger, encore que l'on eût excepté ces deux chambres de la location, jusqu'après la vente qui s'allait faire des cornues, des matras, des creusets, et des raretés du vieux Spitzer, les­quelles y étaient en dépôt. On ne voyait de toutes parts, sous la poussière et les araignées, que squelettes d'hommes et de bêtes, des plantes, des oiseaux, des métaux, des productions extravagantes, une main de nymphe marine, un singe et un chat nés avec des ailes :

Adam et Eve, comme les avait surnommés bizarrement, la Belcredi ,

des médailles, des urnes, des momies, des arbres de corail noir, et plus de deux cents fioles, pleines d'une liqueur balsamique transparente, où étaient conservés des scorpions, des tarentules et des ser­pents; bref, un obscur capharnaüm, où se plaisaient pourtant, les amants Ils allaient, s'exclamaient, furetaient, s'amusaient aux roues de cristal d'où jaillissaient des étincelles ; leurs doigts faisaient comme fleurir tout ce noir fatras, en y touchant. Et ce que ces âmes tragiques ont eu peut-être de meilleur, dans leur court et sanglant passage sur la terre, le moment de leur vie sans doute, le plus doux et le plus rayonnant, c'est une après-dinée d'amour, de folies, de jeux d'enfants, et d'éclats de rire qui les reprenaient, sans qu'ils se pussent arrêter, à cause d'un récit de la Belcredi sur une ferme hollandaise, où les vaches avaient la queue retroussée par une cordelette fixée au plafond, de peur qu'elles ne se salissent. Ils s'adoraient, ils défiaient le sort, ils s'étreignaient l'un l'autre, avec emportement. Ah ! que je t'aime, cher trésor, comme je voudrais mourir pour toi ! Le seul nom de l'hôtel Beaujon, où il faudrait pourtant reparaître, ne fût-ce que quelques instants, donnait au terrible enfant, un visage froncé d'ennui ; quitter une heure Giulia, lui semblait comme un amer poison. Elle lui était plus douce que la vie, plus nécessaire que la main droite. Quand il l'apercevait d'en bas, ap­puyée sur la rampe de bois, son âme sortait de lui-même, dans un transport d'extase délirante, pour s'attacher, pour se coller à sa maîtresse ; et rien qu'au murmure de ses jupes, tous les sens d'Otto se réveillaient, toutes les forces de son esprit et de son corps se précipitaient ardemment, vers elle. Une intime chaleur d'amour lui fondait le cur comme la cire ; il se taisait, il s'abîmait, il s'enfonçait dans son adoration : son âme, entière­ment vibrante et immobile, bientôt, ne connais­sait plus rien qu'un bonheur tranquille et infini, où chaque joie distincte se perdait, ainsi que les pâles étoiles sont effacées par le soleil. Tout était comble en lui ; il n'y avait rien de vide, jusqu'au moment où cette plénitude amassée et surabon­dante, crevait enfin par des sanglots, des pleurs, des abattements, le plus souvent, par des rages de bruit et des gaîtés extravagantes.

Après avoir mangé, surtout, rassasié de viande et de vins, et tandis qu'il mordait goulûment aux fruits, dont le jus lui coulait le long du menton, c'était alors que les pensées bestiales et frénéti­ques, lui bouillonnaient au cerveau. Il se jetait à quatre pattes, hennissait, se roulait sur les lits, bâtonnait comme un furieux, les squelettes du vieux Spitzer, soulevait des meubles énormes qui don­naient peur à Giulia qu'il se rompît la poitrine, hur­lait, tourbillonnait, jouait des pantomimes, sans que tout cela pût le délivrer du démon chaud et - lourd qui l'oppressait. Il se faisait amener Bellua, arrivée depuis quelques jours, sous l'escorte du va­let Lajos, et logée provisoirement, au manège Ber­nard-Pelletier, à une portée de fusil de la maison du Puits-qui-parle; et alors commençaient, dans le petit jardin, les plus téméraires folies, comme de tomber tout botté, d'une fenêtre, au dos de la jument, et cent autres voltiges pareilles. La musique qu'il entendait avec une sorte de ravissement, loin de lui apaiser le cur, remplissait d'un tel regorge­ment de soupirs, de larmes, d'émotion, qu'au pied de la lettre, Otto suffoquait : il le fallait débouton­ner; en cet état, le coucher sur son lit; et les orages quotidiens, qu'il fit à ce début d'octobre, achevaient de le mettre hors de lui. Rien ne pouvait un peu mater ses furies, que de s'en aller dans le jardin, recevoir les torrents de pluie de ce ciel sulfureux et noir, nu sous un drap, ainsi qu'un cadavre.

Cependant, de légers embarras d'argent commen­çaient d'avertir le jeune homme fort sérieusement, qu'il était temps d'aller à Beaujon, afin de s'y rem­plir les poches. Les quelques cents napoléons qui lui restaient encore, du million si vite dévoré à Vienne, avaient fondu, sans qu'il sût comment; de petites dettes criardes ne laissaient pas d'importu­ner les deux amants. Et puisqu'il fallait bien, tôt ou tard, se résigner à ce calice, Otto et Giulia, un soir, se rendirent en coupé de louage, à l'hôtel de Charles d'Este. Les mantelets étaient baissés, la voiture pleine de bouquets, pour égayer et parfumer cette vilaine boîte puante; et tous deux, immobi­les à leur coin, perdus dans des pensées profondes, ils se dirent à peine quelques mots, jusqu'à la place de l'Etoile, où la Belcredi , bien enfermée derrière ces vitres obscures, devait attendre le retour de son amant. Il reparut presque aussitôt; le Duc n'était pas à Paris, mais non loin de Fontainebleau, au château de la Roche-Brûlée , ainsi que l'avait an­noncé l'excellent M. d'Andonville, rencontré au bas de l'escalier.

•  A la Roche-Brûlée ? répéta Giulia pensive.

•  Oui ! répondit Otto, il ne reste à l'hôtel que ma sur Christiane, et Emilia, la femme de Franz, car je viens d'apprendre à l'instant, que mon frère l'a épousée.

Quelle mouche avait piqué le Duc, lui si fastueux d'ordinaire, et comme amoureux des regards, de se venir cette fois, enterrer au fond de cette solitude, tel un berger, qui ne se plaît qu'aux antres sourds, aux rochers et aux fontaines? Aussi bien, dès le premier soir, parmi force plaintifs bâillements, et en se noircissant le nez d'un bouchon brûlé, pour se distraire, la pétulante Lyonnette s'avisa-t-elle de trouver la fantaisie un peu sauvage, tête-à-tête avec ce vieux taureau amoureux, qui piaffait autour d'elle, et ces dieux de pierre moisis du jardin ; pas même dieux, mais demi-dieux, puisqu'ils ne com­mençaient qu'au-dessus du ventre : Et voilà de beaux amoureux !... Son imagination s'échauffe, se remplit de ses bonnes amies, qu'elle n'a pas vues depuis trois jours. Il lui tarde de leur montrer son faste nouveau et son bonheur; et tout d'un trait, notre héroïne écrit à Anna Deslions et à Julietta Barucci, de lui venir rendre visite. Les deux princesses arrivées, Lyonnette tourna quelque peu, pour avouer la chose à Son Altesse. Bien, bien !ma chère, et invitez qui vous voudrez ! se contenta de répondre le Duc. Sur quoi, billets de s'envoler, dépêches de se succéder, en sorte qu'au bout de quatre jours, la Roche-Brûlée fut emplie de ce qu'il y avait à Paris, de plus riche et de plus galant, parmi les demoiselles de moyenne vertu. Le château coquet, pavoisé, décoré de balcons en saillie, et riant au soleil avec ses briques rouges, ses colonnes à la rustique, et le fer à cheval de son escalier, sous lequel se voyait un ancien buffet-d'eau, était accompagné par derrière, de bois de haute futaie, dont les massifs pressés, touffus, qui s'étendaient sur plusieurs lieues, fourmillaient de biches et de daims. C'était là, tandis que le Duc se promenait seul dans le parterre, garni de vases de métal, et où des jardiniers, dès qu'il rentrait, effa­çaient ses pas avec des râteaux, sur le sable roux des allées, que Lyonnette et ses folles amies s'é­chappaient, et erraient, tout le long du jour. Vêtues de capes bigarrées, de pèlerines à collet vert, d'ha­bits rayés zinzolin et blanc, et tout empanachées de plumes assorties, sous leur parasol à franges, ces nymphes couraient, bavardaient, combattaient, se jetaient des fleurs, inventaient mille jeux pour se divertir, gageaient à qui ramasserait le plus de bruyères ou de champignons, se cachaient par folâtrerie, dans les fougères safranées qui poussent géantes, sous les futaies; et leurs cris, au milieu des allées humides et silencieuses, faisaient s'en­voler, tout d'un coup, quelque noir corbeau qui planait dans l'air gris, sur ses lourdes ailes, puis disparaissait en croassant.

Tiens ! voilà encore Flora qui chante, disaient-elles...

Et cette plaisanterie, toujours la même, qu'elles adressaient à la Van Blmen , leur amie de l'Opéra-Comique, provoquait des rires éclatants qui sonnaient dans le parc tranquille. C'était alors ces jours d'automne, aux matins mouillés et blancs de vapeurs, que le soleil d'après-midi emplit de longs traits de lumière rousse. L'atmosphère, en­core tiède et molle, se balançait entre le chaud et le froid; le canal d'une eau transparente, était par­semé de feuilles mortes. Et la fraîcheur des arbres épais, la tranquillité infinie de ce beau lieu, séparé du reste du monde, et où ne s'entendait que le bruit des ruisseaux, le murmure des forêts de pins, et parfois, le rapide galop d'un cerf, détalant au fond des halliers, saisissaient même, par instants, ces pauvres têtes de poupées, et les arrêtaient tout ébahies, au sommet de quelque sentier, devant les échappées de vue et les perspectives charmantes, qui changeaient, tous les cinquante pas, jusqu'à ce que bientôt, la Fougerette tirât sa boîte à fard, de sa poche, ou que la fantasque Gabrielle Odry regrettât qu'il n'y eût pas là, de chevaux de bois où tourner. Une après-midi, qu'elles revenaient de cette partie de la forêt où se voient l'épitaphe du Chien, le rocher de la Pierre qui rage, et le rond-point des Daguets, le très léger panier d'osier, que Lyonnette conduisait, la versa au rebord d'un sentier de bruvères et de sable mouillés, sans autre accident que de gâter les volants et les fanfreluches, dont cette belle était attifée. On peut penser les jolis éclats de risée, qui retentirent tout au long de la route, et les coups de fouet cinglants dont Lyonnette stimula les petits poneys écossais, pour ren­trer vite au château. Remontée aussitôt dans la chambre du Duc, où se trouvait tout l'attirail de parures et d'ajustements qu'elle avait traînés après elle, la jeune femme, en changeant d'habit, de­vant le feu clair et pétillant, jouait à mille enfan­tillages avec Pepa Sanchez et Giovannina Flor, qui lui servaient de caméristes, quand, à ce moment, la porte s'ouvrit, et Otto parut sur le seuil, enflammé, suant, et couvert de boue, car il était venu à pied, toujours courant, depuis la gare de Montigny.

Mon père n'est-il pas ici? fit-il, d'une voix rauque.

En voilà un de malitourne! riposta Lyonnette courroucée; qu'est-ce qui lui prend d'entrer comme ça, chez les personnes!

Ses yeux bleus étincelants, son nez levé, ses jo­lis cheveux annelés, qu'elle secouait d'impatience, et l'incarnat qui lui était monté aux joues, tout faisait d'elle à ce moment, la Bellono la plus mu­tine, autour de laquelle eussent jamais voltigé les Amours, les Jeux et les Plaisirs. Surprise à demi-rhabillée, Otto la voyait dans les miroirs, dont l'ap­partement était plein, avec le couettes bras nus, peu de gorge, mais aiguë et ferme, entre laquelle descendait, au bout d'un cordonnet de soie, un mé­daillon de vermeil ; et son corset de satin mauve-bleu, où la lumière s'irisait comme au col d'une tourterelle, et qui était brodé de vieil argent, lais­sait voir ses charmantes épaules, délicates et en­fantines.

Ah ! vous êtes monsieur Otto! reprit Lyonnette radoucie, et qui reconnut le jeune homme, d'après les nombreux portraits de lui, appendus à l'hôtel Beaujon. Non ! non ! il n'est pas ici, le vieux chien-fou, ajouta-t-elle, en allant et venant parla chambre; et son court jupon de dentelles, blanc, léger, tournoyant autour d'elle, découvrait ses jambes, chaussées de bas de soie, couleur de rose sèche... Il s'en est allé à Fontainebleau, avec son singe d'Italien, et l'autre, la vieille momie, qui a des yeux pareils à des braises.

•  Mon père n'est pas à la Rochc-Brûlée ? répéta Otto, stupéfait de ce contre-temps inopiné.

•  Hé, non! non! quand on vous le dit, reprit la belle, en se passant un corps de jupe; je dois bien le savoir, je crois, puisqu'il voulait m'emmener avec lui. Mais qu'a-t-il à faire d'abord, au châ­teau de Fontainebleau, ce vieux Salomon, ce vieux Cosaque? C'est-il donc, pour aller visiter ce qu'ils nous en ont volé, au temps du premier Empereur? poursuivit Lyonnette, qui s'échauffait dans le mu­sical de ses injures, et qui croyait réellement, que Charles d'Este était Cosaque, ou tout au moins, « de ces pays-là. » Elle s'arrêta, se sourit, fit une ré­vérence au miroir, dans lequel elle s'apercevait, depuis les pieds jusqu'à la tête, toucha du doigt les fossettes charmantes de ses épaules et de son cou, en disant successivement :

•  Le sel... le poivre... la moutarde...

Et tout de suite, s'appuyant sur les bras de ses deux compagnes, elle se mit à sauter et à chantonner :

•  Hé ! le vieux loup-garou ! je me moque de lui; hé! ce soir, le feu d'artifice; hé! nous allons nous amuser : hé ! vous y serez, monsieur Otto ; hé ! nous danserons tous les deux !

Mais une épingle la piqua; un peu de sang lui perla au doigt. Par un mouvement enfantin, elle en barbouilla la joue d'Otto, lui jeta :

•  Maintenant, vous êtes mon cousin...

Après quoi, toutes trois de rire, et de s'esquiver précipitamment. Le jour déclinait, le soleil était sur son penchant. Une couleur de pourpre immobile enveloppait le ciel, la rivière, le parc tout entier; et Otto, resté seul dans la chambre, se sentait ivre de tristesse. Giulial Giulia! cher bonheur !.. Un appétit de la revoir, de l'étreindre, de la posséder, le tirait violemment vers Paris; il n'y pouvait plus résis­ter. Et poussant tout à coup un cri rauque, Otto commença d'enfoncer le massif secrétaire d'acajou ronceux, où le Duc enfermait son argent. Il portait par dessous la sienne, une chemise que sa maî­tresse avait portée, et de temps à autre, il étalait dedans ses membres, pour la mieux coller à sa peau. Alors, ses larmes éclataient, et les coups de chenet de fer dont il battait la serrure plus furieusement, lui assouvissaient sa colère. Il éprou­vait comme une honte au cur, qui lui reprochait d'avoir vu cette femme dans ce désordre; et l'âme enflée et mal à l'aise, il entrait en un si vif trans­port de rage contre Lyonnette, et d'adoration de­vant Giulia, que suffoquant, criant et soupirant vers elle :

Ah ! mon amour! mon cher amour! Otto devait à ces moments, s'en venir à la fenêtre ouverte. Il y avait longtemps que le soir ne s'é­tait trouvé si beau. Le couchant, derrière l'étang qu'on nomme la petite mer, était rayé d'orange et de turquoise, où flottaient mille nuages d'or et là-bas, au bord de cette eau, dans laquelle se réfléchissait l'archipel éclatant du ciel, sous les feuillages peints d'un roux sombre, dont les perspectives profondes laissaient voir au fond du bois, un vieil hémicycle ruiné, les dix femmes, à sou­hait pour le plaisir des yeux, goûtaient tranquille­ment sur l'herbe, avec des fiasques et des pâtés, servies par des valets en livrée rouge. La nuit était venue, quand le secrétaire enfin, se trouva ouvert, Otto enflamma une allumette, et prit les liasses de billets, dix à douze rouleaux de louis, et ne laissa que l'argent blanc puis, l'enfant se sauva à travers le bois. Il lui partait des cris intérieurs vers Giulia, vers sa lointaine idole, il s'arrêtait alors, appuyait son front brûlant contre l'écorce des arbres. Mais un bruit qui le poursuivait, le fit tout à coup, se retourner. C'étaient deux des chiennes courantes, dont il avait pris soin autrefois, qui s'étaient échappées, et venaient le rejoindre :

Miss... Turlu...

Et se penchant vers elles, Otto les flattait de la main. Les larmes lui jaillirent des yeux ; un air humide, qui portait une acre senteur de champi­gnons, le pénétrait et le glaçait, le parc immobile dormait : pas une lumière, pas un bruit. Il eut peur tout à coup, s'enfuit, et ne respira librement, que lorsqu'il aperçut au loin, les feux rouges de la gare de Montigny. Mais, de même qu'un baume subtil dissipe quel­quefois tout son parfum, avant que l'on se soit aperçu de l'émanation qui s'en fait, Otto, pendant cette journée, avait vidé et exhalé son âme en vains désirs, vers sa maîtresse absente, de sorte qu'en la revoyant, il ne trouva plus rien en lui, de ces transports qu'il s'était promis. La conver­sation languissait, et tous deux, réciproquement affamés de mille détails, ils attendaient pourtant, chacun en peine, par où l'autre commencerait :

•  Quels bas as-tu mis?

dit Otto, en portant une main à la jupe de la Belcredi. Elle avait des bas de fil vert, relevés près à près, de raies noires. Tout dormait, les étoiles bril­laient, les deux amants rêvaient sur le balcon de bois, encombré d'un petit jardin, dans des caisses et des majoliques. Il lui demanda tout à coup, sup­posé qu'il mourût avant elle, et que Giulia vît son fantôme apparaître, si elle en prendrait de l'effroi. Elle ne savait que répondre, et de la main, lui ca­ressait les cheveux, en murmurant :

•  Enfant... enfant....

•  Ah ! reprit Otto, amèrement, moi, je n'aurais pas peur de toi et tout pâle, les yeux noyés dans l'orbe de la lune, il sentait son cur défaillir, comme sous un lourd chagrin.

Il ne dormit pas de la nuit. Fiévreux, dressé sur son séant, buvant continuellement, à même un pot d'eau, dans lequel il jetait des citrons avec leur écorce, coupés en deux, l'agitation lui faisait faire cent tours et retours dans son lit et ses rêveries étaient un tissu de tout ce qu'il se peut imaginer de folies, do transports passionnés, de souvenirs de voluptés, et surtout des plaintes et de la colère, parce qu'elle l'avait appelé : enfant, Hélas ! il ne le sentait que trop, qu'il était un enfant pour elle, et que leur âge différent les séparait, ainsi qu'un abîme. Et en allant et venant par la chambre, durant la brumeuse matinée qui suivit cette ar­dente nuit, l'orgueilleux roula mille pensées, se rappelant le peu de cas que Giulia paraissait faire de lui. Jamais une prévenance amie, jamais un pas à sa rencontre; à l'époque de ce marché avec les serres de Fontenay, pour avoir tout l'hiver, des Heurs fraîches, lui en avait-elle parlé? Et quoi de plus impatientant, sitôt qu'il s'approchait d'elle, que ces éternelles questions, s'il avait bien parfumé ses mains, s'il avait lavé sa bouche !

-Allons ! à bas, Turtu ; à bas !

Et se trouvant à la muraille, il s'arrêtait sou­dain, devant un cabinet, chargé de mille brim­borions, avec dos bergères de Saxe, que Giulia s'amusait à rassembler :

•  Mais c'est elle, qui a des goûts d'enfant, pen­sait le jeune homme, et non pas moi... Et durant toute une semaine, il s'efforça par artifice, de la rapetisser à ses yeux, en la nommant de surnoms mignards, et en se la représentant, quand elle était petite fille. Les jours courts, la saison embrumée, les retenaient au coin du feu, elle couchée sur le canapé, recouvert d'un gros satin rose de la Chine , brodé de scarabées et de fleurs et, à ses pieds, sur un coussin, c'était la place où s'asseyait Otto. Là d'abord, il lui parlait d'une manière sèche et contrainte, tantôt mêlant quelque mot d'amour, en­suite demeurant en silence, jusqu'à ce qu'enfin, échauffé par ces beaux yeux qui versaient sur lui, tant de lumière et de douceur, toute sa rancune fondait, ses griefs secrets se dissipaient :

Je t'aime, je t'aime, mon cur!

Il se sentait saisi et pris, comme par une force divine. Ce fut pendant ces après-dînées, que Giulia mit en quelque sorte, la dernière main à l'éduca­tion du jeune homme, car l'amour, ce grand livre, écrit par dedans et par dehors, enseigne autant les choses du monde, qu'il régente celles du cur: de manière que, si violent, si impétueux, si effrayant, qu'Otto eut paru jusque-là, de cet abîme on vit sortir, en peu de temps, un amant dompté et patient, qui obéissait à la Belcredi. Parce qu'elle aimait les parfums, elle donna ce goût au jeune homme, en lui en vidant des flacons, sur les mains et dans la chevelure ; elle l'habitua aux soins de sa personne, les plus délicats, les plus pousses. Le teint jaune d'Otto s'éclaircit, ses yeux verts se firent moins farouches. La gloire intérieure d'aimer et d'être aimé, répandit sur son extérieur, je ne sais quel air de grâce et de politesse; et jusquos aux moin­dres faveurs de la maîtresse qu'il adorait, des badinages d'amoureux, quand la chanteuse, par exemple, lui glissait quelquefois dans le cou, une rose ou un lilas blanc, lui commandant de ne le point ôter de la journée, pour l'amour d'elle, il y paraissait aussitôt, par un éclat de plus de joie et de passion, sur toute la physionomie d'Otto.

Il y eut, le jour des Trépassés, un ouragan si furieux, qu'il rompit le haut d'une des maisons avoisinant le logis des amants, et remplit le petit jardin de ramilles d'arbres fracassés, et d'éclats d'ardoises et de vitres. Otto et Giulia passèrent la soirée, enlacés sur le lit, à écouter cette tempête, sans autre mouvement que de se serrer plus fort, par instants, en poussant de grands soupirs. Chère, chère, lui disait-il, au milieu des vapeurs d'un réchaud d'encens, dont elle avait parfumé la chambre, que je t'aime I que tu es belle ! Et ses yeux se formaient d'eux-mêmes; il eût voulu rester aveugle et sourd, afin que rien n'empêchât son ravissement. Elle répondit ces seuls mots, accompagnés d'un étrange sourire :

Je suis moins belle que la Ondédei , nommant probablement, quelque rivale de sa jeu­nesse. Il fut blessé de ces paroles, il crut sentir son adoration méconnue et comme raillée et rendu timide désormais, Otto ne lui dit plus qu'elle était belle.

Cependant, il était rongé d'inquiétude et de mé­lancolie ; une tristesse continue faisait le tissu de ses journées : et tant d'allées et de venues, et de promenades sans arrêt, du haut en bas de la maison, ne lui servaient pas même à découvrir une place qui lui fût commode. Les vitres brillaient comme du cristal ; les allées du jardin étaient si nettes, que Giulia s'y promenait, chaussée de pantoufles de satin ; les meubles luisants se miraient dans les parquets frottés de cire. Et, au milieu de son bonheur et de sa tranquillité, les plus sombres pensées ne quittaient pas le jeune homme. Sou­vent, couché sur une chaise longue, il simulait de se tuer, braquait le pistolet chargé, disposait le couteau près de lui ; il se frappa même une fois, par une sorte de frénésie, et il recueillait avec son mouchoir, les grumeaux de sang découlant de sa cuisse, en jouissant amèrement, d'être seul, sans secours et comme délaissé... Alors, commença pour l'enfant, une vie morne et désespérée. Il ne s'élevait plus en lui, que des tendresses languissantes, flamme errante et volage, qui ne prenait pas à son âme, mais courait légè­rement par dessus, et qu'éteignait le moindre souffle. Tout s'en allait soudain de lui, comme une obscure fumée; la bonne grâce qu'il trouvait en Giulia, s'évanouissait. Il l'aimait toujours, cependant; mais ses mains étaient immobiles pour la caresser, ses yeux morts pour la contempler, sa bouche froide pour la baiser.

Quel cur avait-il donc, ah! misérable! Pourquoi n'était-il pas heu­reux ? Et confondu de sa subtilité, il demeurait des heures sans remuer, les coudes posés sur la table, la tête basse entre ses deux mains, et tout pâle du crépuscule. 11 soupirait : Giulia!... Giulia!...

Il tâchait par mille souvenirs, de raviver sa pas­sion, et pendant un instant quelquefois, embrassait une vaine image. Mais son âme n'avait plus d'émo­tion, qu'à mesure de son travail. Si ses rêveries dis­continuaient, c'était tarir l'amour du même coup, pareillement, l'on peut dire, à ces pompes, qui ne donnent de l'eau, que tandis qu'on les agite. Et ce­pendant, moins il aimait, et plus son cur avait l'instinct de vouloir se poursuivre soi-même, et s'accablait d'exaltation et d'efforts, pour retrouver ce qu'il avait perdu. L'ivresse l'aidait à cela. Les vapeurs ardentes des boissons lui gonflaient alors la poitrine, les mâchoires lui tremblaient ; tout son être défaillait de joie, dans un spasme intérieur : de manière qu'affamé de ces moments, Otto se les procura dès lors, chaque jour, en dînant avec la Belcredi. Le vin lui ranimait l'esprit, élevait son âme au-dessus des élans de passion qu'il avait, autant que ceux-ci sur­passaient le reste de ses sentiments.

Ah! que je t'aime, cher trésor, comme je mettrais mon cur sous tes pieds! Livide, et la face en sueur, il se balançait sur sa chaise, il se disait tout bas : Je suis ivre; ses transports s'augmentaient tou­jours, il aimait de toutes ses forces, il soupirait, sanglotait, riait, il lui fallait parler, au dedans de lui-même :

•  0 mon amour, ô mon trésor, ma chère vie, ô mon bien unique ; ô toi qui es ma joie, ma lumière ; toi qui es seule, qui es tout : que j'aime, que j'aime, que j'adore...

Mais tant d'expressions enflammées ne parve­naient pas cependant, à lui représenter l'amour, aussi passionné qu'il le sentait. Son émoi surpas­sait infiniment, tous les mots qui forment le lan­gage humain :

•  Tais-toi, mon âme, ne parle plus!

Et dans l'extase où il entrait, jamais ses yeux n'avaient été aussi prompts et aussi pénétrants, ni ses sens aussi exercés. Un geste, un petit clin d'il faisait passer à l'amoureux, par une espèce de con­tagion, les humeurs les plus imperceptibles dont la Belcredi était affectée. Il vivait, il respirait en elle. Et ainsi, semblable à un homme qui, tombé en pleine mer, s'enfonce, et s'enfoncerait éternelle­ment, si la mer n'avait pas de fond, Otto plongeait, s'abîmait plus avant, dans le bonheur infus où son urne nageait, jusqu'au moment qu'enfin, l'ins­tant venu, les fumées du vin dissipées, le Souci le frappait de nouveau, d'un coup de sa pesante main.

Parfois, dans un de ces réveils, attirant Giulia par la taille, Otto se plantait devant le miroir, et là, les yeux fixés dedans, ils se considéraient l'un l'autre : elle sereine, mystérieuse, faisant tourner au bout de ses doigts, quelque rose qu'elle respirait; lui paie, avec ses cheveux roux, ses terribles et brutales mâchoires, et la veste hongroise à olives noires, dont il était toujours velu ; jamais de rouge ni de bleu, non pas même à ses cravates, mais des verts bronze, ou de gros nuds de faille noire.

•  Parle-moi, dis-moi quelque chose... murmurait enfin la jeune femme; mais il n'avait .rien à lui dire, il ne savait qu'un seul mot : je t'aime! et tout ce qui n'était pas ce mot, l'im­portunait. Ah! l'aimait-elle donc si peu, qu'il fallût la distraire maintenant, babiller, étaler des grâces, en sa présence! Il se remettait à marcher de long en large, à travers la chambre.

•  A quoi penses-tu?

•  Moi... à rien.

•  Tu es fâché contre moi.

•  Non... je t'assure.

Puis, de nouveau, les pas cadencés de la prome­nade d'Otto. Que pouvait-il dire, d'ailleurs, qui ne risquât encore de le faire aigrement reprendre de son ignorance, ou relever de ses erreurs, ainsi qu'il arrivait d'ordinaire; car sa première éduca­tion avait été si abandonnée par ce misérable de Cramm, que les choses les plus notoires, de murs, de religion, de science, d'événements contempo­rains, Otto n'en connaissait presque rien. Il frap­pait du pied, s'arrêtait devant les vitres de la fenêtre. La gelée morfondait le ciel ; un vent glacé mêlait à tourbillons, la neige épaisse qui tombait ; la nature était comme demi-morte. Et ce spectacle s'accordant avec la triste humeur du jeune homme, son âme se fondait en faiblesse. Jamais il ne s'é­tait senti si morne, si misérable; son imagination ne lui présentait plus que des langueurs et des obstacles. Il crut que prendre l'air dissiperait peut-être son ennui, et comme l'on était au temps de la neuvaine de sainte Geneviève, il sortit avec la Belcredi ; et ils parcoururent tous deux, cette foire de chapelets, qui se tient au début de l'année, de­vant le parvis Saint-Etienne. Mais les regards des curieux, attachés sur sa belle maîtresse, décon­certèrent le terrible enfant, en même temps qu'ils l'emplissaient de rage impuissante. Et en marchant, les yeux contraints, Otto fauchait par la pensée, toutes ces têtes, de sa cravache, comme Tarquin, dont il venait de lire le récit des pavots coupés.

Elle ne l'aimait pas, elle ne l'aimait pas ! De jour en jour, cette mortelle idée s'enfonçait en lui davantage. Que de fois déjà, un coup d'il hautain, un mot sec de la Belcredi , avait déraciné jusqu'aux moindres fibres de l'attendrissement qu'il sentait. Se pouvait-il voir un pareil mépris, que de ne jamais se lever, s'avancer à lui, quand il entrait? Et par contraste, la Schlosser , si tendre et si impatiente, qu'elle le guettait aux carreaux, bien longtemps avant qu'il ne parût, lui revenait à la mémoire. Pauvre femme! Il la revoyait, dans sa robe de nuit de dentelles, occupée à cueillir des framboises au jardin, et feignant de ne savoir pas qu'il arrivait, car il lui avait défendu de se tenir ainsi, à la vitre. Quand il s'était trouvé malade (et Dieu sait quel étrange présent il venait de lui apporter) ne l'avait-elle pas soigné, sans un murmure, sans un dégoût, lui montrant, en toutes ses actions, une compas­sion de mère. Elle l'aimait, tel était le mystère...

Et Giulia ne m'aime pas !

Hélas! de celle-ci, plus Otto s'approchait, plus il la voyait loin de lui. Il eût voulu qu'elle se ren­fermât dans les seules pensées qu'il avait, et n'ai­mât rien que leur amour; et d'instant en instant, au contraire, le gouffre de séparation entre son cur et la Belcredi , semblait devenir plus large. Elle fuyait, elle se dérobait, elle se retirait à lui; l'esprit d'Otto, tout pénétrant qu'il fût, se perdait dans cette nuée, qui enveloppait Giulia. Déesse si connue et si inconnue, merveille à la fois présente et lointaine, étoile qu'il portait en lui, et cependant inaccessible, il avait beau l'aimer, pour ainsi dire, au delà de son cur, dilater et lancer son âme, comme à la poursuite de la Belcredi , jamais il ne pouvait atteindre à ce point obscur qu'il voyait de loin, et d'où sa maîtresse se faisait sentir et d'elle, tout ce qu'il comprenait, c'est qu'elle était incom­préhensible. Un soir qu'il rentrait du manège, où il était allé visiter Bellua, malade depuis quelques jours, le jeune homme arriva sans bruit, jusqu'à la chambre de Giulia. La portière s'en trouvait relevée, les restes du foyer mourant, éclairaient les murs et le plafond, d'un pourpre de feu immobile; et du seuil, où l'enfant demeurait arrêté, le soir livide qui descendait, les feuillages noirs du jardin, les meubles presque indistincts dans l'ombre, jetaient Otto dans une telle extase, qu'il ne songeait pas à avancer. Tout à coup, il aperçut Giulia: elle était étendue sur le lit, à plat ventre; et les effroyables soupirs qu'elle poussait, de temps en temps, rendaient plus sombres et plus mystérieux, les intervalles de si­lence.

Ah! je voudrais mourir! dit-elle, à demi-voix. Les cheveux se dressèrent sur la tête d'Otto ; et éperdu, les yeux fixés droit devant lui, et n'o­sant remuer d'épouvante, il entendait son triste cur lui battre à coups pressés, la poitrine. Alors, au bout d'un instant, se soulevant sur les deux coudes, et semblant parler à quelqu'un :

Ne me crois pas froide! dit Giulia... et elle retomba sur le lit. Une tristesse singulière assaillit et pénétra Otto par tant d'endroits, qu'il resta là, longtemps, ainsi qu'un homme hors d'ha­leine. Etait-ce à lui que s'adressait cette espèce de soupir plaintif?

Ah! froide, hélas ! il sentait bien qu'elle ne l'était nullement, mais avide d'é­motions nouvelles, inconnues, violentes, surhu­maines, que leur passion ne lui donnait point. Que cachait-elle donc, dans cette profondeur im­mense de son cur? N'était-elle pas destinée, comme le sont les autres femmes, à posséder ce grand trésor de l'amour; et gémissante de son mal, détestant son vide et ses langueurs, ne pou­vait-elle cependant, passer et s'envoler au-dessus, par la force de son désir, et se perdre dans l'infini qui l'attirait?... Qui le saurait? Qui lui révélerait le secret de cette âme ténébreuse?

Alors, dévoré plus que jamais, de l'ardeur de la posséder, de s'enfoncer intimement, dans ce sein qui lui était fermé, et ne rencontrant sous sa main, pour assouvir ce brûlant désir, que le corps de la Belcredi , il commença d'en exiger des complaisan­ces criminelles, et de chercher dans tous les abus des délectations charnelles, cette consommation dernière de l'amour, qu'il voulait à tout prix, res­sentir. Ce fut d'abord, par un appât délicat et pres­que imperceptible, pour obtenir à chaque fois, une preuve d'amour plus grande, et non sans quelque rougeur, qui lui montait par instants, au front: mais la honte, on l'avale vite, quand on est amant ; de manière que, peu à peu, brûlés de flammes lascives, hantés des fantômes impurs des plaisirs qu'ils avaient goûtés, et enivrés par leurs dé­sirs, comme d'un vin fumeux et effréné, les deux amants se livrèrent enfin, à des ardeurs et des désordres tels, qu'ils eussent fait trembler les plus abandonnés.

Elle s'y révéla complaisante, savante même, in­différente, et reçut les adorations, à la fois comme une reine, et comme une courtisane. Blanche et nue, frottée de parfums, terrible à la lueur des bougies, avec son fard et ses paupières peintes, dont l'artifice libertin attisait les désirs du jeune homme, la Belcredi étalait sur le lit, son corps im­pudique et superbe, tandis qu'Otto, demi-pâmé, rugissant, les yeux pleins de visions lumineuses, demandait à tous les secrets de débauche les plus énormes, de quoi rassasier son âme, et l'engloutir, pour ainsi dire, par l'excès de son plaisir. Alors, ses os criaient de joie; le cur lui palpitait dans le sein, comme un aigle qui bat des ailes; pendant un point et un moment, sa passion trouvait enfin, sa complète assouvissance. Ah! vieille idole de l'amour, qu'importe comment l'on t'adore ! Dans les dérèglements du corps, c'est toujours notro âme qui agit, et tourmentée de l'infini où elle vou­drait s'amalgamer, entraîne, de bourbiers en bourbiers, son misérable compagnon. Mais le spasme une fois terminé, son cur ne fut pas plus heureux; la convoitise de l'amour demeura en lui, tout aussi âpre. Non! le plaisir ne comblait pas ce vide immense, qui le séparait d'avec sa maîtresse. Et il avait beau la serrer dans ses bras, jusques à mourir, s'emplir par tous les sens et par tous les excès, de cette chair, où s'accomplissait ce qui causait ces transports à son âme, toujours, il semblait à Otto que, pour possé­der Giulia, pour avoir toute sa personne, et attein­dre au profond d'elle-même, il dût ôter un dernier voile et percer encore une nuée. Il se réveillait l'il pesant, alourdi, l'âme hé­bétée. Les flammes des bougies, qui brûlaient dans leurs torchères, en vacillant contre le mur, lui faisaient cligner les paupières; tandis que les mi­roirs dont, par une bizarre invention de débauche, il avait garni le plafond, lui renvoyaient d'en haut, sa face renversée, effrayante, d'un rouge pourpre. Ses idées confuses tourbillonnaient; il tâchait de les rattraper; il se demandait soudainement : Hein !... plaît-il?... d'une langue épaisse; et les yeux fermés, s'obstinait à essayer de se représen­ter l'image de la Belcredi. Mais il ne pouvait plus la voir que selon un profil de chat, caricature au front bombé et les paupières mi-closes, que cette insolente Joconde avait griffonnée d'elle, un jour, en badinant. Surpris, il rouvrait les prunelles; il se penchait sur l'endormie, lui disait tout bas, câlinement :

Tu m'aimes, dis, oh oui, tu m'aimes? comme on parle à un enfant. Mais il la trouvait

inquiétante, mystérieuse, énigmatique; des doutes naissaient à Otto : peut-être qu'elle le trompait! Et un fourmillement de soupçons et de cuisantes réflexions, ne le laissaient plus s'endormir. Il repassait en son esprit, les moindres paroles de la Belcredi ; il voulait se persuader qu'il n'y a point de femme fidèle, et balançait s'il n'allait pas en­foncer tout à l'heure, son secrétaire. Mais, dès qu'elle se réveillait, Giulia lui engourdissait le cur de ses regards voluptueux, si bien que, de jour en jour, par ce long combat, l'amoureux ne gagnait rien sur lui-même. Ce qui l'exaspérait surtout, c'étaient les longs et profonds soupirs, que poussait parfois la Belcredi. Au reste, son cur ulcéré cherchait à se sentir souffrir, à pouvoir accuser sa maîtresse. S'avan­çait-il pour l'embrasser :

Non, non! il y en a de plus belles que toi... répétait Otto amèrement, se souvenant du mot sur la Ondédei. Et la pensée de la Schlosser , qui ne l'abandonnait comme plus, ne lui servait qu'à comparer la conduite de Giulia, à celle qu'eût tenue la danseuse. Les yeux ouverts sur celle qu'il ai­mait, et comme sans cesse à l'affût, il voulait de la Belcredi une douceur, une gaîté, une complaisance continuelles; et tout ce qu'il exigeait d'elle, l'enfant s'étonnait, égoïstement, qu'elle le récla­mât de lui. Ils eurent des scènes violentes, et cela se tourna promptement, en habitude. A toute occa­sion, il lui jetait au front de sèches vérités ; puis, la dispute s'échauffant, Otto poussait sans bor­nes, ses ressentiments, ses éclats de voix, ses fu­reurs. Parfois, durant les silences, on entendait dans sa chambre, Laury, qui se jouait de la cithare, à la façon des Tyroliennes, et les notés expiraient dans l'air, avec un tremblement de cristal. Il sor­tait de là, épuisé, le teint livide, les yeux hagards, et courant précipitamment, comme s'il cherchait partout son remède, et demandait où est la mort. Le soir tombait; Otto marchait dans les rues soli­taires, où le gaz dansait sur la neige. La colère lui bouillonnait, il l'appelait encore de noms inju­rieux; puis, soudainement, se rapaisant, il se disait qu'elle perdrait bien plus que lui s'il la quittait. Une nuit qu'il fuyait ainsi après une scène de violence, il prit sa course tout d'un coup, vers l'hôtel de l'Arc-de-Triomphe; et il se jurait à haute voix, qu'il allait rentrer chez le Duc, qu'il ne re­verrait plus Giulia. L'hôtel dormait, la place était silencieuse. Otto, le front contre la grille, consi­dérait les mornes statues, qui levaient leurs lam­pes de gaz vacillantes, au fond de la cour. Ah ! cette fois, elle peut bien m'attendre! pensa-t-il; et il éprouvait, à l'idée de l'anxiété de Giulia, une amère douceur de vengeance, un sentiment acre et douloureux, dont il se faisait un plaisir. Trois heures sonnèrent au loin ; rien ne bougeait, l'air était aigre et froid. Le roulement d'une voiture tira Otto de ses réflexions; et quelle ne fut pas sa surprise de voir le fiacre s'arrêter devant la grille de l'hôtel ! Un homme descendit, sonna : c'était son frère, le comte Franz.

•  Pstt ! pstt! et une tête hâlée, avec de gros favoris noirs, se montra à l'une des portières :

•  N'oubliez pas que c'est demain, que se joue
au cercle, la grosse partie, avec de Poix et Caussade

•  Tiens, pensa l'enfant étonné; mon frère est devenu joueur.

Les intrigues le mieux concertées, quoique tissées avec tout l'art et l'expérience possible, ont quelquefois, des suites fâcheuses; et l'événement l'avait bien montré, pour Franz et pour Emilia. Si indolent que fût le jeune homme, il avait senti très vivement, le dégoût de son mariage. Et bien qu'en­suite, par l'effet de son naturel accommodant, il se fût remis avec l'Italienne, les querelles, suivies à peine de réconciliations passagères, ne tardèrent guère à prouver que Franz n'avait pas éteint tout ressentiment. Cependant, à son départ de Rome, Emilia se trouvait grosse, et elle fondait mille es­poirs de concorde et de rapprochement, sur la nais­sance de cet enfant. Mais, par malheur, le diable fit qu'ils rencontrèrent à Monte-Carlo, Romero, le célèbre joueur. On n'a jamais su les adresses par lesquelles cet aventurier, laid, noir, petit, auda­cieux, mais qui avait beaucoup d'esprit et de ma­gnificence, s'empara de Franz si complètement, et lui insinua son vice. Ne fit-il rien que deviner cette dangereuse inclination, dont les semences étaient en l'âme du jeune homme? Faut-il croire, comme on l'a prétendu, que l'appât qui séduisit Franz, fut les quatre-vingt-cinq mille francs qu'il gagna, la première nuit, à la roulette? Quoi qu'il en soit, jamais passion ne prit si chaudement à personne ; de sorte que, lorsque Emilia en eut enfin le soupçon, il n'était déjà plus temps d'op­poser à ce goût devenu tout-puissant, ni larmes ni raisonnement.

Ah! qu'ils étaient loin, maintenant, ces jours brillants de la Catana , où elle sortait à cheval, portait des jupes retroussées, favorables à montrer sa jambe, et dormait les bras attachés en haut, afin d'avoir de plus belles mains. L'Italienne sem­blait, depuis son retour, aussi changée que l'était Franz, non seulement de visage et de port, que sa grossesse avait gâtés, mais de conduite et d'esprit. On eût eu peine à démêler quelques vestiges de la fringante cavalière, dans cette figure allongée, les cheveux mal peignés sous un bonnet, sale, indo­lente, la taille énorme. Enfermée dans son appar­tement, où le désordre était extrême, elle s'y traî­nait d'un fauteuil à l'autre, tout le long du jour; à moins qu'avec Térésina, sa camérière romaine, elle ne s'amusât à couvrir de napperons et de bouquets, une sorte de petit autel qu'elle avait dressé à la Madone. Elle était demeurée en effet, fort italienne dans toutes ses murs, et ne faisait d'autre remède à son chagrin et à son abandon, que d'allumer des cierges, en l'honneur du « bambino, » et de réciter le chapelet. C'était ainsi que, chaque nuit, gardant Térésina près d'elle, Emilia persévérait des heures, à attendre le comte Franz. Les Ave Maria monotones, la lumière des bougies, assoupissaient peu à peu, les deux femmes. Elles se réveillaient soudain, et Emilia commençait à pleurer, à se lamenter. Elle ne pouvait pas comprendre comment les choses avaient tourné ainsi, contre toutes les apparences. Il lui semblait, parce que, dans sa pensée, elle avait passe l'éponge sur tout, que Franz ne devait plus avoir aucun sujet de plainte contre elle.

Il ne se plaignait pas, d'ailleurs. Son souci pa­raissait bien plutôt, d'éviter, de fuir l'Italienne, tant il abhorrait toute discussion : si bien que, ren­trant au matin, il ôtait ses souliers, pour traverser, sans bruit, le couloir sur lequel donnait la chambre d'Emilia. Dans la journée, leurs entre­vues étaient au plus, d'un demi-quart d'heure, pen­dant lequel, il échappait soudain, des torrents de larmes à la jeune femme, ou bien des brusqueries si fortes, que Franz, se tenant pour offensé, pre­nait son chapeau et parlait. Elle espérait toujours se le ramener, mais cette espèce d'insensibilité qui rendait, il est vrai, le comte sans rancune, faisait aussi, qu'on n'avait guère de prise sur lui. Il ne répondait mot, laissait passer les averses. Et à mesure que le temps coulait, sans apporter aucun changement, chagrins et larmes redoublaient, et maigrissaient la pauvre Italienne.

Elle écrivit à la mamaccia , pour avoir des se­crets de piétés des prières qu'on récite trois fois, et d'une efficace infaillible. Elle alla consulter des « voyantes, » accompagnée de Térésina, mais les tarots disaient toujours « un deuil forcé. » Elle cousit dans un sachet, divers brimborions magi­ques, dont l'assemblage composait un charme; mais le scapulaire achevé, comment en harnacher le comte? Et le sachet ne servit à rien. Le jour d'après, comme minuit sonnait, elle jeta dans un feu ardent, quatre jeux de cartes, en disant :

•  Je te renie, cur !

•  Je te renie, pique !

•  Je te renie, carreau I

•  Je te renie, trèfle !

Mais il n'en fut pas autre chose, et Franz conti­nua de jouer. Encore, si elle eût trouvé quelque réconfort autour d'elle ! Mais le cher frère Arcangeli ne donnait rien en réponse à ses plaintes, que des compatissements d'épaules; Augusta, la mère de Franz, à qui la graisse survenait, et commençait d'en faire une baleine, et que l'âge rendait aussi, plus acariâtre et plus visionnaire, refusait de conclure sa paix, et se répandait en discours, contre cet impudent mariage; et Christiane enfin, de qui même, la pauvre sotte avait espéré du se­cours, s'obstinait à rester invisible, et sa chambre fermée à tous.

Ce fut en ce temps seulement, qu'elle commença d'éprouver les plus durs et les plus sanglants effets de la perte de Hans Ulric. Jusque là, sa douleur avait été plutôt, une sorte d'écrasement, et comme un long et affreux rêve, où il ne palpitait qu'un reste obscur de vie. Soudain, elle se retrouva, la malheureuse, avec ce glaive dans le cur. Hélas ! trop forte pour mourir, et trop faible pour oublier, elle était condamnée à vivre; elle allait traîner à tout jamais, son expiation avec elle, et ses yeux n'apercevraient plus que des ténèbres et des fan­tômes : toujours Hans Ulric devant ses regards, à la table où elle lisait, au coin du foyer qu'elle occupait, à ses côtés, lorsqu'elle marchait. Et ce spectre qui l'obsédait, elle n'en pouvait revoir les traits; ce n'était rien qu'une forme confuse. La nuit, rêvant de Hans Ulric, elle ne distinguait ja­mais, que le derrière de sa tête. L'ennui la consumait, le remords la tuait ; le moindre bruit, le temps qu'il faisait, la longueur des jours, tout l'accablait. Renversée dans son grand fauteuil, elle regardait vaguement, les tisons rougissants du foyer, le ciel morne et plein de nuées, derrière les rideaux brodés ; puis, se remettait à sa lecture. Mais, si profonds que fussent les abî­mes, où elle tâchait d'ensevelir sa pensée, son cur n'en demeurait pas moins, toujours cuisant et douloureux. Par instants, une corde éclatait, avec un long gémissement, à quelqu'un des luths ou des violons rares qui ornaient les murs, et Christiane tressaillait, et jetait ses regards, çà et là. Elle était en proie, soudainement, à des terreurs inex­plicables ; elle craignait que le plafond ne vînt à s'abattre sur sa tête, ou qu'un des lourds bas-reliefs d'émail, encastrés au dessus des portes, ne l'écra­sât, en se détachant. Elle frissonnait, s'éloignait, couverte d'une sueur froide, et ensuite, elle se reprochait de tenir encore à la vie. Mais, morte, quel serait son sort ?

Je suis dam­née, se répétait-elle

Et l'enfer s'ouvrait sous ses pieds. Elle en ressentait les horreurs, ce feu si vif, si dévorant, les hurlements rauques des damnés, et ces effroyables profondeurs de ténèbres et de bra­siers. Sa pensée s'arrêtait sur les démons ; elle eût voulu être l'un d'eux, car ils sont seulement bour­reaux, et les tourmenteurs, assurément, souffrent moins que les tourmentés. Souvent, le père Le Charmel et la princesse de Hanau, survenaient dans un de ces moments; et domptant la nature éperdue, Christiane se remettait, par un effort terrible. Elle tâchait, aux paroles du Père, de lancer son âme vers Dieu, mais ses épouvantables pensées ne lui donnaient pas de relâche. Oui! son péché était trop grand, point de miséricorde pour elle. Et puisqu'elle serait damnée, elle pouvait pécher sans effroi, s'assouvir l'âme, autant qu'elle le souhai­tait. Alors, n'écoutant plus les exhortations, elle songeait à Hans Ulric, elle évoquait sa trop chère image, elle appelait les souvenirs les plus passionnés de leur amour, le duo de Sieglinde et Siegmund, les baisers de leur nuit suprême, goûtant à s'en­foncer plus avant dans son crime, une volupté de terreur, qui la jetait hors d'elle-même. Et cependant, parmi ces crises et ces souffrances, le grand ouvrage de sa conversion continuait de s'accomplir. De jour en jour, son cur inclinait da­vantage vers cette religion, pleine d'une douleur qui console, et d'une tristesse si douce, qu'elle adou­cit tous les maux. Un rayon d'espoir commença de s'insinuer dans son âme. Quoique persistant à se regarder comme une personne réprouvée, et presque sans espérance de salut, Christiane savait pourtant qu'il lui restait, comme disait le père Le Charmel, « et sa grande misère à elle, et la grande clémence de Dieu; » et il se répandait en elle, à cette idée, une joie et une chaleur, qui lui émou­vaient les entrailles. Pauvre âme altérée de pardon! Comme elle pleurait, en écoutant les paroles ten­dres du Père :

Veni, columba te vocat, gemendo, te vocat, lui disait-il, citant saint Augustin : Venez vers nous, venez à l'Eglise, mon enfant ; c'est une colombe qui gémit pour vous, et qui tâche de vous at­tirer en gémissant. Mais, moins misérable pendant le jour, ses nuits cependant, restaient affreuses. A peine avait-elle goûté les douceurs du premier sommeil, et voilà qu'elle se réveillait, toute pleine de Hans Ulric. Si je viens à nommer son nom, je suis damnée, se disait Christiane. Elle se cram­ponnait aux draps, haletante, la face enfouie dans l'oreiller, puis, se dressant sur son séant :

Hans Ulric ! Hans Ulric ! criait-elle.

Elle demeurait immobile, à écouter son cur qui battait. Et une voix lui répétait :

Je suis damnée, je suis damnée, jusqu'à ce que la malheu­reuse tombât enfin dans une syncope, qui ne lui laissait ni couleur, ni chaleur, ni respiration.

Ce ne fut pourtant, pas cela qui l'abattit aux pieds du Seigneur, mais Christiane fut gagnée par quelque chose déplus cher, par l'espérance que le châtiment n'était pas éternel peut-être, que tous les pécheurs n'étaient pas damnés, que le purgatoire attendait les âmes plus faibles que coupables. Le jour où le père Le Charmel lui exposa, sur ce sujet, la vraie doctrine catholique, la sur d'Ulric fut convertie ; il se répandit dans son cur, une foi spontanée et heureuse. Puisqu'elle pourrait, sans impiété, son frère n'étant pas damné, se partager à lui et au Seigneur, sa résolution fut prise : elle consacrerait sa vie, à racheter Ulric de leur crime. Oui ! elle entrerait au couvent. Que ferait-elle désormais, par ces grands et vastes chemins du monde, qui mènent à la perdition? Mieux valait chercher un asile, sous la droite levée du Sauveur. Aussi bien, d'ailleurs, l'hôtel Beaujon devenait déjà inhabitable, par les scandales et les folies, dont le Duc y donnait chaque jour, le spectacle. On n'a jamais bien démêlé les motifs de la fâ­cherie de Son Altesse, avec Lyonnette. Le froid vint-il, ainsi qu'on l'a prétendu, pour le museau d'un valet de chenil, à qui cette nymphe témoi­gnait une bonté singulière ? Le Duc ne put-il plus souffrir ces éclats de rire impertinents, dont elle le régalait à son nez, sitôt qu'il parlait? Le cas est douteux; mais, en revanche, il fut aussi clair que le jour, pour quelle cause, un beau matin, le comte d'Oels vint prévenir Son Altesse, qu'il épou­sait mademoiselle Renz.

Quoi ! vous aussi, vous me quittez! s'écriait le Duc, avec émotion...

Et là-dessus, le chambellan de lever les sourcils, douloureusement. Tout l'avait tenté de ce mariage, auquel il visait, depuis le jour où Lyonnette était entrée à Beaujon : la fortune de cette femme, la différence d'être à la merci du Duc, d'avec celle de se trouver seigneur et maître dans son logis, et peut-être aussi, l'infamie qui était attachée à ces noces. Il prit son temps, fît le passionné ; enfin, proposa le marché : liberté entière pour la belle, et rien de changé à sa vie, si ce n'est qu'elle aurait un état dans le monde, Lyonnette avait ri d'abord, et ensuite,avait réfléchi. D'Oels qui, avec ses yeux méchants et sa physionomie ténébreuse, lui aurait fait peur, au coin d'un bois, chez elle, ne lui déplut pas. Comme le disait la vieille Irma :

Ça, c'est l'air grand seigneur, ma chère.

Et ce serait drôle, après tout En somme, il n'é­tait pas plus laid que le prince Alexeieff, ou le marquis de son amie, Giovannina Flor. Il n'avait pas de culottes, à la vérité, mais elle était riche pour deux; de manière qu'en fort peu de temps, le titre lui brillant aux yeux, de plus en plus, la donzelle enfin, avala la proposition de M. d'Oels, comme si elle gobait une fraise. Elle hésita encore, deux ou trois jours, pour la forme, en jouissant d'avance, à s'imaginer le bon tour que cela ferait, et la co­lère de Son Altesse; et finalement, consentit, avec une avidité intérieure, qu'elle couvrit d'un air de complaisance. Et telles furent les amours du comte d'Oels et de la jolie Lyonnette. Charles d'Este revint à Paris, vers les derniers jours de novembre, plus dépité qu'on ne saurait dire. Les marmitons de ses cuisines, les galopins, les grooms, les cochers, quittèrent tout, à son arrivée, pour environner son landau, et pousser force vivat. C'était la racaille italienne, dont Giovan avait rempli l'hôtel, pendant l'absence de son maî­tre, et que Son Altesse ne connaissait point. La mise en scène le ravit ; mais ennuyé, dès le lende­main, de voir fourmiller autour de lui, cette canaille baragouinante, le Duc annonça qu'il ne tien­drait plus table, et tant par jour fut donné aux laquais, pour s'en aller dîner au cabaret.

Il était possédé d'un démon misanthropique, et ne respirait que colère, amertume et gronderie. Aussi, redoubla-t-il, dès les premiers jours, de pro­cès et de tracasseries, car, sur les querelles engagées pour la construction de l'hôtel, il s'en était bientôt greffé d'autres ; et le Duc, dans l'ennui où il vivait, avait promptement débrouillé le grimoire de cette langue juridique. Tout devint matière à chicanes : l'antichambre fut emplie, chaque jour, de figures à longs favoris. Riche comme était le bon seigneur, dépensant le million par mois, ou davantage, il se montrait plus impatient qu'un pauvre diable, d'une volerie de quelques écus. Si bien qu'enfin, on le vit plaider pour un mémoire de sept francs, que devait son heiduque à la blan­chisseuse; et que, plusieurs fois, Son Altesse daigna comparaître au tribunal, et faire elle-même sa dé­position : d'abord contre son culottier, pour « défauts dans la fourniture » contre son sellier, son carrossier, enfin, contre un malheureux aveugle, que ses chevaux avaient à moitié écrasé.

Que l'on règle le prix, eu égard au cocher, disait le duc Charles; je ne viens qu'après mon laquais, payant pour lui, s'il est insolvable.

Et les dommages-intérêts ayant été fixés à quinze mille francs, le Duc cria, pendant huit jours, qu'on le ruinait, qu'on abusait de sa qualité d'étranger, qu'il mourrait sur la paille, et que sais-je ? Ce fut d'ailleurs, le moment de sa vie, où l'on put craindre que la cervelle ne lui tournât complètement. Tant d'extravagances de tout genre, aux­quelles le Duc se livrait depuis des années, mais seulement par le vent d'ouest, comme l'on dit, formèrent à cette époque, le tissu de toutes ses journées; et il parut lui tomber de la lune, les idées les plus bigarrées. Après avoir donné audience dans son lit, au bataillon des gens de loi, quelque­fois à Van Moppes ou à M. Félix, il se levait vers quatre heures, et la toilette commençait. L'hésita­tion durait longtemps, dans le petit salon des Bustes, à bien choisir le mieux harmonie à l'état d'es­prit de Son Altesse, à ses projets, à son caprice, au temps sec ou brumeux qu'il faisait; après quoi, le Duc établi dans le cabinet des Miroirs, et campé au fond de son fauteuil, Arcangeli se mettait grave­ment à reproduire les couleurs, peintes aux joues de la tête de cire, sur le visage de Charles d'Este. Là-dessus, brossé, cravaté, harnaché dans un corset de peau, et la face comme figée sous son enduit de rose et de plâtre, le vieux galant montait dans son landau, et fouette cocher!

Le plus souvent, passant au boulevard, il tirait son cordon, se faisait descendre chez quelque confiseur en renom; et là, avalait force fruits, des dra­gées, des sucreries, entremêlées de verres d'eau glacée, en exhortant M. de Cramm ou Smithson, à en faire autant. Parfois aussi, il s'attablait à la vi­tre de la Maison d'or. Bien loin qu'il fût importuné de la foule des curieux qui s'attroupaient pour le considérer, il était sensible, au contraire, à entendre admirer son twine et ses diamants, à travers les glaces de la fenêtre; et c'était une comédie que de le voir s'épanouir, sous les regards surpris des passants.

Ses manières impétueuses avaient encore redou­blé, et faisaient craindre, à chaque moment, quel­que accès fâcheux et irréparable. Un soir, montant dans son coupé, il ordonne la plus grande allure, et le cocher, de lancer ses chevaux.

Pas si vite! ordonne Son Altesse. Et la voiture, aussitôt, ralentit.

•  Plus vite ! s'écrie le Duc; puis, le revoilà qui arrête, et ainsi de suite, par quatre ou cinq fois. Enfin, se redressant tout d'un coup, le pistolet dans une main, car il était toujours farci de poignards et de revolvers.

•  A pied ! traître ! brute! hurle-t-il. Descends, ou je te casse la tête ; et le coupé, finale­ment, s'en alla au théâtre, au plus petit pas, conduit par le groom qui claquait des dents.

Installé dans une avant-scène, impassible et ma­jestueux, avec quoique sorbet près de lui, c'était là maintenant, chaque soir, que siégeait et para­dait Charles d'Este, et l'on en promettait la vue aux gens de province, comme du Persan ou de l'Homme-orchestre. Ses yeux ardents, son nez immense, sa face d'un rose vif, sous sa noire et mate perruque de soie, et les diamants dont il était tout constellé, excitaient les rires des femmes, tandis que les hommes, debout, ne se lassaient pas de lorgner la créature qui l'accompagnait, et qui chargée de bijoux, vêtue de satins éclatants, se tenait quelque peu en arrière, ayant ordre de ne parler, que lorsqu'on l'interrogerait.

•  Mais c'est Esther Debloutz, ma foi !

•  Allons donc, il a quitté Léo?

Et en effet, ce fut à l'hôtel, durant six mois à peu près, un défilé si continuel de danseuses, d'aventurières, d'écuyères et de comédiennes, que l'on était souvent en peine, quel nom devait figurer cette fois, sur les états dressés chaque semaine, des pensions et des gages à payer. Non certes, que Vénus se montrât si tyrannique, à Son Altesse. Le pauvre homme n'était plus débauché, que par un reste d'habitude, mais il voulait une maîtresse, sur laquelle étaler son luxe, comme sur un mannequin, et qui complétât la maison. La belle avait valets, cocher, camériste, et sa table particulière. Un des coupés du Duc la menait toujours, affecté à son service; et le bon d'Andonville était d'ailleurs, pour elle, en général, une façon de majordome, fonction que Son Altesse lui assigna. Mais, malgré de telles douceurs, le métier rebuta promptement, toutes celles qui l'entreprirent. Incommodée, malade, aux jours de migraine et d'abattement, la favorite devait cependant, être gaie, sourire, amuser le Duc, veiller, causer, goû­ter, souper, ne jamais marquer ni froid, ni chaud, ni aucune incommodité, raconter des galanteries, toutes les sottises de Paris, afin de dérider Son Al­tesse, sans que rien adoucît jamais l'étiquette ni la consigne. Et deux ou trois, qui s'avisèrent d'a­voir des syncopes ou des vapeurs, Charles d'Este les fit revenir à elles, avec de pleins seaux d'eau lancés par la figure, et leur congé, le même jour. Heureuses encore, celles dont Son Altesse se défaisait honnêtement, en leur lâchant quelque bribe d'affaires, créances véreuses à recouvrer, sommes qu'il fallait recueillir dans des procès, ou des banqueroutes, sur quoi, bonne chance, et adieu ! Sa tête achevait de s'égarer; son orgueil, ce vice radical d'où pullulaient tous les autres vices du Duc, devenait, s'il se peut, plus insolent qu'aupa­ravant. Il s'entêta, le premier de l'an, à refuser toute visite à l'Empereur, et peu s'en fallait qu'il ne le nommât à l'ordinaire, « Buonaparte. » Lui, si poli anciennement, qu'à toute femme il tirait son chapeau, même aux jardinières de Wendessen, il se piqua de faire un affront public, à l'ex-reine Isabelle d'Espagne, en se détournant avec brusquerie, dans un couloir de l'Opéra. Sa vie n'était rien qu'un mélange de la plus vaniteuse grandeur, et de la plus basse crapule. Il s'enfermait dans sa galerie, à considérer les portraits des Rois et des Empereurs, ses ancêtres, à moins qu'il ne bouffonnât avec Giovan et ses laquais, ou ne fît mettre sa maîtresse nue. Charles d'Este bâillait, s'ennuyait, il ne savait plus qu'inventer. Rassasié de tout, jus­qu'à la gorge, cet avare n'avait même plus de joie, à considérer son coffre-fort:

Bah ! je vendrai quelque jour, mes diamants répondait-il, aux cris d'admiration de Van Moppes. Sa maîtresse était, à ce moment-là, une certaine miss Sinclair, aventurière assez jolie, des yeux noirs brillants, la plus belle peau, avec de courts cheveux bouclés, qui empêchaient que l'on vît trop, le nez camus et la tète de mort, à laquelle, mal­gré le fard, sa ronde figure ressemblait. Ce prince si superbe, s'avilit à faire des repas avec elle et d'obscurs coquins, entraîneurs, ruffians, spadas­sins, terribles surtout à l'argenterie, dont il man­quait toujours quelque pièce. La chère exquise, se préparait dans l'appartement du duc Charles, à qui Potel ou le Café anglais prêtait quelqu'un de ses cuisiniers ; et miss Sinclair, Son Altesse elle-même, mettaient parfois, la main à l'uvre, et s'ébattaient parmi les fourneaux. On buvait, on cassait les pots, on chantait à gorge déployée, et jusqu'au Duc, si sobre d'ordinaire, s'échauffait de vin, tous les soirs. Quand on n'en pouvait plus, on s'allait coucher, et la fête recommençait le lende­main.

Tout était à l'hôtel, sens dessus dessous. Les créanciers y affluaient ; les valets insolents s'y battaient; on entendait craquer dans les couloirs, les bottes d'inconnus à brandebourgs, tellement, qu'un beau soir enfin, les crépines et les franges d'or de la galerie des Arazzi, se trouvèrent toutes coupées. Et les perquisitions que l'on fit, ne servi­rent qu'à découvrir quantité d'autres menus vols, dont personne ne s'était avisé. On rentra donc les miroirs d'argent, les bijoux, les curiosités, étalés çà et là, sur les tables ; et il n'en fut rien autre chose, la première surprise passée, qu'un redoublement d'incurie. Le vent sifflait par les vastes chambres, à travers les carreaux brisés; des lames de parquet étaient pourries de pluie ; la poussière s'amoncelait dans les angles, noirs d'araignées; les robinets ouverts des baignoires, en continuant de couler, inondèrent une fois, plusieurs salles; et l'extravagance du Duc, pendant ce temps, allait tous les jours, se raffinant, et comme renviant sur soi-même. Ne s'était-il pas avisé d'être jaloux de miss Sinclair, de l'habiller en homme, chaque ma­tin, et de lui poser des moustaches !... Bref, tant et tant fut procédé, que Charles d'Este, un jour, en se levant, n'eut pas de chemise à changer, et dans la soirée, sa voiture resta bien dix minutes, arrêtée devant la porte de l'hôtel, le suisse ni pas un laquais ne se trouvant là, pour lui ouvrir.

Le lendemain, le Duc, dès son réveil, écrivit à miss Sinclair trois lignes, dans lesquelles il la priait de s'aller... en propres termes, les lui fit porter par un valet, sans consentir à la revoir; puis, sonnant aussitôt Arcangeli, il donna l'ordre à l'Italien de retrouver Giulia.

•  Mais, Monseigneur... balbutiait le pauvre diable, à moitié mort de cette cheminée, qui lui tombait sur la tête.

•  Tais-toi, coquin, reprit Son Altesse. Je sais fort bien que tu ne l'aimes pas; mais écoute, et retiens ceci. C'est toi que je charge du soin de me réconcilier avec elle, et si tu échoues, je te chasse.

Et il l'eut fait comme il le disait, se complaisant à ces coups de théâtre, et brûlant de passion pour les gens, autant que, quelques jours avant, il leur marquait de dégoût. Aussi bien, Giovan ne s'y méprit pas, et si amère que lui fût la médecine à avaler, il songea fort sérieusement, où pouvait se trouver la chanteuse; et, pour prendre langue, d'abord, alla s'informer au Grand Hôtel, ce qui était, du premier coup, mettre le nez sur la bonne piste, le petit pavillon de la rue du Puits qui parle, ayant été loué pour Giulia, par M. Tripp, l'agent général, en personne. Pauvre maison, si tranquille jadis, sous le lierre qui la couvrait, à l'ombre immobile de ses marron­niers, et qui, depuis six mois, ne retentissait plus que de cris et de gémissements.

Oh! je la hais, se disait Otto, à chaque moment. Mais, parmi ses pires furies, ses plus violentes résolutions, il se sentait comme un comédien, qui s'agite sur le théâ­tre, et ne croit pas au conte qu'il déclame. Faible et haïssant sa faiblesse, dompté, mais de cur in­soumis, il faisait un circuit éternel, de la haine à l'amour, de l'amour à la haine : tantôt, enragé d'en finir, de porter au vif le couteau, jusqu'au fond même de sa passion, et l'instant d'après, espérant un temps moins orageux, et plus pur. Ainsi, cette attente obstinée le menait, de journée en journée, et d'illusions en illusions, encore que l'impétueux enfant ne voulût pas se l'avouer.

Ce n'est qu'une femme, après tout! s'écriait Otto, en secouant fu­rieusement, sa tète rousse; et pour rabaisser la Belcredi , il commençait à s'énumérer celles qu'il avait possédées. Mais, bien qu'il les comptât sur ses doigts, en s'arrêtant à chaque nom, toutes lui paraissaient plus lointaines que des ombres. Et, au moindre re­gard jeté sur Giulia, il se disait que les souffrances qu'il endurait pour celle-ci, valaient mieux que les heures de joie, qu'il avait passées avec les autres.

Cependant, la santé du jeune homme, longtemps soutenue, en quelque sorte, par une vigueur d'âme, qui se renouvelait, de jour en jour, menaçait enfin, de s'altérer. Il lui prit des vertiges, des douleurs de tête, un dévoiement continuel, et Otto maigrit, comme à vue d'oeil. Ensuite, le mal se mit dans la gorge; il fut douteux, pendant plusieurs semai­nes, si l'on pourrait éviter une opération. Installé dans la chambre à coucher, seul, dolent au coin des tisons, devant lesquels frémissaient lentement, les limonades et les potions dont les médecins le gorgeaient, Otto se dévorait d'ennui. Tout le fâ­chait, l'irritait. Quand la Belcredi , par hasard, chantait dans le petit salon, quelque douce et ra­vissante que fut la musique, ce bruit si proche, importunait le jeune homme. Il était jaloux main­tenant, de Laury, la femme de chambre, et il trou­vait que Giulia marquait à cette fille une confiance trop tendre; mais il rêvait, en même temps, de monter, par quelque chaude nuit, dans le galetas de la servante. La taille souple de Laury, son nez camard, ses yeux jaunes, qui le poursuivaient insolemment, comme deux guêpes, donnaient à Otto, chaque fois qu'ils venaient à se trouver en­semble, des désirs de volupté bestiale. Et par cela, il lui semblait qu'il se vengeait de Giulia, toujours si dédaigneuse et si froide. Cependant, à force de vivre ainsi, continuelle­ment solitaires, il se fit peu à peu, dans l'âme des amants, un silence extraordinaire. Le monde en­tier s'évanouit, autour d'eux ; leur esprit harassé qui roulait en lui-même, par un mouvement éter­nel, parut enfin se fixer ; et pleins d'une pensée unique, ils ne regardaient plus les choses, qu'à la lueur de ce flambeau, que la passion allume aux amants. Ils ne pouvaient se quitter, même une heure. A peine séparés, chacun tendait les bras, vers l'image de l'autre amant ; et sitôt qu'ils étaient réunis, ils se querellaient, se frappaient. La maîtresse revenait la première. Et pour sentir quel­que émotion, dans le temps qu'elle le cajolait, et ne pas rester sec et froid, Otto avait recours alors, à se représenter Giulia, comme morte, et à penser qu'un jour, peut-être, il aurait à l'ensevelir. Les larmes à la fin, lui venaient, et ces pleurs brûlants, qui tombaient sur la robe de la Belcredi , atten­drissaient les deux amants, et les poussaient à vider leur cur :

•  Tu es trop exigeant, disait-elle.

•  Et toi, disait Otto, tu n'es pas confiante.

Ils se plaignaient l'un l'autre, tendrement ; ils entraient dans un sentiment intime et profond, de leurs communes misères. Et ainsi, malades et in­quiets, consumés de chagrins incessants, détrompés de leurs espérances, dégoûtés de la vie qu'ils me­naient et ne croyant plus à l'amour, avides d'in­fini, affamés d'un bonheur qu'ils ne rencontraient nulle part, néanmoins, malgré ces dégoûts, ce vide, ces querelles sans nombre, Otto et Giulia s'ai­maient, d'une manière inexprimable. Une après-midi du début de juin, et Otto se rap­pela depuis, qu'ils avaient lu ensemble, ce jour-là, le procès de madame Lafarge, car excédés du tête-à-tête, il leur arrivait d'emprunter des livres, à un cabinet de lecture de la rue de la Vieille Estra ­pade, les deux amants se tenaient accoudés, sur le petit palier couvert, appuyé contre le pignon de la maison, en haut de l'escalier de bois. Un orage, qui finissait à peine, emportait au couchant, de vastes nuages noirs, d'où il sortait encore des grondements, tandis qu'une couleur dorée, d'une sé­rénité charmante, occupait l'autre partie du ciel, que les amants avaient en face d'eux. On n'enten­dait que le bruit limpide des feuillages qui s'égouttaient; le sable mouillé, sous les marronniers, était tout jonché de thyrses roses; et Giulia allait des­cendre, pour relever ses amaryllis, ployés en deux, par la violente averse, lorsque soudain, un grand landau, tout resplendissant de cuivre et d'acier, déboucha de la rue des Postes, et s'arrêta devant le jardinet.

La Belcredi poussa un cri :

Le Duc!

•  Mon père! exclama Otto, qui se jeta en arrière, dans la porte. Que nous veut-il ? Qu'on n'ouvre pas! Et il songeait aux soixante-quinze mille francs, qu'il avait pris du secrétaire.

•  Allons, dit-elle; y pensez-vous? Retirez-vous dans votre chambre. Va-t'en ouvrir! dit-elle à Laury, qui parut. Mais net vous montrez pas, Otto; vous voyez bien que l'Italien lève les yeux, reprit-elle, avec vivacité.

Cependant, le Duc et Arcangeli gravissaient déjà l'escalier, de l'autre côté du couloir. Elle poussa Otto dans sa chambre, le baisa avec passion. Puis, mettant un doigt sur sa bouche, Giulia ouvrit la porte, la referma ; et le jeune homme, demeuré seul, entendit le cri de saisissement qu'elle jeta, en pénétrant dans la pièce voisine.

•  Eh oui ! c'est moi ! dit Charles d'Este, dont Otto reconnut la voix, c'est moi qui reviens à vous, Giulia, puisque vous dédaignez de revenir à moi.

•  Monseigneur ! s'écria la Belcredi , Monsei­gneur, je ne puis vous entendre.

Elle rougit, et avec une impétuosité singulière, fit mine de se retirer.

•  Allons, madame, dit Giovan, un peu de pa­tience, daignez songer...

•  Allez-vous en! lui cria-t-elle, en reculant brusquement, car ce valet avait poussé la hardiesse, jusqu'à la saisir par le bras.

•  Madame... madame, répétait le Duc, visible­ment déconcerté.

•  Eh! que venez-vous faire ici? s'écria-t-elle Qu'ai-je gagne près de vous, Monseigneur, sinon des affronts? Votre chien, vos chevaux, vos laquais, étaient mieux traités que moi même!

Les lèvres lui tremblaient de fureur; son visage, blême et hautain, respirait une haine implacable; et Charles d'Este, embarrassé, ployait les épaules, fort piteusement, en jouant avec ses gants, par contenance. Quand la Belcredi fut un peu calmée, et après une pause assez longue, pendant laquelle Arcangeli n'avait cessé de faire des signes à son illustre compagnon, le Duc enfin, ouvrit la bouche. Il parla d'abord, diffusément, de son respect, de son amour. C'était parce qu'il comprenait ses torts, qu'il cher­chait à les réparer; son repentir était sincère; depuis le départ de la Belcredi , il n'avait pas vécu un jour, sans penser à elle, et sans se maudire. Puis, s'échauffant de plus en plus, et comme em­porté par le pathétique des paroles qu'il pronon­çait, il s'écria qu'elle voyait un fou, qu'il n'était pas digne de la posséder, et s'accabla de toutes sortes de reproches :

•  Mais je vous conjure d'être bonne, de vouloir bien faire la paix...

Et il attendait, tourné vers elle, avec des regards suppliants.

•  N'espérez point, dit Giulia, que je redevienne votre maîtresse !

Et comme Son Altesse, sur ce mot-là, recom­mençait ses raisonnements...

•  Jamais... jamais... s'écria-t-elle, avec une sorte de furie; puis, poussant un gémissement, elle se jeta sur un canapé, et se couvrit les yeux de la main, en pleurant, comme une femme à qui les forces manquent, et qui est à bout.

Cependant, tous deux, étourdis de l'effet qu'ils venaient de produire, Charles d'Este et Arcangeli s'étaient retirés en un coin; et ils laissèrent quel­que temps à l'émotion de la Belcredi , agités eux-mêmes, et attendris d'un état si violent, qu'ils avaient devant les yeux. Enfin, Giovan rompit le silence, et dit, d'un ton conciliant, que c'étaient là bien des paroles inutiles, qu'il fallait s'expliquer sans bruit; puis, se tournant vers la Belcredi :

•  Allons, madame, reprit-il, votre colère est légitime. Monseigneur, vous avez eu tort, dans cette affaire, et très grand tort, je vous le dis.

•  Voyons, Giulia, fit Son Altesse, en avançant de quelques pas, allez-vous me refuser la main ?

Elle semblait ne rien entendre, et faisait des gestes saccadés, comme pour éloigner le Duc. Peu à peu, toutefois, l'agitation corporelle cessa, les profonds soupirs qu'elle poussait, ne lui soulevè­rent plus la poitrine.

•  Voici, pensa le pauvre Duc, le moment de tomber à ses pieds...

Et en effet, attirant un coussin, il s'y laissa choir sur les genoux, tandis que Giovan s'écriait :

•  Voyez, madame, comme Son Altesse vous aime, comme elle sait réparer ses torts !

•  Ah ! je vois, repartit Giulia, d'un ton bas, com­bien les hommes sont trompeurs.

- Oui ! exclama l'Italien, en bouffonnant, nous sommes de rusés coquins, et nous commençons à mentir, avant d'avoir nos premières dents.

•  Faut-il encore, poursuivait Giulia, après une telle leçon, que je me laisse prendre à vos paroles!

A ces mots, elle se leva languissamment, et il y eut un long silence, Son Altesse s'étant relevée aussi. Enfin, le duc se hasarda à saisir la main de la Belcredi , et à la porter à ses lèvres, et Giulia ne s'en défendit point ; mais, les cils entreclos, superbe, et les yeux demi tournés vers lui, elle faisait ce sourire de sphinx, doux et glacé en même temps, dont elle couvrait et masquait ses plus terribles résolutions. Alors, la voyant à la fin, au point où Charles d'Este voulait l'amener, l'Italien battit des mains, en s'écriant d'un ton plaisant :

•  C'est fait, Monseigneur, c'est conclu. Ah! nous autres, les jolis hommes, nous sommes encore, sans contredit, ce que les femmes aiment le mieux !

Ensuite, ils parlèrent tous trois, assez longue­ment et confusément, avec bien des questions, des redites, des explications, comme il arrive après une absence ; et Charles d'Este allait et venait par la chambre, à la lueur d'une bougie que la chanteuse alluma, car la nuit commençait à venir. Il était vêtu, ce jour-là, d'une façon de redingote, ajustée et plissée à la taille, d'un pantalon garni sur le côté, d'une bande de velours vert, ses faux cheveux noirs bien luisants, et un flot de dentelles au jabot. De temps en temps, parmi les paroles inutiles, le Duc revenait à son fait, à la rentrée de la Belcredi :

•  Votre appartement est tout prêt; dès demain, je vous y attendrai.

•  Eh bien, répondit elle enfin, j'y consens, Mon­seigneur, à une condition.

•  Qu'est-ce donc? demanda Charles d'Esté.

Et la Belcredi se pencha, et lui parla bas à l'o­reille ; puis, comme il la considérait avec une mine stupéfaite, elle repartit en riant :

•  C'est à prendre ou à laisser, Monseigneur; je veux savoir si, tout de bon, vous m'obéirez désormais.

•  Ah ! l'arrêt est trop cruel, madame, dit Son Altesse, avec galanterie.

•  Trente jours, ce n'est guère long, riposta aussitôt, la Belcredi... Voyons , cher seigneur, décidez-vous, jurez ! dit-elle avec malice.

•  Allons, soit 1 répondit Son Altesse, je vous le jure, Giulia.

Les galanteries et les propos se succédèrent, un peu de temps encore. Charles d'Este força Giulia d'accepter quelques écrins de pierreries, qui se trouvèrent dans sa poche, fort à propos, comme dragées du raccommodement ; et bientôt, la soirée s'avançant, Son Altesse se leva et prit congé :

- Le coupé bleu viendra vous chercher demain, vers trois heures, ma chère.

Il descendit avec Giovan ; on entendit les che­vaux s'ébrouer, puis le fracas du départ. La cloche d'un couvent voisin continuait de tinter, dans le crépuscule; et pleine d'une immense tristesse, tout debout à la fenêtre ouverte, Giulia, les re­gards fixes, écoutait le bruit des roues s'éteindre, et ce glas désolé, qui passait au-dessus des jardins déserts.

Quand la Belcredi se retourna, elle vit Otto, de­vant elle. Il se tenait dans l'embrasure de la porte, blême, effrayant. Et ce court silence, où l'on enten­dit comme brûler et palpiter la bougie verte du piano, tremblante à l'air de la nuit, fut ce qu'Otto et Giulia, au cours de leur vie si sombre et si pleine, ont éprouvé de plus terrible.

•  Tu ne feras pas cela, bégaya-t-il, tu ne re­tourneras pas chez mon père?

•  J'y serai dès demain, dit-elle.

•  Ah !... ah !.., râla Otto, deux ou trois fois, et au même instant, il se jeta si violemment sur Giu­lia, qu'il la fit trébucher, et roula par terre, avec sa maîtresse. Elle tâchait de se dégager, d'écarter les doigts crispés de haine, dont il lui étreignait le cou.

Catin ! catin ! répétait-il, d'une voix ar­dente et concentrée, en luttant avec une rage, qui ne peut se dire. Il la serrait de plus en plus ; tout à coup, elle le mordit cruellement, à la main droite. Il fit un cri, lâcha la Belcredi , et se releva, chan­celant ; puis, voyant sa main qui saignait, il se mit à claquer des dents, ainsi qu'un homme qui a grand froid, et soudain, il fondit en larmes.

La nuit était obscure et tranquille; par instants, de grosses nuées passaient sur le croissant lumineux. Dix heures sonnèrent au loin; le parfum vif de l'acacia entrait par la fenêtre ouverte... Il y eut ainsi, un très long silence, puis, une étoile glissa au ciel; et Otto, comme du fond d'un rêve, apercevait devant lui Giulia, aussi pâle et blanche qu'un fantôme, qui levait les bras, et se rajustait devant le miroir.

•  Oui ! je retourne chez le Duc, reprit-elle enfin, d'une voix basse. Mais, pendant un mois, je res­terai mienne, et nul ne franchira mon seuil; j'ai exigé du Duc cette promesse.

•  Un mois. dit-il, palpitant, et après?

•  Eh ! dit-elle, en mirant au miroir, les colliers dont Son Altesse lui avait fait présent, qui donc est sûr de vivre plus d'un mois?

•  Giulia, fit-il... Giulia!...

Alors, ils ne parlèrent plus, et tous deux médi­taient, en silence : elle blême, l'air triste et doux, avec quelque chose d'accablé, les mains croisées, et rien ne remuant en elle, que les feux scintillants des diamants qui tremblaient, le long de ses joues; lui, le coude au genou, la tête dans sa main, étonné, se contenant à peine, dans le tumulte qui l'emplissait, se répétant, avec obstination :

Je suis fou, qu'ai-je été penser? mais, tout au profond de lui-même, considérant d'un il oblique, qu'il était dans l'alternative de perdre à jamais Giulia, ou de l'avoir à lui, éternellement; que sans doute, elle se lassait de leur pauvreté, de leur vie cachée; que si le Duc venait à disparaître, il serait lui, seul maître et seigneur de cette prodigieuse for­tune.

•  Et un tel crime, commis pour elle, me l'atta­chera, me l'asservira.

D'ailleurs, serait-il le premier, à oser une telle aventure? et les pensées se succédaient, dans l'esprit du pâle jeune homme.

•  Oui, dans son lait, ou dans ses fruits, exclama soudain la Belcredi , du profond de sa méditation.

Ils tressaillirent tous les deux, et se réveillant de leur songe, ils se considéraient stupéfaits, déjà complices et criminels, avec une angoisse d'hor­reur qui leur brûlait l'âme.

IX

Les cinq premiers jours qui suivirent le retour de Giulia à l'hôtel Beaujon, se passèrent en événements qui exigent une espèce de journal, pour servir à les débrouiller, dans leur succession si précipitée. Ce fut d'abord, l'apparition inopinée du comte Otto, qui survint, comme s'il émergeait de dessous terre, fort tristement, et dit qu'il arrivait de Londres; mais, avec des réponses si rechignées, lorsqu'on en venait à des questions, que le Duc, sans y insister, et jugeant qu'il y avait là-dessous, quelque aventure romanesque, ne songea plus qu'à faire fête à l'enfant prodigue. Il s'épanouissait de joie, entre son fils et sa maîtresse. Et pour dissiper quelque gêne, qui avait paru dans leur maintien, au moment où ils s'étaient revus, le Duc les em­mena dîner au cabaret, et s'y égaya vers la fin, jusqu'à frapper de son couteau et de sa fourchette, sur son assiette, en guise d'accompagnement du piano d'un cabinet voisin.

Le lendemain, mardi, au réveil, Charles d'Este reçut des mains du valet qui tirait son rideau, une lettre sous un pli noir, qu'avait apportée, dès le matin, la femme de chambre de Christiane. La vue du billet lui déplut, dans la pensée que c'était, encore quelque demande de secours, inspirée par M me Sophie, pour une chapelle ou pour des pau­vres ; et le Duc différa de l'ouvrir, jusqu'après quatre heures de l'après-midi. Vers les deux heu­res, Christiane donna l'ordre que l'on attelât ; et après un peu d'attente encore, allant çà et là par la chambre, toute rêveuse, tandis que dans un coin, le père Le Charmel et la princesse de Hanau s'en­tretenaient à voix basse, elle dit soudainement : Allons !

Vous voulez toujours, chère enfant, passer par le Père La Chaise ? interrogea M me Sophie.

Elle répondit oui, de la tête ; la vieille Louisa parut avec des paquets de voyage, et debout, restée la dernière, au seuil de la porte, Christiane attachait un long regard sur cette chambre fami­lière, aussi chère à son cur, qu'une amie aimée. C'était donc vrai : elle quittait Paris, elle s'en allait à Poitiers, dans un cloître de carmélites. Là, tout d'abord, son abjuration, et plus tard, la prise de voile, les vux solennels, irrévocables. Un si­lence de mort régnait ; le vent soulevait doucement, les cendres amoncelées du foyer, où elle avait brûlé quelques lettres, et les portraits de Hans Ulric; elle éprouvait avec horreur, les plus poignants effets de la tendresse... puis, Christiane descendit.

•  Nous avons deux heures à nous, dit la prin­cesse, en tirant sa montre; et personne ne parla plus. Enfoncée derrière les glaces, Christiane je­tait un morne regard sur les avenues plantées d'arbres, les équipages, les passants; leur aspect lui offusquait les yeux. Elle baissa le mantelet, et se plongea dans son coin; mais déjà, le coupé s'arrêtait. On était à la porte du cimetière.

•  Allez, ma fille, nous vous attendons, dit à mi-voix, le père Le Charmel.

Le monument provisoire des Blankenbourg, que le duc Charles avait acheté, à moitié bâti, de don Lopez Aguillu, riche Brésilien, se trouve au som­met de la colline, non loin du sépulcre de Balzac. Quoiqu'il soit entouré de tombes pressées, dont les dalles et les croix de pierre, bornent la vue de toutes parts, il se fait remarquer de très loin, par sa flèche de marbre évidée, les dorures dont il est chargé, et ses clochetons, fouillés à jour, et flan­qués de figures d'anges.

Christiane renvoya Louisa, après avoir pris les bouquets de fleurs, que portait la vieille servante ; et mettant la clef à la serrure, elle descendit les deux marches qui précèdent l'étroite chapelle. Quoi­que ce lieu fût si enfermé, on n'y sentait aucune odeur. Les murailles de stuc, luisantes, éblouis­saient de blancheur; quelques vieilles couronnes fanées, jonchaient le dallage de marbre ; d'autres pendaient, le long des murs, à des patères de bronze doré. Et dans cet endroit, propre et clair, aucune émotion ne venait à l'âme de la malheureuse : Hans Ulric lui paraissait éloigné d'elle, si proche fût-il, d'une distance comme infinie. Christiane s'agenouilla, et se penchant vers le caveau, elle dit, à plusieurs reprises :

•  Adieu... adieu... adieu...

Elle le revoyait dans sa bière, pâle, la tête fra­cassée, entourée de bandelettes. Il était là, gisant et mort, et c'est une morte aussi, qui te parle, pensait Christiane, car je me sépare de ce monde, et je vais m'établir dans un lieu de repos, aussi obscur et caché, qu'est le tien. Elle se tut. Une rafale secouait les arbres du cimetière, les guir­landes de perles d'un tombeau voisin, en s'entre-choquant, produisaient un bruit singulier; puis soudain, une averse croula, le ciel entier fondit en eau.

Ah ! pensa Christiane, ils doivent avoir froid 1 Et au même moment, les larmes l'étouffèrent, elle éclata en soupirs et en sanglots.

•  0 cher, cher, mon cher bien-aimé!...

Et, en s'abattant sur le sol, balbutiante et déses­pérée :

•  Ah! je t'aime, je t'aime, Ulric; prends-moi, étends les bras, mets-moi à tes côtés! Oh! parle-moi, je veux t'entendre... Mais entends-moi, ré­ponds-moi, hélas ... Je t'en supplie... ouvre les yeux...

Et toute pâmée sur la dalle, avec ses cheveux défaits, ses larmes coulaient abondamment, comme la pluie qui ruisselait, ses sanglots se mêlaient à l'orage ; dans sa frénésie de mourir, elle allait se briser la tête à un angle de la muraille... Sou­dain, elle frissonna, en se voyant seule, enfermée, avec ces deux morts pour voisins. Le sol se déroba sous elle, ses yeux se fermèrent doucement, et la malheureuse s'évanouit...

La pluie avait cessé; Christiane, immobile, se tenait devant le tombeau. Un grondement puissant, continuel, traversé par des rumeurs étranges, des cris indistincts de chariots, montait de l'énorme Paris, qui s'étalait sous ses yeux. Elle contempla un instant, ce sombre charnier où son frère dor­mirait son éternel sommeil; puis, disant encore :

Adieu... adieu... Christiane redescendit; Louisa donna au cocher, le nom de la gare d'Orléans. Le train roula et disparut, et l'on ne devait jamais plus parler de Christiane, dans ce monde.

Le duc Charles sortait de son lit, quand il dai­gna se ressouvenir de cette lettre différée, et apprit ainsi, la nouvelle...

Voilà donc, dit-il amère­ment, le respect et l'amour de ma fille... Et tout de suite, après avoir sonne, pour qu'on lui appor­tât du lait, dont il faisait, en ce moment, sa seule boisson, il se mit à jouer aux échecs, avec Giulia Belcredi, tandis qu'Otto marchait, de long en large, par la chambre. Soit qu'il y prît vraiment plaisir, soit comme marque de grandeur d'âme, le vieux fou, ce jour-là, ne s'avisa-t-il pas de faire l'amou­reux, pressant la Belcredi du genou, par dessous la table, se penchant parfois, et lui parlant bas, avec des roulements de prunelles. Giulia se mourait de peur, de quelque foucade du jeune homme, en le voyant bientôt, rougir, pâlir, la gorge lui enfler, les yeux lui sortir de la tête. Par bonheur, Charles d'Este lui-même, se leva au bout de peu de temps, et laissant les échecs rangés, il proposa qu'on fît un tour au jardin, en se plaignant de la chaleur.

•  Buvez donc, si vous avez chaud, dit Giulia.

•  Tout à l'heure, répondit le Duc...

Et ils sortirent, sur ce mot. On n'a jamais bien éclairci le bizarre incident qui suivit, qui eut quelque chose de mystérieux, et comme imaginé pour un roman, du moins, tel que l'Italien le raconta plus tard, se vantant fort d'avoir sauvé Son Altesse. A l'en croire, il avait eu soif, dans le temps qu'il accommodait je ne sais quelle tête de cire, au fond du cabinet, contigu à la chambre à coucher du Duc; et par malice de Scapin, qui joue un tour plaisant à son maître, se trouvant seul, dans la chambre déserte, avait eu la pensée de boire à la propre tasse de Charles d'Este; mais, en la portant à ses lèvres, une odeur fétide qui s'en échappait, et la couleur du lait toute changée, l'avaient saisi si for­tement que, sans y faire réflexion, le bouffon l'a­vait été jeter. Si le récit est véritable, et qu'une enquête, ainsi que le pensait le Duc, eût trouvé Otto au bout de l'affaire, outre la folie et la noir­ceur d'un tel crime hasardé ainsi, c'est encore un excès de péril, qui ne se peut comprendre. Comment quitter le Duc, préparer le poison, (en supposant, comme l'on fit, que c'était du phosphore raclé sur des allumettes de bois,) entrer et jeter ces ra­clures, sans que Giovan, qui travaillait dans le ré­duit à côté, eût entendu le plus léger bruit? Et ce subtil Arcangeli, si avisé, si précautionneux qui n'a pas un doute, une hésitation !... Il est vrai de dire que l'événement, qui lui tomba comme une bombe, à lui et à Emilia, eut de quoi l'occuper tout entier, dès le lendemain même, et ne lui laissa guère le temps d'enfiler des raisonnements.

Le mercredi soir, en effet, entre huit et neuf, Emilia, qui était fort incommodée depuis quelques jours, se sentit prise soudain, des douleurs de l'en­fantement. Personne, d'après son rapport même, ne songeait à rien moins, mais on comptait la chose pour le mois suivant; en sorte que Giovan qui soupait, pensa étrangler de saisissement, lors­que Térésina, accourant à lui, s'écria, tout effarou­chée, que sa maîtresse allait accoucher.

On dépêcha au médecin, qui arriva presque aus­sitôt ; mais quand ce fut à s'en aller quérir le comte Franz, les questions passèrent de bouche en bouche, par tous les valets de l'hôtel, sans que l'on sût en quel endroit se trouvait le jeune homme, depuis huit jours qu'il n'avait paru. On en­voya plusieurs laquais, en divers lieux : d'abord, à l'entresol que le comte avait récemment loué, rue Taitbout, afin d'être libre en ses mouvements, disait-il; ensuite, au cercle Impérial, puis, au club de la rue du Helder. Enfin, vers minuit et demi, dans un claquedent du boulevard, le garçon de jeu répondit que M, le comte, ainsi que M. Romero, étaient allés, une heure auparavant, faire une partie, rue François 1 er , chez madame Lyonnette.

Il se trouvait en effet, ce soir-là, chez la nou­velle comtesse d'Oels, née Léonilde Chaffaroux, de son vrai nom, révélé par les bans de mariage, une assez nombreuse compagnie. Des moyennes vertus, des filles d'Opéra, Flora Van Blmen, la chanteuse, une Brésilienne avec son mari, et une douzaine de jeunes gens du monde, brillants par leur esprit, leurs prodigalités, ou leur débauche. C'était Lussan-Biron, le jeune duc, qui mourut à vingt-neuf ans, ne laissant que des dettes immenses, et quatre-vingt-trois costumes de bal masqué, dans sa garde robe; Schonen le roux; quatre ou cinq fils de banquiers, et non des moindres ; le marquis de Gourson, M. de Poix, Feuillade, le tenant actuel de Lyonnette ; le vieux marquis de Vivarens, et quelques autres.

Vers minuit, survint M. de Villalba, jeune gen­tilhomme cubain, fort riche, novice, et gros joueur. Il fut tout de suite entouré, et après les premières civilités, Lussan-Biron lui demanda, pour l'avoir rencontré plusieurs fois, au cercle de la rue de la Paix , si la fortune lui était favorable, et s'il se trouvait en perte ou en gain ?

•  A Enghien ? demanda Villalba, qui entendait mal le français, et le baragouinait plus mal encore ; puis, voyant tous ces jeunes gens perdre conte­nance, et rire en-dessous, il s'excusa fort poliment, tandis que le duc répétait sa question.

•  Non ! non ! reprit Villalba, je ne suis pas heureux; j'ai perdu hier, vingt mille francs. Et au même moment, avisant Romero dans le cercle qui l'environnait, il ajouta d'un ton plaisant, que c'é­tait avec ce coquin-là, et lui prit le bras, familiè­rement.

•  Mais il sait très bien le français, chuchota le duc de Lussan à l'oreille de M. de Poix, tandis que Romero répondait en ricanant :

•  Bah! bah! vous vous rattraperez...

•  J'y compte bien, repartit Villalba ; et il fit voir son portefeuille, tout gonflé de billets de ban­que, non sans répéter plusieurs fois, qu'il avait pris avec lui, cent mille francs.

•  Eh bien! mais, qu'à cela ne tienne, dit l'Es­pagnol, comme par politesse; puisque tel est votre désir, je m'en vais vous donner votre revanche... Franz, allez donc demander des cartes à la maîtresse de la maison.

Le comte d'Oels arriva au bout d'un instante les yeux perçants, la mine haute et railleuse. Madame la comtesse s'attendait si peu à ce que l'on voulût jouer, qu'elle n'avait fait préparer que trois ou quatre tables de whist; et il s'excusait, en donnant des ordres. Deux laquais parurent bientôt, maniant et portant à reculons, une laide et sale table de cuisine, sur laquelle M. d'Oels jeta lui-même un tapis vert; après quoi, entra un petit chasseur, qui apportait plusieurs jeux de cartes. Pendant ce temps-là, Romero, avec la craie du billard, dessinait sur le tapis vert, le tableau de trente et quarante, tel qu'il est usité en Allema­gne. Les deux joueurs s'assirent face à face, et l'Espagnol disposa devant lui, de l'or et des billets, pour vingt mille francs environ.

•  Franz, êtes-vous mon associé ? demanda-t-il, tout en distribuant les cartes.

Je veux bien, répondit le comte. Alors, tandis que la plupart des assistants se pressaient autour de la table, curieux de voir l'Espagnol tailler une banque, Feuillade s'approchant de Schonen et de Lussan, assis à un coin du salon, demeura debout devant eux, où la conversation, vive et chuchotée, s'engagea sur ce Romero. Schonen l'avait déjà rencontré à Bade, l'y avait vu gagner un soir, plus de quatre cent mille francs. Et telle était d'ailleurs, la renommée de cet illustre aventurier, que, dans les casinos d'Allemagne, il avait obtenu l'étrange faveur de jouer sur un maximum de vingt-cinq mille francs, au lieu de douze mille. Ils remontèrent vers la table de jeu, afin de ne paraître pas trop longtemps, en conciliabule. La partie commençait à s'animer, et les assistants pariaient pour l'un ou pour l'autre des joueurs.

•  Comment ! demanda Feuillade à Franz, vous pontez contre la banque, vous, l'associé du banquier?

•  Oui, dit le comte, Romero est si peu en veine, ce soir, que je suis forcé de jouer contre mon pro­pre argent, afin de compenser mes pertes.

En effet, au même moment, l'Espagnol frappa du poing la table, et jetant ses cartes dessus, se leva comme un furieux, en protestant qu'il ne jouerait plus. Tout ce que put dire Villalba, ne fit que redoubler sa colère, et ses serments de s'en tenir là. Si bien qu'enfin, le jeune seigneur, encore chaud et alléché du gain, proposa aux autres as­sistants, un petit baccara tournant, qui commença par des dépôts de dix ou de vingt louis, et où les dames se mêlèrent.

De temps à autre, Villalba, en interpellant l'Espagnol, demeuré debout près de la table, au premier rang des curieux, le pressait de se remettre au jeu.

-Non ! non ! répondait Romero, et le pauvre sot de redoubler :

Allons, voyons, lais­sez-vous tenter ; c'est à vous que la main arrive ; allons donc, vous en mourez d'envie! Et tant d'autres importunités que l'Espagnol s'assit enfin, comme vaincu et presque contraint, tandis que M. de Villalba, lui applaudissait, en écolier,

•  Je mets trois mille francs, dit Romero. Les tenez-vous ?

•  Parbleu ! dit Villalba.

•  Huit, dit Romero.

•  J'ai perdu, dit Villalba; doublons la mise.

•  Je tiens cent louis, dit le comte Franz.

•  Sept, dit Villalba.

•  Neuf, dit Romero.

•  Bien ! doublons la mise.

•  J'en donne... Huit, dit Romero.

•  Encore perdu ! dit Villalba.

•  Je tiens deux cents louis, dit le comte Franz.

•  Huit, dit Villalba.

•  Neuf, dit Romero.

Tous les regards étaient attachés sur les joueurs, ce qui donna moyen à Lussan-Biron de se tourner vers M. de Schonen, comme lui montrant Romero. L'autre cligna des yeux, voulant répondre : Oui 1 je vois. Une minute après, ils se joignirent ; et le duc dit tout bas à Schonen, que Villalba avait perdu la tête, qu'il allait se faire voler, et qu'on ne savait d'où sortait en somme, ce beau fils, avec ses favoris.

•  Le fait est, dit Schonen, entraînant Lussan plus loin, que les coups se présentent d'une façon bien extraordinaire.

•  Et voilà Franz, reprit le duc, qui tient à pré­sent, sur la main, des coups de cinq cents louis! En ce moment, le grand Feuillade sauta entre Schonen et Lussan, et leur dit à l'oreille, avec émotion :

•  Que se passe-t-il donc? Regardez les cartes.

Romero tenait en effet, son jeu en éventail, de­vant lui, mais on eût dit qu'il s'y trouvait des cartes blanches, et toutes neuves. Le duc examina le talon. Le contraste était saisissant, entre les tran­ches éclatantes des cartes étalées par l'Espagnol, et la dorure un peu ternie de celles qui restaient sur la table.

•  Il faut prévenir la comtesse, puisque M. d'Oels s'est mis au lit, dit alors le duc de Lussan. Feuil­lade, priez-la de venir dans le salon jaune.

Ils s'y promenèrent en l'attendant, fort animés d'indignation, le monocle collé à l'orbite, et s'interrompant l'un l'autre, en leurs propos. Lyonnette parut aussitôt, avec Feuillade :

Eh bien, qu'est-ce? que me dit-il?... Ils la prirent dans une embrasure, et lui expliquèrent le cas. La stupeur et les exclamations durèrent un assez long temps; après, grande question sur ce qu'il leur fallait faire? Sûrement, arrêter la partie, mais quel scandale, quel éclat! Sans compter qu'ils devraient peut-être, comparaître comme témoins, au tribu­nal. Feuillade, envoyé près des joueurs, revint tout de suite, en levant les bras. Il fallait se hâter; les coups s'augmentaient toujours. Villalba venait, à l'instant même, de perdre une banque de soixante mille francs; il y avait eu sur la table, à peu près, cent trente mille francs. Le chiffre de la somme les décida. Ils rentrèrent, bien résolus à tout, dans le petit salon de jeu.

Un silence extrême avait succédé au gros coup qui venait de se jouer. On se haussait sur la pointe des pieds pour apercevoir Villalba, qui, pâle et tremblant, tirait les billets de son portefeuille; et tous les visages béants, où perlaient des gouttes de sueur, montraient je ne sais quoi de cruel, des yeux collés sur tant d'argent, des bouches entr'ouvertes de saisissement. Alors, au milieu du profond silence, la voix de Feuillade éclata :

Ce jeu est trop cher, messieurs, dit-il, ce n'est point ici un tripot.

C'est mon jeu habituel, répondit Romero. Mais au même moment, le duc de Lussan-Biron,

saisissant le paquet de cartes, sur la table, dit net­tement à l'Espagnol :

Vous avez ajouté des cartes, monsieur,

Tandis que M. de Schonen couvrait de son chapeau, le panier où l'on jetait les jeux, une fois qu'ils avaient servi.

On peut juger quel étrange coup de théâtre pro­duisirent ces divers mouvements, et le tumulte qui suivit. Romero et Villalba s'étaient levés, avec précipitation; mais l'Espagnol avait fait rafle, pru­demment, de tout ce qui se trouvait devant lui, et il se débattait, au milieu de la presse dont il était entouré. Enfin, à force de frapper avec sa canne sur la table, Feuillade obtint un peu de silence; et s'adressant à Lyonnette :

•  Combien y avait-il, madame, de jeux de car­tes, dans la maison?

Elle en avait fait donner cinq aux joueurs. Là-dessus, Feuillade compta. Il se trouvait des cartes de sept ou huit jeux différents, dans le paquet de l'Espagnol.

•  Messieurs, dit Romero, au travers des mille injures qui lui pleuvaient de tous côtés, vous êtes joueurs, vous me comprendrez. J'avais gagné avec ces cartes du cercle Impérial; j'y croyais la veine attachée.

Une grande risée s'éleva, et Feuillade dit, parmi le tumulte :

Allons, monsieur, il faut rendre l'argent. Mais, à cette proposition, une espèce de frénésie

saisit soudainement l'Espagnol, qui se mit à taper des pieds, à protester, à gesticuler. Puis, s'arrêtant, voilà notre homme qui pâlit, se démène, et fait cent contorsions, comme en proie à un de ces besoins pressants, auxquels on ne croit pas pouvoir résister. L'éclat de rire fut subit et irrésistible. Les femmes battirent des mains, et l'on en voyait de pâmées, qui pouffaient, sans pouvoir s'arrêter. Cependant Villalba, en prenant les gens à part, leur faisait remarquer sa délicatesse, de ne se point mêler à cette scène, tandis que Courson et Vivarens, debout devant le comte Franz, l'engageaient à in­tervenir auprès de son ami.

•  Romero n'est pas mon ami, répondit Franz, avec vivacité.

Et il parut fort soulagé, lorsque l'Espagnol con­sentit enfin, à ce qu'on exigeait de lui, non pas à titre de restitution, ajouta le joueur, en pre­nant un air superbe, et passant à la ronde, un il de défi, mais par gentillesse gratuite, et parce qu'il voulait bien céder à l'opinion de la galerie. Il rendrait donc les sommes gagnées au baccara, mais il était juste qu'on lui tînt compte de sa perte au trente et quarante. Sur quoi, prenant dans son habit, une liasse de billets de banque, Romero les jeta sur la table, en grommelant de vagues me­naces, entre ses dents.

•  Franz, dit le marquis de Courson, il faut aussi que vous rendiez ce que vous avez gagné, en vous associant dans la banque.

Je n'ai rien gagné, dit Franz vivement, et il tira son portefeuille. J'avais apporté trente-cinq mille francs, et voilà tout ce qui me reste : vingt-cinq mille.

Ces messieurs se lancèrent une illade d'étonnement... Mais au même instant, le duc de Lussan, qui avait compté les billets jetés sur la table par Romero, dit d'une voix mordante et railleuse:

•  Il y a là, cinquante mille francs; nous atten­dons le reste, monsieur Romero.

•  C'est tout ce que j'ai sur moi, fit l'Espagnol, avec furie.

Cette réponse excita de nouveau des éclats de dérision, et une bruyante huée, qui recommença à plusieurs reprises. Romero fut pressé, bousculé. On lui mit le poing sous le nez; peu s'en fallut que la Barucci ne le frappât de toutes ses forces. Au milieu de la confusion, quelqu'un, resté inconnu, ren­versa une des lampes d'applique ; et la tapisserie, qui était de Beauvais, à Cupidons chasseurs et à co­lombes, s'en trouva vilainement gâtée. Les femmes, pour mieux voir, avaient escaladé les fauteuils, au­tour de la chambre; et là, en pied, elles ricanaient, se démenaient, faisaient tapage, répétant :

Fouillez-le ! Fouillez-le ! Le commissaire de police ! puis, tout à coup, recommencèrent à applaudir, comme frénétiques. Et un grand battement de mains emplit l'hôtel, pendant quelques instants, les hommes, pour applaudir, aussi, s'écartant tous, et formant un cercle, autour du blême Romero.

Alors Schonen qui, durant cette scène, ne per­dait pas de l'il le misérable, vit sortir, du bas de son pantalon, une liasse de billets de banque ; et il s'élança pour les ramasser, tandis que l'Espagnol s'écartait avec précipitation. '

•  Oh ! c'est inutile, dit Feuillade, nous savons maintenant, où est le nid.

•  Je vous dis que je me sens malade, cria fu­rieusement, Romero.

•  Ho ! laissez-le aller, dit le duc de Lussan, avec un ton compatissant. Vous voyez bien que M. Romero a un flux de billets de banque.

L'Espagnol sortit du petit salon, suivi pas à pas, par la foule ; et les billets, comme à un enchan­teur, apparaissaient, où il marchait. Lussan les ramassait à mesure, et après les avoir comptés, en annonçait l'addition, à voix haute : Soixante-cinq mille.... soixante-dix mille.... quatre-vingt mille.... Cette sorte de chasse parut, on ne peut plus divertissante, et ne se fît pas, comme on pense bien, sans un feu roulant de quolibets, et la plu­part, assez grossiers. Mais, par malheur, l'amu­sement ne fut pas de très longue durée. Arrivé au bout du salon jaune, Romero s'assit sur un fau­teuil, et refusa d'en bouger. Le pauvre sire, pâle et les yeux fermés, paraissait près de se trouver mal.

•  Allons! finissons-en, dit Feuillade, entendant trois heures sonner... Il faut que M. Romero ait passé à quelque compère, le reste de l'argent qu'il a gagné. Messieurs, vous êtes tous d'avis de vous laisser fouiller, n'est-ce pas?

•  Sans doute... sans doute, répondit-on.

Là-dessus, Feuillade et Lussan, après avoir eux-mêmes, ouvert leur gilet, et montré le dedans de leurs poches, s'approchèrent du vieux marquis de Vivarens, qui les imita de bonne grâce. Le reste de la compagnie ne se montra pas moins empressée. Et, tout en faisant la cérémonie de retourner son gilet et ses poches, ces jeunes gens étaient entrain de plaisanter, sur ce qu'il faudrait contraindre les dames, et principalement, Flora qui était grasse, à se laisser aussi fouiller, quand tout à coup, on entendit les éclats d'une voix furieuse :

Jamais ! jamais! disait le comte Franz.

On s'efforçait de le calmer, mais lui, tout pâle et les yeux hors de la tête :

•  Jamais je ne supporterai que l'on me fasse un tel outrage!

•  Puisque j'ai souffert que l'on me fouillât, dit d'un ton piqué, le vieux Vivarens, vous pouvez bien le souffrir aussi.

•  Je vous ai montré mon portefeuille, criait Franz ; c'est là tout ce que j'ai, tout, absolument.

On entourait le comte; on demeurait en groupe, à l'exhorter, tandis qu'il passait des yeux égarés sur les assistants, en répétant : Jamais ! jamais ! Enfin, comme on le serrait de moins près, l'on aperçut tout d'un coup, à ses pieds, un paquet de billets de banque.

•  Voici des billets, lui dit le duc, en les ramas­sant, qui viennent de tomber à vos pieds; prenez-les, ils sont à vous.

•  Ils ne sont pas à moi, vous pouvez les garder, répondit Franz, qui les repoussa ; et il changea tout à fait, de couleur.

Ces vingt mille francs une fois comptés, il n'en manquait plus que trente mille, pour parfaire la somme totale; et peu d'instants après, M. de Poix, qui rôdait dans le petit salon, les découvrit der­rière un fauteuil. Alors, Courson prit une plume, et il fit le compte des pertes. On restitua à Villalba, en sus des mille louis qui lui restaient, environ qua­tre-vingt mille francs, sept mille cinq cents francs à de Poix, cent cinquante louis à Constance Meyer, et enfin, au sieur Romero, à peu près, vingt-cinq mille francs. L'Espagnol, une dernière fois, vou­lut faire donner parole aux assistants, de ne rien divulguer de l'affaire. Mais chacun lui tourna les épaules, et tous partirent.

Le comte Franz trouva dans l'antichambre, un laquais de l'hôtel Beaujon, qui l'attendait depuis fort longtemps, sans pouvoir percer jusqu'à lui, à travers les portes que Lyonnette avait commandé qu'on fermât, dès le début de cette scène, et qui lui apprit l'accouchement. Le laquais observa que Franz avait l'air égaré, et qu'il parlait tout seul en s'en allant à sa voiture. On le vit un moment, rue Taitbout, où sans doute, il se garnit les mains de quelques bons écrins et de sacoches. Et de là, le diable sait où il disparut, en Belgique pro­bablement, mais onques, nul ne l'a revu, sur le bitume du boulevard. Il est vrai que revenir à Paris, c'eût été se mettre la corde au cou, car Romero, jugé quinze jours après, fut condamné à cinq ans de prison et mille francs d'amende, et le comte Franz, par défaut, à treize mois, comme complice.

Le Duc n'apprit l'événement, que le vendredi, 13 juin, à son réveil. Il avait eu la fièvre, la veille et toute la nuit, par frissons; et en lisant ce beau récit, dont les journaux étaient pleins, il lui prit une pâmoison, qui le fit tomber sur son oreiller. La journée entière se passa, en suspens et en in­quiétude. Quoiqu'il y eût déjà grand soupçon d'un anthrax, par la douleur violente qu'il sentait au cou, et l'inflammation qui y paraissait, les mé­decins, ce premier jour-là, ne parlèrent que d'un simple clou. Mais la nuit se trouva fort mauvaise, et il fallut bien, dès le lendemain, déclarer le péril où se trouvait Charles d'Este.

Il fut pansé. Incontinent après, l'anthrax parut, et l'on fît à la pauvre Altesse, une première inci­sion. Lui-même, il se sentait si mal, et la tète si embarrassée, qu'il craignit les accidents. Et faisant venir son notaire, M 0 Arrachequesne, Charles
I d'Este dicta un testament, par lequel, en révoquant ! et annulant expressément, ses testaments antérieurs, il désignait son fils, le comte Otto, pour son seul et unique héritier.

Jamais Giulia Belcredi ne parut aussi belle, que dans ces jours-là. Quelque soin qu'elle prît de si­muler l'affliction, elle marchait environnée de je ne sais quel éclat superbe, qui ornait toute sa per­sonne, et que l'on sentait retenu. Otto était ébloui d'elle; et les amants enhardis à tout, par l'agonie de Charles d'Este, se cherchaient incessamment des prunelles, afin d'avaler par les yeux, un trait : délicieux de l'amour l'un de l'autre. Le Duc était trop mal, pour prendre garde à quoi que ce fût, et ses rideaux restaient fermés plus souvent qu'ou­verts; mais l'Italien ne bougeait pas de la ruelle, et le tourment que se faisaient les deux amants, pour ne rien laisser échapper devant cet importun témoin, était extrême et délicieux. Cet état si violent, fut d'assez courte durée. Les médecins, pen­dant ce temps, multipliaient les incisions; la dé­puration s'établit : en sorte que, ce faible espoir d'éviter leur crime, qu'avaient eu un moment, Otto et la Belcredi , s'éteignit aussi vite qu'il avait paru.

La convalescence du Duc n'exigea pas moins de plusieurs semaines, pendant lesquelles, le grand lit fut, tour à tour, tendu et détendu, à tous les coins de l'appartement, Charles d'Este étant de­venu plus soupçonneux des courants d'air, et plus précautionné pour sa santé, qu'Augusta Linden elle-même. Des pistolets et des poignards, qu'on voyait toujours près de lui, témoignaient de ses autres craintes, à l'égard des pères Jésuites, ses cruels ennemis, pensait-il, qui, non contents de convertir sa fille, pouvaient bien en vouloir, maintenant, à sa fortune et même à sa vie.

Du reste, l'emploi qu'il faisait du temps, n'était pas pour lui tourner l'esprit aux idylles et aux pastorales. On se rappelle le monstrueux crime, qui fut commis à cette époque, par un scélérat du nom de Hermann, et dont l'horrible découverte re­tentit dans toute la France , et donna le spectacle nouveau de sept victimes à la fois, égorgées par un seul homme. Tel était le riant poème que, cha­que jour, le Duc se faisait lire, et qu'il suivait avec un vif intérêt.

Quel gaillard, répétait-il, à tous moments, quel gaillard !

tandis qu'il faisait arroser d'eau, les nattes de vétiver des Indes, dont les fenêtres étaient ten­dues. L'évaporation, en mêlant du frais à l'odeur des fleurs, qui emplissaient force grands pots de Chine, redoublait l'agréable langueur de cette salle obscure et magnifique, faite bien plutôt pour les rêveries de quelque Calife amoureux, que pour ce vieux fou, qui s'y repaissait de terreurs et de cauchemars. Il fut ravi surtout, lorsqu'on en vint, après le meurtre des cinq enfants et de la femme, à l'empoisonnement de Kinck le père, au moyen de l'acide prussique. Or, pour préparer le poison, Hermann avait imaginé un procédé, le plus ingé­nieux du monde, et que le Duc pria la Belcredi de lui lire bien posément, le jour qu'il parut dans les gazettes. L'assassin s'était donc servi de deux cornues, la première, à large orifice, et l'autre, à col long et étroit. Il les avait engagées l'une dans l'autre. Après quoi, moyennant une simple lampe d'esprit de vin, Hermann avait distillé dans la grande, du prussiate jaune de potasse, de l'acide sulfurique, et de l'eau; et la petite, dont le fond était garni d'un linge mouillé, avait fait l'office de récipient. L'expert chimiste déclarait que c'était l'unique pro­cédé, par lequel on fabriquât de l'acide, capable de se conserver,

Alors, les yeux de la Belcredi rencontrèrent les yeux d'Otto; puis tous deux, comme par réponse, jetèrent un regard affreux sur Charles d'Este, qui, demi allongé dans son lit de broderie d'or et d'ar­gent, se jouait devant lui, avec de gros lingots d'or massif, qu'il se plaisait, en ce moment, à ramas­ser par l'Europe entière. Pauvre vieil enfant cou­ronné, tout charmé de son hochet, et qui ne voyait pas la dangereuse vipère, liée au bord de ses ha­bits. De ce jour, de cet instant, en effet, l'empoisonnement de Charles d'Este, fut résolu et préparé. L'idée d'abord, leur en avait paru un rêve, un vain amusement, un roman qu'ils imaginaient, et qui les séduisait par la perspective de leur plein bonheur futur. Et voici qu'après quelques journées, sans sa­voir comment cela s'était fait, les deux amants se réveillaient, tout pénétrés, tout environnés de leur crime. Giulia et Otto se parlèrent ; tout fut prévu et arrangé. Le poison dont ils avaient fait choix, tue, sans laisser la moindre trace : la mort serait sans doute, attribuée à la rupture d'un vaisseau, ou à quelque anévrisme du cur. D'ailleurs, Otto, dès les premiers instants, demanderait par dépêche, au prince Wilhelm, la permission d'enterrer le Duc dans la vieille cathédrale Saint-Biaise, où se trouvent les tombeaux des Guelfes. Et le corps serait soustrait ainsi, aux médecins trop curieux, si, par impossible, il s'en trouvait.

Divers incidents domestiques reculèrent d'abord leur projet, puis un autre prétexte, qui fut la mort de l'enfant d'Emilia, et l'enterrement que l'on en fit, avec beaucoup de fleurs et de flambeaux. Il leur parut que deux convois, se succédant à l'hôtel, coup sur coup, fixeraient trop l'attention. Par mal­heur, la fin des cérémonies leur ramena l'Italien, qui, soit qu'il eût des yeux tout neufs, soit par une chance particulière, démêla, ce jour-là, en les voyant entrer ensemble, qu'Otto et Giulia devaient s'être serrés d'un peu près, en passant la porte.

Déjà certains airs, des regards, que Giovanni avait cru surprendre, n'avaient pas laissé de l'étonner. Bien plus de familiarité s'échappait entre les deux amants, qu'ils ne voulaient en laisser paraître : cela se sentait comme au nez.

Oh! pensa l'Italien, prenons garde!

Et dès lors, il n'est pas de chien tenant l'arrêt, aussi patient et attentif que se montra Giovan, en cette occurrence. Mais, quoique ce qu'il apercevait, lui donnât bien fort à penser, il fallut, pour avoir des preuves, en venir aux ruses de Mascarille. Arcangeli scella d'un cheveu, les portes des ap­partements du fils du Duc et de la chanteuse; et les sceaux, au matin, se trouvèrent rompus. Il sabla de poussière menue, l'obscur corridor qui conduisait à la chambre de Giulia; et les pas mar­quèrent ouvertement, d'où le galant était venu. Il pétilla de cette découverte : mais, quant à prévenir Son Altesse, le bouffon demeura indécis, quelque gros qu'il fût de parler. L'aveugle prévention de Charles d'Este pour son fils et pour sa maîtresse, et la défaveur où lui-même se trouvait auprès du Duc, faisaient redouter à Giovan, d'avoir vu ce qu'il ne devait point voir, et les preuves de ses allégations, comment les faire toucher du doigt ?

Une après-dinée, entre quatre et cinq, comme Arcangeli se trouvait dans la chambre d'Emilia, qui se levait pour la première fois, en convalescence de sa couche, l'Italien ne fut pas peu surpris d'entendre des pas, et même assez lourds, au-des­sus de sa tête. Ce galetas était vide en effet, et hormis les rats, nul n'y logeait. Il interrogea Emilia, qui répondit que, depuis plusieurs jours, elle entendait le même bruit, et qu'elle n'y avait pas pris garde, pensant que ce fût quelque laquais.

•  Dans l'après-midi? demanda Giovan.

•  Dans l'après-midi, répondit-elle.

Or, Charles d'Este avait coutume, après avoir considéré du haut de la terrasse, le défilé de ses chevaux, que l'on faisait passer, tout harnachés, devant lui, d'aller reposer une heure ou deux, sur un petit lit de jour ; et les amants, durant ce temps, avaient leur entière liberté.

Si ce sont eux, je le saurai, pensa Giovan.

Il alla consulter, en quittant sa sur, l'un des nombreux plans de l'hôtel, dans le cabinet où Son Altesse avait ordonné qu'on les enfermât. La cham­bre à il de buf, qui donnait au-dessus de l'ap­partement d'Emilia, portait le numéro 14, n otre homme ne put rien savoir de plus, à ce moment, son service le rappelant auprès du Duc.

Il y resta jusqu'à onze heures, et remontait chez lui, fort agité, par l'étroit escalier de service, quand l'idée lui vint tout à coup, de visiter cette chambre mystérieuse. Aussitôt pensé, voilà l'Ita­lien qui grimpe un étage, parcourt deux ou trois corridors, en abritant son rat de cave, de la main, erre quelque temps, dans ces solitudes de lambour­des et de plâtras, puis, se trouve enfin, devant un 14, peint sur une porte. Il s'était largement muni de fausses clefs, dans l'après-midi, en sorte qu'il entra comme il voulut, et referma la serrure avec soin.

Le premier coup d'il, vivement jeté de tous côtés, ne montra d'abord à Giovan, à la clarté fu­meuse de sa bougie, qu'un grand lit à colonnes torses et à baldaquin de broderie, qui était jadis, celui de Christiane, et qu'après la mort de Hans Ulric, elle avait fait enlever de chez elle, et un pêle-mêle de meubles, entassés tout autour de la chambre, laquelle était proprement, un débarras. Giovan en fit le tour avec précaution, n'y remar­qua rien de suspect, parmi cet étrange fouillis, si ce n'est qu'il s'y voyait même, deux de ces cou­ronnes de paille tressée, dont on se sert pour met­tre les cornues sur cul. Et notre homme désap­pointé, qui s'était figuré découvrir là, des merveil­les, ne songeait plus qu'à s'en aller, quand un bruit de pas retentit, à l'extrémité du long corri­dor. Il demeura tout d'abord, comme pétrifié, les yeux fixes, le cur battant; puis soudain, souffle sa bougie, écrase entre ses doigts, la mèche qui fume, et se coule sans bruit, sous l'énorme lit, en mordant sa manche, pour s'empêcher de respirer.

Tout d'un coup, la porte s'ouvrit, et Giulia s'a­vança dans la chambre, en même temps qu'Otto venait derrière, tenant une petite lampe allumée. La chanteuse portait des deux mains, un grand bas sin de porcelaine, plein jusqu'au bord, d'oranges de la Chine , confites ; elle avait à l'oreille, une rose rouge, ayant passé la soirée chez le Duc; et la queue de sa robe de velours vert, brodée en mo­saïque d'argent, de perles et de pierreries, bruissait et serpentait derrière elle. La Belcredi posa le bassin sur une table; Otto mit la lampe à côté : puis, tous deux, en se regardant au fond des pru­nelles, restèrent un moment sans parler.

C'est donc pour demain... pour demain, ré­péta l'enfant, d'une voix basse.

Elle dit oui, avec la tête; et Otto commença de marcher, d'un bout à l'autre du réduit, à petits tours, espacés et courts. La Belcredi , pendant ce temps, avait disposé sur la table, une sorte de poê­lon d'argent, emprunté, selon toute apparence, aux ustensiles dont le Duc et la Sinclair s'étaient servis naguère, pour leurs cuisines, et dans lequel Giulia mélangea je ne sais quelles alchimies d'eau, de sucre, et de fleur d'orange. Elle posa en­suite par dessous, une lampe d'alcool enflammé, et le poêlon, presque aussitôt, commença de frémir à bas bruit. Otto, debout, et la table entre eux deux, sur laquelle il s'appuyait des poings, considérait Giulia fixement. Au dehors, la nuit était sereine, de larges étoiles brillaient.

Bouchez la fenêtre avec ce tapis, dit Giulia, en désignant l'il de buf; quelque valet pour­rait apercevoir de la lumière.

Elle retira de son sein, un mince flacon de cris­tal taillé, tout couvert d'ornements en dorure, et dans le bouchon d'or duquel s'ajustait un tuyau d'argent creux, le plus menu que l'on pût voir, et aussi délié qu'une aiguille. Par là, se verse goutte à goutte, ce précieux baume d'essence de roses, qui est, dit-on, l'écume qui s'amasse au-dessus des canaux d'eau de rose, qui circulent dans les jardins du roi de Perse, et dont ce prince envoie parfois, des présents, à certaines cours de l'Europe: comme en effet, ce flacon vidé, qui res­tait à la Belcredi , lui venait du grand duc Vla­dimir.

Ah ! dit Otto, c'est là que tu as mis...

Et il n'osait prononcer : « le poison. » Elle por­tait dans les cheveux, une assez grosse épingle de diamants, qu'elle retira en silence, et dont elle pi­qua profondément, plusieurs de ces petites oranges. Ensuite, avec ce long bec du flacon, Giulia fit cou­ler au cur de chaque fruit, par la piqûre, une goutte du poison mortel, et les enduisait à mesure, du sucre chaud du poêlon d'argent; en sorte que, ce vernis épais refroidissant et blanchissant, l'il le plus exercé n'aurait su distinguer les fruits em­poisonnés, des bons et des sains.

Non ! dit la Belcredi , au bout d'un instant, en prenant au plat une orange, celle-ci est trop belle

pour lui; et après y avoir mordu, elle l'offrit à Otto. Lui, cependant, blessé au cur sans doute, par la vue du présent de cet ancien amant, de­meurait morose et renfrogné, et se défendait froi­dement, tandis que Giulia, en riant, lui approchait l'orange de la bouche. Elle finit par la jeter, dépi­tée; et se renversant dans ses bras, elle le regar­dait fixement. Les yeux d'Otto devinrent plus bril­lants, ses mains errèrent sur la gorge nue de sa maîtresse ; il palpitait. Elle l'entraîna vers le grand lit, sous lequel se cachait l'Italien, plus mort que vif.

La petite lampe brûlait, rien ne bougeait dans l'étroite chambre. De temps à autre seulement, il échappait à la Belcredi des paroles entrecoupées, comme à quelqu'un qui rêve tout haut. Elle éleva un peu la voix, et Arcangeli, frissonnant, enten­dit le nom de Charles d'Este.

•  Il faudra prendre deux mouchoirs, disait la jeune femme, en rêvant. Je serai forcée de toucher au corps.

Et tout de suite, avec agitation :

•  Mais, dit-elle, s'il allait tomber de son haut, et se fendre le crâne à quelque meuble !

car la vue du sang répandu faisait horreur à cette Locuste. Le jeune homme ne répondit pas, et la face dans l'oreiller, le bras passé au-dessus de sa tête, ses sanglots éclatèrent soudain, avec une sorte de fureur amère...

Veux-tu que nous mourions, dit-elle ; ah ! comme je mourrais avec joie!...

Il l'étreignit sans dire un seul mot, tout plein d'une frénésie sombre; puis ses pleurs, peu à peu, s'arrêtèrent, tandis que Giulia pensive, lui caressait les cheveux, de la main. Enfin, les deux amants quittèrent ce lit.

Les propos, en se rhabillant, ne furent que quel­ques paroles, parmi lesquelles la Belcredi , regar­dant le flacon à la lampe, avant de le cacher en son sein, dit tout haut, qu'elle en verserait le bon tiers tout au moins, qui restait, dans le bol de lait de Charles d'Este, de façon qu'aucun hasard ne le pût sauver. Déjà, Otto tenait la lampe à la main, Giulia prit le plat de porcelaine, et tous deux s'en allèrent sans bruit.

Il fallut un demi-quart d'heure à n'ouïr rien de suspect, avant que l'Italien osât quitter sa retraite, où, cent fois, il avait pensé tomber en faiblesse, ou se déceler. Il se secoua, renifla l'air, ôta ses sou­liers; et, pieds nus, plus léger qu'un chat, quoique les jambes et le corps lui tremblassent, Arcangeli se sauva dans sa chambre, où il tira le verrou.

Une terreur extrême dominait on lui, à travers mille pensées tumultueuses; Giovan se voyait déjà mort, immolé près de son maître. Tantôt, il vou­lait l'éveiller, courir, dévoiler le complot, et pour un peu, il aurait sonné la grande cloche de l'hôtel; l'instant d'après, il retombait sur sa chaise, comme hébété. Pour comble d'ennui, il se sent un besoin incommode, fruit de sa peur, sans aucun doute mais le privé se trouvait dans le corridor et Giovan n'y fut pas aller, dut-il crever. Nécessité n'a point de lois. Lassé de frétiller d'un pied sur l'autre, le malheureux se soulagea pleinement où il put, aux dépends de son nez et demeura toute la nuit avec cette étrange cassolette sans se coucher ni songer à le faire. Aussi bien, vers les six heures du matin s'endormit-il dans un fauteuil dûment gardé par un gros meuble qu'il avait traîné devant sa porte et ne s'éveilla qu'à midi.

Il se dressa en pied, tout effaré, et néanmoins il éprouvait comme un lâche et secret désir que la chose se fut faite pendant qu'il dormait. L'Italien écouta, pas un bruit, le ciel gris roulait des nuées, des ramiers sur le toit roucoulèrent. Tout d'un coup, on frappa à la porte. Archangeli bondit, et passa ses regards avec crainte, de tous côtés, puis il alla parlementer à la serrure. Ce n'était rien qu'un message de son Altesse qui l'attendait dans la salle de bains.

- Oui, j'y vais.

Et le laquais parti, Giovan se débarricada. Il s'attendait, tout en marchant par les corridors obscurs, à recevoir un coup de poignard dans les épaules. Il a paru, vers ce temps là, de si minutieuses descriptions de l'hôtel de l'Arc de l'Etoile, et même des dessins figurés, dans les gazettes, que bien des gens se rappellent encore, cette fameuse chambre de Bains, qui faisait l'orgueil du pauvre prince. La salle en rotonde, où l'on pénétrait par un corridor tortueux, et qui est le dedans de la coupole russe, qui domine au-dessus des bâtiments, prenait jour par une fenêtre, sur la place de l'Arc de l'Etoile, et en haut, par quatre petits dômes mosaïques, peints or et azur, et percés de trous, figurés en étoiles et en croissants. Le revêtement des murailles n'était rien, de la plinthe au plafond, que les plus belles glaces de miroir, qui montraient en s'ouvrant, de gigantesques armoires, contenant les flacons, les onguents, les crèmes, les pommades innombra­bles, dont Charles d'Este se servait. Un énorme buffet de malachite, aussi haut que le maître-autel d'une cathédrale, et dont le dessus écavé contenait trois cuvettes d'argent, où l'eau montait à volonté, chaude, froide, ou tempérée, se voyait, en face de la porte, plein des instruments de toilette, de toutes les sortes et les plus riches, répandus partout sur les tablettes, et dont on ne savait ni le nom, ni même l'usage. Le Duc, lorsque l'Italien entra, était plongé jusqu'à la barbe, dans la grande cuve de malachite, placée sous un de ces petits dômes, or et bleu, et à laquelle on descendait, par quatre marches de mar­bre blanc. La Belcredi venait de terminer sa lecture, Otto se promenait par la chambre ; et quoique Son Altesse se baignât, toujours couverte d'un vê­tement, un drap brodé de rouge et de bleu, à la russe, cachait la baignoire, pour l'honnêteté.

•  Bon Dieu 1 qu'est-ce donc ? mon pauvre Giovan, quelle mine as-tu?

Et comme l'autre balbutiait, Charles d'Este, sans plus songer à s'apitoyer, lui commanda d'ouvrir le courrier, à l'ordinaire. La voix tremblante de l'Italien se perdait dans le bruit de l'eau, dont le Duc réchauffait son bain, à chaque minute. Ces premières lettres ne furent d'ailleurs, que des de­mandes de secours ou d'audience, de la part d'an­ciens sujets de Son Altesse. Si bien que le Duc, excédé par avance, du gros tas d'épîtres qui res­taient encore, commanda qu'on les jetât au feu; puis, il demanda son peignoir.

•  Mon cher seigneur, dit Giulia, n'avez-vous pas soif? Ne boiriez-vous pas ?

•  Oui, répondit le Duc; que l'on m'apporte du lait... Et voyez, je vous prie, à faire remplir ma bonbonnière, d'oranges confites.

J'y vais, Monseigneur, dit la Belcredi.

De brusques rafales de vent secouaient les arbres du jardin, et des murmures de tonnerre, en gron­dant du bout de l'horizon, commençaient à rouler sur Paris. Otto, debout contre la vitre, où il bat­tait des doigts, nerveusement, regardait s'enténébrer le ciel, qui devint noir, en un moment. Les braises de noyaux d'olives, où tiédissaient les fers pour la barbe de Charles d'Este, crépitèrent dans le brasero; et le vieux lévrier César vint se serrer contre son maître, en poussant un long gémisse­ment. Au fond de la pièce, le Duc, enveloppé d'un peignoir blanc, se faisait brosser les pieds par Arcangeli, dans un large bol d'eau d'amandes.

•  Prenez garde, n'en mangez pas, chuchota rapidement Giovan, à l'oreille de Charles d'Este.

•  Que dis-tu? dit le Duc...

Otto se retourna, et il y eut un long silence, pen­dant lequel, on n'entendit que les gouttes d'eau, tombant une à une, dans la baignoire. Une sueur glacée couvrait le visage de l'Italien ; peu s'en fal­lait qu'il ne pâmât d'effroi. Il put à grand peine, poser un doigt tremblant devant ses lèvres, et il balbutia, de nouveau :

N'en mangez pas. Ils sont empoisonnés... Au même moment, un coup de tonnerre éclata

avec un bruit affreux, et une lumière aveuglante dont la chambre parut tout en feu, et qui montra, au bout du corridor, Giulia livide et glacée, appor­tant sur un plateau, une grande tasse de lait et le drageoir en or de Son Altesse, puis tout s'étei­gnit.

•  Ah ! dit-elle, j'ai failli lâcher le plateau, tant j'ai eu de peur.

•  On n'y voit plus, dit Charles d'Este : Giovan, ferme la persienne, et allume les lustres.

Arcangeli se hâta d'enflammer les éclatantes bougies de gaz qui pendaient, du milieu des dô­mes, à cinq girandoles de cristal de roche, puis, il vint à la fenêtre. L'averse s'écroulait à torrents, de ce ciel lourd et ténébreux. Sous ce déluge, au loin, passait un régiment, en route pour quelque embarcadère, car la guerre, depuis trois jours, était déclarée à la Prusse. On vit un instant, le drapeau pendant, les longues files indistinctes; puis, Giovan referma les volets de fer, matelassés de bourre de soie.

Là! dit Son Altesse, nous voilà chez nous; Giovan, viens faire ma toilette.

Alors, tandis que l'orage tonnait, Charles d'Este s'assit dans un grand fauteuil de velours cramoisi,à franges d'or et à bois oré, où il s'installa, comme un homme qui attend pour être rasé. Cependant, l'Italien roulait près de lui, un des bustes de cire
coloriée, porté sur un escabelon de velours cramoisi, à franges, et si bien modelé au naturel, que côte à côte, on ne discernait guère l'original de la copie ; puis, s'asseyant en face du duc, Arcangeli ouvrit sa cassette d'émailleur, et commença de peindre son maître. Avec des couleurs délayées dans un peu de gomme adragante, ou avec des crayons de pastel, il rétablissait les traits effacés du visage de Charles d'Este ; mais ses mains, ce jour-là, tremblaient si horriblement, que ce fut miracle, l'on peut dire, si le patient sauva ses yeux.

Un peu plus de carmin sur la joue... la courbe du sourcil est dure... Mais qu'as-tu donc? voyons, tu perds la tête ! s'écriait le Duc furieux. Les torchères, en donnant sur lui de toutes parts, rendaient plus éclatante encore, son étrange figure rose, que les glaces multipliaient, reculant la chambre et les person­nages, en des fuites à perte de vue. Les coups de tonnerre ne cessaient point ; le comble entier de l'hôtel résonnait, sous une averse furieuse. Et Giulia non plus qu'Otto, ne parlait plus.

A quoi songèrent-ils, dans ces minutes suprêmes, au bord de l'abîme ouvert devant eux? Lui, le re­gard fermé et noir, farouche, le visage enflammé, où paraissaient des taches livides, fronçait la face par moments, comme pour en chasser une guêpe importune ; et Giulia, pâle à mourir, demeurait su­perbe et impassible. Peut-être, à ce terrible moment, quelque horreur leur toucha le cur, les pénétra d'effroi, de repentir sur eux-mêmes. S'ils n'eurent point d'hésitation, si le remords ne les vint pas brûler, et les épouvanter de leur crime, eux qui avaient reçu tant de bienfaits du Duc, et auxquels il restait si peu d'années à attendre, pour être au comble de leurs vux, on sera bien tenté de croire à quelque impulsion du mauvais Ange, qu'aucune philosophie ne saurait expliquer.

Giulia, dit tout à coup le Duc, voulez-vous me passer mon drageoir. Et prenant en main une orange, soit hasard, soit qu'il eût compris l'avertissement d'Argangeli, ce qui n'a jamais été éclairci :

•  Allons, hop! César... à toi, César!

Le lévrier reçut l'orange, gueule ouverte, mais à peine l'eut-il broyée, qu'il tomba pesamment, raide mort.

•  Oh! oh! qu'est donc ceci? dit le Duc, qui se leva tout droit, et blême de saisissement, mais impassible en apparence, avec sa face fardée ; et Otto et la Belcredi se levèrent en même temps.

•  Ce pauvre César! dit-elle, dans son trouble, que lui est-il donc arrivé?

•  Il y a quelque chose de malsain dans ces fruits, reprit Charles d'Este, d'une voix rauque.

•  Ah! répondit la Belcredi , vous me cherchez toujours querelle, Monseigneur... Voilà que vous semblez me soupçonner.

•  Ne vous accusez pas vous-même, exclama le Duc.

•  Monseigneur, reprit Giulia, j'en ai mangé, j'en mangeais tout à l'heure...

•  Empoisonneuse ! cria Charles d'Este, inca­pable de se contenir plus longtemps... Empoison­neuse 1

Un coup de pistolet partit. Otto, de l'entrée du corridor, venait de tirer sur son père.

•  Ah! traître! hurla le Duc, saisissant dans sa poche, son revolver.

Une seconde balle passa à trois doigts par dessus sa tête, tandis qu'il se baissait vivement, derrière son fauteuil. Il tira. Otto tournoya, tomba, et de­meura comme mort, à l'entrée de ce couloir obs­cur.

•  Giovan! cria le Duc, tiens, prends mon re­volver, abats-moi cette coquine !

•  Oh non! dit Giulia; je saurai mourir seule... Et avec un rire strident :

•  Vieux fou, vieux fou, qui a pu penser un seul instant, que je l'aimais ! Je n'ai jamais aimé qu'Otto, entends-tu?... Otto!... Il t'exécrait, tous t'exècrent, moi, ton fils, ton frère, tes laquais, tous... tous... tous!

Et comme saisie de délire, elle se mit à pousser des cris :

•  Assassin! assassin ! assassin!... à l'assassin!

•  Ne criez pas, dit Charles d'Este, ou je vous, tue!

•  Allez, dit-elle, je saurai mourir. Elle s'age­nouilla auprès du corps de son amant, en lui bai­sant les lèvres, et le pressant contre son sein; puis, s'apercevant que sa robe était quelque peu re­montée, Giulia se rajusta. Adieu, dit-elle, Mon­seigneur, j'étais bien lasse de ce monde ; mangez en paix, quand je serai morte. Et s'appuyant d'une main sur la terre, elle mit à ses lèvres le flacon mortel, et se renversa tout d'un coup.

Un éclair, si éblouissant qu'il en passa comme un long trait par les volets, sembla au même instant, faire crouler la coupole, sous le coup de tonnerre effroyable qui lui succéda, La foudre venait de tomber sur l'un des huit paratonnerres qui gar­nissaient les toits de Beaujon.

•  Nous quittons Paris dès ce soir, dit le Duc à Arcangeli qui se montra, sans qu'on pût dire d'où il sortait. Et comme Charles d'Este se trouvait devant le corps d'Otto :

•  Parricide ! assassin! cria le Duc à cette vue; puis soudain, sa voix s'étouffa, et il balbutia, dans un long sanglot :

•  Mon fils... mon fils... il ne m'aimait donc pas!

X

On n'a pas oublié ces représentations magnifi­ques et fort singulières, qui se donnèrent à Bayreuth, vers la mi-août 1876, des grandes pièces d'opéra, composant la tétralogie de l' Anneau du Niebelung. On joua l'Or du Rhin, le 14 ; la Val-kyrie , puis Siegfried, les journées suivantes ; et enfin, le 17 août, fut chanté pour la première fois, l'opéra qui clôt ce drame immense : le Crépuscule des Dieux.

L'après-dînée de ce jour-là, vers quatre heures, M. Smithson se promenait de long en large, devant la façade du théâtre, en compagnie de M. de Cramm, qu'il venait, à l'instant, d'y rencontrer. Depuis trois ans, ce vilain escargot ne faisait plus partie de la maison de Charles d'Este, et il vivait à Blankenbourg; de manière qu'après les compliments d'abordée, il demanda des nouvelles de Son Altesse, du comte d'Oels, de M. d'Andonville, qui était retourné en Normandie, et même, de quelques anciens domestiques; à quoi, Smithson répondait à mesure,

•  Et la bonne Augusta? reprit le baron.

•  Morte à Rome, dit l'Américain; et il ajouta que la pauvre dame avait fini par tomber dans un si triste état de paralysie et d'autres maux, depuis la fuite de son fils, que la mort l'avait en effet délivrée.

•  Ah ! dit M. de Cramm, et le comte Franz?

•  On prétend qu'il vit retiré avec sa femme, dans je ne sais quel coin de la Bohême , répondit Smithson. Le comte Nostitz, je crois, l'a recueilli comme intendant, régisseur d'une grande terre.

•  Et le «  signor » Arcangeli? demanda M. de Cramm, en baissant la voix,

•  Ah ! ne m'en parlez pas, répliqua l'Améri­cain...

Et après quelques tours en silence, ils s'arrêtèrent tous les deux, à considérer le spectacle extrêmement animé, qu'ils voyaient. Le théâtre de Bayreuth, en effet, est bâti sur une éminence, isolée et peu étendue, qui découvre toute la ville et la cam­pagne, et où l'on monte par un chemin en pente douce. Il faisait le plus beau ciel du monde; une quantité de voitures, de fiacres, d'antiques ber­lines, de carrosses à laquais poudrés, gravissaient cette côte, au plus petit pas, entre deux haies de curieux, et de paysans accourus des hameaux des environs. Par moments, quand passait quelque prince, cette multitude criait ; la joie éclatait sur tous les visages, et l'on n'entendait que le nom de Wagner, dans toutes les bouches.

- Ah! dit M. Smithson qui regardait paisible­ment les groupes avec sa lorgnette, voici Son Al­tesse qui arrive.

Au bas de la côte, apparut le landau magnifique du Duc, attelé de quatre chevaux gris-pommelés, la queue tressée, et qui s'avançaient d'un air su­perbe. Comme le torrent des voitures commençait déjà de s'écouler, le landau, à cette minute, mon­tait seul au milieu de la route, tout étincelant de vernis, de satin, de cuivre, et d'écussons.

Il a bien changé, dit M. de Cramm, les deux yeux collés à sa lorgnette.

Et aussitôt, comme pour se rassurer sur lui-même, car il avait, précisément et exactement, l'âge du Duc, il se mit, riant jaune, avec un air de com­passion, à raisonner sur les fatigues qu'avaient causées à Charles d'Este tant de voyages, depuis son départ de Paris, et à les compter sur ses doigts : Naples d'abord, d'où l'avaient chassé les horribles fumées du Vésuve; Rome, où il s'était dégoûté de la plus belle vue du monde, les jardins de la Vigne Madame , les faubourgs, le Tibre serpentant entre les prairies et les campagnes, et à l'horizon, les cornes de l'Apennin couvert de neige ; puis la Haye , où Son Altesse ravie, avait pensé s'établir pour tout de bon, et à jamais. Les maisons en effet, y sont belles, et comme on en repeint les briques assez fréquemment, elles paraissent toujours neuves. Des chaînes barrent les trottoirs : les rues et les chaus­sées sont si nettes, que les carrosses en roulant, ne font pas la moindre poussière ; derrière les vitres reluisantes, des femmes épient les passants, ou arrosent des pots de tulipes. Mais bientôt, la santé du Duc, gravement atteinte tout à coup, l'avait forcé de quitter ce pays de canaux et de maréca­ges; et maintenant, installé à Genève, il s'y prome­nait d'hôtel en hôtel, inquiet, malade et mécontent.

•  Et Otto? demanda le baron, en se penchant à l'oreille de M. Smithson.

•  Toujours de même, dit l'Américain ; la folie redouble par accès, et se tourne alors, en frénésie. Les Pères de la Charité , chez lesquels il est placé depuis un an, n'espèrent plus sa guérison.

•  Oui ! dit M. de Cramm, d'un ton pénétré, il eût mieux valu assurément, que sa blessure fût mortelle.

A ce moment, des musiciens parurent à un bal­con du théâtre et jouèrent une fanfare de trom­pettes, sur un thème du Crépuscule des Dieux. C'était le signal qu'on donnait, que l'opéra allait commencer. Les groupes qui encombraient le pé­ristyle, s'écoulèrent; et M. de Cramm prit hâtivement congé de Smithson, ne se souciant pas de se retrouver en face du Duc, dont le landau arrivait dans le même instant. Les chevaux s'arrêtèrent au perron, où le peu qui restait de spectateurs, s'écarta. Le Duc, au fond de la voiture, la tête basse, d'un rouge violet, et avec un air hébété, ne semblait pas avoir pris garde que l'on était arrivé, M. Smithson dut lui toucher le bras. Il tourna les yeux lentement, puis, d'une langue pâteuse :

Ah! vous voilà, Smithson, dit-il : Giovan n'a pas voulu m'accompagner ; il prétend que cela l'ennuie.

Et sur ces mots, le pauvre Duc se leva pénible­ment, les jambes tremblantes, descendit à grand peine, le marchepied, aidé par deux valets; et fort voûté sur un bâton, donnant l'autre bras à l'Américain, il se mit en marche, sous le péri­style. Un frémissement se fit dans la salle, lorsque Charles d'Este y parut, et augmenta avec une sorte de brouhaha étouffé, quand, au bras de M. Smith­son, il se mit à monter les marches qui menaient à son fauteuil. Il était à présent, en effet, d'une grosseur si démesurée, qu'à peine pouvait-il se remuer : perdu de goutte avec cela, les mains en­flées et tordues, et les pieds gourds, qui ne sup­portaient plus que des chaussures de velours noir. Dans un effort qu'il avait fait, le corps lui avait rompu au nombril, en sorte, qu'il fallait le soutenir avec une espèce de ventre d'argent : et deux descentes qu'il avait à l'aîne, par surcroît, lui don­naient la crainte continuelle de l'accident le plus léger. Il avait tenu néanmoins, à se vêtir encore de gala, et le Duc était ce jour-là, en grand uni­forme noir et or, avec les plaques de ses ordres, et un chapeau à bouquet de plumes. Assis on place, dans un lieu élevé, personne de­vant lui, au haut des sièges, parce que le banc inférieur était coupe par la baie d'un couloir, Char­les d'Este rencontrait les yeux de presque tout le monde sur les siens, et il demeurait immobile, regardant sans rien voir, l'air concentré. De rares lumières de gaz, entre les pilastres et demi-colon­nes qui décoraient les murs de stuc, éclairaient à peine la vaste salle, construite à la manière d'un théâtre antique. Une foule bruyante s'y agitait, sur des gradins de velours rouge, qui montaient étages, depuis l'orchestre, jusqu'à la « Fursten-loge », la loge des Princes, drapée de velours cra­moisi, avec des glands pendants d'or massif, et occupant la largeur entière de la vaste salle. Toutes les autres places, sans exception, étaient ces fau­teuils de velours rouge.

Une petite porte s'ouvrit tout à coup, en face de la scène, et l'empereur Guillaume entra dans la loge impériale. Tout le monde aussitôt, se leva ; des acclamations retentirent, pendant que Sa Majesté saluait. Le prince de Prusse, derrière lui, menait la princesse à son bras. Puis, survinrent le roi de Bavière, les grands ducs de Mecklembourg, de Bade, de Saxe-Weimar; après eux, le duc de Cobourg, le duc d'Anhalt, le duc de Saxe-Altenbourg, le prince Georges de Prusse, le prince Hohenzollern-Sigmaringen, le duc de Leuchlenberg, le prince Romanowsk, et le prince Wilhelm de Blankenbourg. Le tumulte de cette entrée dans le théâ­tre, parmi les cris de joie, les trépignements, les mouchoirs que beaucoup de femmes agitaient, dura jusqu'à ce que Sa Majesté, et tout ce qui rac­ compagnait, fut en place. Seul, au milieu de tant de curieux, ou de sincères enthousiastes, Charles d'Este était resté assis, tournant le dos aux prin­ces et à l'Empereur, avec une affectation de tran­quillité méprisante.

Vieux fou ! dit Sa Majesté, en haussant les épaules; et Elle se penchait vers la princesse de Prusse, pour lui montrer cet excentrique Charles d'Este, dont on parlait fort depuis quelques jours, quand tout d'un coup, le gaz baissa, jusqu'à ne plus laisser que très peu de clarté dans la salle, et la rampe allumée se dressa devant le rideau. Il se fit aussitôt un profond silence : puis, tous les yeux s'attachèrent à la fois, sur ce que les adeptes du maître appelaient « l'abîme mystique », qui était l'endroit, où l'orchestre, entièrement caché aux regards, par une manière d'avance de bois, interposée entre la scène et le théâtre, n'attendait qu'un signal pour commencer.

Le bâton de Hans Richter s'abaissa, les musi­ciens jouèrent le prélude; puis, le rideau se sépa­rant, découvrit un morne paysage. Au sommet de pics fracassés, des éclairs déchiraient les ténèbres ; et assises, ça et là, sur des rocs, les trois Nornes, filles d'Erda, effroyables et en cheveux blancs, filaient le câble des destinées. Surs vénérables, antiques filandières ! L'une embrasse tout le Pré­sent dans sa pensée, la seconde, tout l'Avenir, la troisième, tout le Passé. Hors d'elles, sans elles, il n'y a rien. Leur veille éternelle fait la vie de l'u­nivers et des créatures; leurs prunelles sont les bornes de tout ce qui existe. Elles chantaient, en hâtant leur tâche; et leurs paroles fatidiques par­laient de Sieglinde et de Siegmund, et de Siegfried et de Brunnhilde. Soudain, ô prodige effrayant ! le fil se cassait entre leurs doigts, et les Nomes, épou­vantées, disparaissaient au sein d'Erda, la terre. Et, comme à cette voix amère de la Nome du passé, le Duc songea soudain, de dix années en arrière; il se revit à Blankenbourg. Alors, c'était lui que l'on acclamait, lorsqu'il entrait dans une loge de théâtre; la bassesse, les adulations, les adorations, rampaient à ses pieds. Mais ces jours enivrants de son règne, n'avaient servi qu'à pré­parer les plus cruels malheurs de toutes sortes, jusqu'à précipiter enfin, ce maître si grand et si absolu, dans un abîme d'impuissance et de néant. Ah ! trois fois néfaste cette aube glacée, où il avait quitté Wendessen, abandonné son beau duché qu'il ne devait jamais plus revoir ! Au moment de mon­ter en berline, il avait demandé à Wagner, le titre du dernier opéra de l' Anneau du Niebelung ; :

Le Crépuscule des Dieux, Monseigneur... Et comme si cette parole eût contenu quelque malédiction, de ce jour, avait commencé pour le Duc, le lent et sombre crépuscule de sa vie.

Il s'assoupissait peu à peu, car il dormait partout, depuis quelques mois, se réveillant net, si on lui parlait ; et tout d'un coup, il lui parut qu'il voyait devant lui, Claribel. Elle était entourée d'une lu­mière tranquille, les yeux fixes, les lèvres blêmies, et tenait un crâne dans sa main. Elle demeura sans rien dire, immobile, le temps d'un assez long Pater, puis disparut ; et le Duc s'éveilla en sursaut, glacé par cette vision, et fut quelques moments, à reprendre haleine. Hélas ! que voulait-elle de lui, sa Clary, sa dernière née? La Mort qui l'avait emmenée, avait ouvert la porte à bien d'au­tres fantômes; et depuis ce malheur, les plaies domestiques ne s'étaient plus retirées de dessus la famille du Duc. C'était d'abord Hans Ulric, qu'on trouvait un matin, râlant dans son sang. Et un bruit sourd, chuchoté, à l'oreille, sur les causes de cette mort désespérée, était venu en redoubler l'horreur, dont la douleur de Christiane et son prompt dépérissement, avaient achevé de dévelop­per la noire et effrayante énigme. Puis, les folies scandaleuses d'Otto, le dégoûtant mariage de Franz. Mais bientôt après, le Duc avait été atta­qué par des coups plus vifs et plus sensibles : son cur, dont il s'étonnait toujours de souffrir, par l'ingrat abandon de sa dernière fille; son honneur, sa dignité, son repos, par cette infâme tricherie au jeu, de son fils Franz, 0 tache ineffaçable à son nom ! Comble de bassesse et de déshonneur ! Mais qui, si peu de temps après, avait été comme sur­passé par ce comble de tous les crimes, l'attentat monstrueux d'Otto ! Ainsi, cette race superbe qui avait tenu autrefois, l'Allemagne entière sous son joug, et brillé par les plus grands hommes en tous genres, des rois, des empereurs, des saints, finissait dans un abîme de boue sanglante, avec des bâtards, des incestueux, des voleurs et des parricides. Alors, le cur du Duc se brisa. Et lui-même, d'ailleurs, qu'avait-il été? Fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable, jaloux, ca­pricieux, inquiet sans relâche, quel bonheur avait-il goûté, quelle grandeur lui restait-il, à lui qui vou­lait tout mettre à ses pieds? Il se vit seul, plus que malheureux en famille, en frère, en oncle, et en enfants, déchiré au dedans par des catastrophes poignantes, sans consolation de personne, portant son front découronné, dans tous les hôtels de l'Eu­rope, abandonné à deux ou trois valets, qui le gouvernaient despotiquement,ne faisant plus rien que par eux, ayant donné à son bouffon, son goût, son jugement, ses oreilles, ses yeux ; d'ailleurs, infirme et ridicule. La nuit montait autour de lui, les té­nèbres s'épaississaient: ces temps cruels, hélas! avaient été le crépuscule de sa race.

Des moments de demi-sommeil, dans la lourde chaleur qu'il faisait, suspendaient pour un temps, ses pensées; et le spectacle et la musique les dé­tournaient aussi, quelquefois, sans qu'il pût demeu­rer longtemps attentif. Un visage, un ruban, la plaque d'un ordre qu'il voyait briller, lui mettaient aux mains sa lorgnette; et tandis qu'il en parcou­rait les files pressées des spectateurs, en face de lui, le Duc retombait dans ses réflexions. Certes, une fête si fameuse, annoncée depuis de longs mois, et à laquelle tant de gens avaient mis leur point d'honneur de figurer et d'être vus, était comme un congrès de l'Europe assemblée, dont tous les puissants, les arbitres, et si lon peut dire, les premières têtes, en noblesse, en art, en capacité, devaient se trouver là réunis; et cependant, qu'y voyait Charles d'Este ? Beaucoup d'industriels, enrichis dans leurs forges ou leurs filatures; des hommes d'affaires, des légistes, qui s'étaient pous­sés peu à peu, par les plus vils emplois de plume, ou d'aboyeurs devant un tribunal; quantité de ces beautés galantes des diverses capitales de l'Europe, admises partout maintenant, à exercer leur sale métier ; et le reste, des gens de lettres, ou des re­porters de gazettes : tout mêlé, nivelé, confondu, devenu peuple, grands et petits, connus et incon­nus, dans la parité des habits. Plus de règle, plus de hiérarchie ! Une arrogante bourgeoisie, des sup­pôts brouillons de politique, des écrivassiers besogneux, se mêlaient, comme bon leur semblait, aux seigneurs et aux souverains mêmes, tant l'es­prit de révolte et d'innovation avait comme enivré le monde. Alors, par une sorte d'élan, le Duc qui, depuis trois journées, s'obstinait, de façon affectée et scandaleuse, à tourner le dos à la «Fürstenloge », se leva, tandis que la salle entière, à la fin de ce second entr'acte, acclamait l'Empereur qui rentrait, et s'inclinant fort bas, avec lenteur, Charles d'Este salua Sa Majesté. Il lui pardonnait maintenant, d'avoir anéanti les souverains d'Allemagne, et écrasé les derniers débris de cette noble et grande féodalité. Contre les peuples turbulents, les vio­lences de l'esprit nouveau, et la licence débordée et triomphante, qu'eussent fait ces princes vides de tout, et ne formant nul corps ensemble? Au lieu qu'un seul chef et un guide unique, avec ses ten­tes, ses pavillons, son armée de soldats dévoués, pouvait se ranger en bataille contre tant de sectes nouvelles, les écraser et remettre tout, dans la soumission et dans le devoir.

Mais en se rasseyant, Charles d'Este vit près de lui et peu éloignés l'un de l'autre, deux juifs à nom fameux, qui faisaient en Europe, le plus gros commerce d'argent, et il devint blême de dépit. C'était à eux, non pas à lui, que s'adressait le sa­lut particulier, rendu par l'empereur Guillaume ; et cette espèce de prostitution de ce prince si avare de ses grâces, à deux hommes d'une telle sorte, marquait assez la puissance qu'ils avaient. Oui! les Juifs étaient à présent, montés par dessus la tête des Rois, Cette tribu vorace et ennemie, et sans cesse occupée à sucer les peuples par les cruelles inventions que l'avarice peut imaginer, avait, siècle à siècle, amassé, dans la doublure de ses guenilles, tous les trésors et l'or du monde ; et par là, maintenant, rois, prélats, empereurs, la terre, le travail, le commerce, et même la paix et la guerre, quelques juifs immondes les tenaient captifs, et en disposaient souverainement. Leurs rapines, tournées en science et en stratégie financières, leur avaient asservi ce temps, qui rend un culte au Veau d'or : tout pliait, tout courbait la tête devant eux ; leurs filles entraient au lit des princes, et mêlaient au plus pur sang chrétien, la boue infecte du Ghetto. Le Duc détourna ses regards avec dégoût, de ces usuriers à nez crochu; mais ses yeux tombèrent, au même moment, sur un groupe de gens habillés en désordre, l'air impudent, les mains énormes, le plas­tron étalé et cassé, et la barbe de bouc du Yankee. Ils étaient des Américains, et les plus opulents personnages du monde entier, prétendait-on : ce­lui-ci, possédant des puits à pétrole, cet autre, d'immenses bazars, un troisième, des troupeaux de bufs, et cet autre, court et rougeaud, que l'on surnommait le Commodore, les steamers de l'Atlantique. Tous ces « milliardaires, » visible­ment, sortaient de la plèbe du peuple, et Dicky Bennett portait encore, de petites boucles d'oreille. Ils avaient dû être là-bas, avant leur brusque en­richissement, gardiens de porcs, flotteurs de bois, pilotes d'une barque marchande, conducteurs de railways, pionniers. Et, rien qu'à les apercevoir, cyniques et vautrés à leur place, on découvrait en eux, du premier coup d'il, l'arrogance la plus affectée, un orgueil de grossièreté étalé dans tout leur maintien, et un mépris stupide et superbe, pour les arts et les élégances de la vieille Europe, Alors lo Duc vit tout à coup, cette multitude infinie de peuples, d'ouvriers et de misérables, comme un abîme immense, d'où allaient s'élever des flots furieux. L'indépendance et l'indocilité en­traient par trop d'endroits, dans les sociétés, pour pouvoir être arrêtées, de toutes parts. Qu'on bou­chât cette eau d'un côté, aussitôt, elle pénétrait de l'autre ; elle bouillonnait même, par dessous la terre. Oui! le temps fatal approchait. Tous les signes de destruction étaient visibles sur l'ancien monde, comme des anges de colère, au-dessus d'une Gomorrhe condamnée. Et ensuite, qu'y aurait-il? Quel sombre avenir attendait les hommes? Désor­mais libres et égaux, sujets de personne, pas même de Dieu, contre qui leurs savants leur créeraient des prestiges, comme les magiciens de Pharaon, ils bouleverseraient la terre par des trous et des mécaniques, pour percer à travers les montagnes, et abréger les continents; mais, enflés par l'orgueil de la matière, ils en seraient pour ainsi dire, crevés. Toute fleur de la vie flétrie, les Grâces réfugiées au ciel, nulle tête ne s'élevant sous le niveau pe­sant d'une monstrueuse égalité, la terre allait, en peu de temps, devenir une auge immonde, où le troupeau des hommes se rassasierait.

Au milieu du profond silence, une marche so­lennelle se déroulait, la marche de la mort des Dieux, car le héros Siegfried venait d'être tué, et tous les Dieux mouraient de celte mort. Et le Duc écoutait, stupéfait, cette lamentation funèbre, qui l'étonnait par une horreur et une majesté surhu­maines. Il lui semblait qu'elle menait le deuil de tout ce qu'il avait connu et aimé, le deuil de ses en­fants, le deuil de lui même, et le deuil des Rois, dont il voyait l'agonie en quelque sorte, et le cré­puscule de ces dieux. Et jusqu'au dernier accord de la pièce, Charles d'Este demeura dans ses réflexions. Wagner parut sur le théâtre, appelé par les cris de l'assemblée entière ; ses yeux d'aigle étincelaient, toute sa face tourmentée, et comme pétrie de génie, était blême d'émotion. Il disparut, après avoir parlé, et le Duc se hâtant de sortir, gagna aussitôt sa voiture, qui le tira très heureusement delà foule, de sorte qu'il ne mit pas un quart d'heure, par les rues désertes de Bayreuth, pour rentrer chez lui. Charles d'Este trouva Arcangeli qui l'attendait dans le salon, avec une collation de gâteaux, de raisins et de pêches. Il mangea quelques grains de muscat, et but un peu de vin d'Espagne, tout en se plaignant fort d'une excessive fatigue; mais le Duc voulut toutefois, avant que de d'aller mettre au lit, écrire à son notaire, à Genève. On a conjec­turé depuis, que c'était pour lui expédier quelques lignes de testament, ou, tout au moins, pour an­nuler celui qu'il avait déposé dans son étude. Quoi qu'il en soit, quand l'Italien revint, avec une écritoire, le Duc était sur sa chaise percée, entre deux laquais qui l'y avaient mis; et ne dit mot, le voyant approcher. Soudain, on s'aperçut qu'il balbutiait, et au même instant, il se laissa tomber de côté, en apoplexie, sur Arcangeli qui le retint. Tout l'hôtel, en un moment, fut sur pied. On courut chercher du secours, mais le Duc était sans espérance. Le premier médecin qui vint, l'étendit à la hâte, sur un canapé, et l'y saigna; mais on ne parvint à tirer de lui, que de faibles signes de vie. En moins de deux heures, tout fut fini, pendant lesquelles, Arcangeli fut assez justement soupçonné de s'être bien garni les mains, par avance; car on ne retrouva que peu d'argent, dans le secrétaire de Son Altesse. La précaution d'ailleurs, vint à propos. En effet, ni lui, ni Franz, ni Christiane, ni le prince Wilhelm, ni le roi de Hanovre, ni aucun membre de la famille, pas un ami, pas un serviteur, n'eut une obole du testament. M. Smithson, le seul ex­cepté, était inscrit pour un legs d'un million. Il convient d'ailleurs, d'insérer ici cette pièce, telle qu'elle a paru dans divers journaux, car elle peint, jusqu'après la mort, le caractère de Charles d'Este.

Testament olographe de S. A. S. Charles d'Esté,

duc de blankenbourg.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Etant présentement dans la ville de Genève, à l'hôtel Beaurivage où je suis logé, le quatorze décembre, mil huit cent soixante-quinze, moi, Ferdinand, Charles d'Este, duc souverain de Blankenbourg, Lunebourg, Wolfenbuttel etc.. par la grâce de Dieu, sain de corps et d'esprit, j'ai écrit de ma main, le présent testament ologra­phe, qui contient mes dernières volontés.

Je veux qu'après ma mort, on me mette dans a un cercueil, dont voici la description:

Qu'il soit fait d'une forme semblable à celui de mon père, seulement plus grand encore; qu'il soit du meilleur bois, doublé du plus beau velours de Gênes rouge foncé, garni de galons et de franges d'or.

Qu'il y ait des deux côtés, mes armes complè­tes, avec toutes mes décorations brodées en or, telles qu'elles sont peintes sur mon carrosse d'E­tat blanc; aux deux extrémités, en haut et en bas, un K allemand, avec la couronne royale.

Sur le dessus du cercueil, il y aura une couronne en argent doré, reposant sur un coussin de velours, garni également de galons et de franges d'or très riches ; au-dessous, mon sabre de chevalier, en or, avec sa coquille et son ceinturon, mes étoiles et décorations, c'est-à-dire les grandes, qui n'ont pas besoin d'être renvoyées aux grands-maîtres.

Qu'il y ait également, en haut du cercueil, mon portrait peint par Funica.

Que, à l'intérieur, le cercueil soit disposé comme un lit, avec ce qui en fait partie.

Je veux que mon corps soit embaumé, et si mieux est pour sa conservation, pétrifié, d'après le procédé imprimé, ci-joint.

Que mes funérailles soient conduites avec toute la cérémonie et la splendeur dues à mon rang de souverain.

Je veux que mon corps soit déposé dans un mausolée au-dessus de terre, qui sera érigé à Ge­nève, dans une position proéminente et digne.

Le monument sera surmonté par ma statue équestre, et entouré par celles de mes père et grand-père de glorieuse mémoire, d'après le des­sin attaché à ce testament, en imitation de celui des Scaligeri, à Vérone. Mes exécuteurs testa­mentaires feront construire le dit monument, ad libitum des millions de ma succession, et en bronze et marbre, par les artistes les plus re­nommés.

Je déclarée laisser et léguer ma fortune entière sans exception, et particulièrement, cette partie importante d'icelle, qui m'a été prise de vive force et retenue depuis 1866, avec tous les intérêts, dans mon duché de Blankenbourg, à la ville de Ge­nève, à la charge pour elle, de payer le legs d'un million que je fais à M. Smithson, mon grand-tré­sorier, qui m'a toujours, bien et fidèlement servi. Si on ne lit pas bien ,parce que j'ai récrit la somme, c'est un million que je lui donne.

Je fais la condition que mes exécuteurs testa­mentaires n'entreront dans aucune espèce de transaction avec mes parents dénaturés, le prince Wilhelm de Blankenbourg, l'ex-roi de Hanovre, le duc de Cumberland, son fils , le duc de Modène, ou qui que ce soit de ma prétendue famille.

Je veux que, après ma mort bien constatée, mes exécuteurs, parmi lesquels je nomme M. Smithson, (et les autres seront désignés par la ville) fassent examiner mon corps par cinq médecins et chirur­giens, pour s'assurer si je n'ai pas été empoisonné, et faire un rapport exact, écrit et signé par eux, de la cause de ma mort.

Lequel présent testament, écrit entièrement par moi, j'ai signé de ma main, aux dits lieu, an, mois et jour que dessus.

Charles d'Esté, duc de Blankenbourg.

L'ouverture du corps fut faite à Genève, selon le testament du Duc, en présence de M. Smithson; et toutes les parties s'en trouvèrent si malsaines et gâtées, que les physiologistes s'étonnèrent que Charles d'Este eût vécu jusque-là. Le cerveau pesé, était plus lourd que celui du commun des hom­mes, la capacité de l'estomac grande, le foie et les poumons engorgés. Une urne où l'on avait placé les entrailles mal embaumées, qui fermentèrent, éclata avec une odeur intolérable, pendant la céré­monie des funérailles, et causa une grande frayeur parmi les assistants.

 

1877-1882.

Fin de l'ouvrage

Biographie de l'auteur : ICI

 

Texte numérisé par Jean-Paul Audibert

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